Voilà un roman jubilatoire qui présente la face « cachée » de la bête immonde, je veux dire le capitalisme. Bien sûr, la dénonciation du « système » est aussi vieille que lui et les romans présentant des employés pressés comme des citrons par des entreprises prédatrices avant d’être finalement virés sont innombrables depuis les années 1930. Il suffit de penser au chef-d’oeuvre « l’imprécateur » paru en 1974.

Mme Marchioni ne joue pas comme René-Victor Philes dans le registre fantastique, mais dans celui de l’humour, ce qui n’empêche pas sa satire (réussie) d’être aussi féroce. Mme Marchioni a une plume alerte et a un talent fou. Elle mène son récit tambour battant, tout en laissant percer une pointe d’émotion, lorsque l’héroïne évoque la mort de son père et l’Alzheimer de sa mère. Il s’agit sans nul doute de réminiscences de l’histoire personnelle de l’auteur.

Cette fiction a pour héroïne, Bobette, une quinquagénaire qui reprend la direction d’une cellule d’une agence de publicité qui gère la campagne de promotion de NCC, une grande marque de cosmétiques. Bobette remplace sans états d’âme particuliers une collègue révoquée par « Super Power » la cadre exigeante et jamais contente qui gère les relations entre l’équipe publicitaire et NCC. Bobette va tout donner, supporter les caprices et les insultes de « Super Power », imposer un rythme insoutenable aux membres de son équipe, provoquer des Burn-Out en cascade avant d’apprendre que leur terrible cliente remet en cause le contrat publicitaire, dans le but de serrer encore plus le budget. On rêve que « Super Power » soit remise à sa place. On croit que la position de cette dernière est fragile, mais il ne s’agit que d’une illusion.

Mme Marchioni décrit avec une grande habileté une compétition aussi vieille que l’humanité, la lutte pour le pouvoir. Elle n’est pas propre au capitalisme ou à l’économie. Elle se met en place dès qu’il existe de l’argent (ou tout autre moyen d’acquérir des biens et des faveurs) à distribuer et à gérer. Les défunts pays communistes, l’actuelle Corée du Nord, la Chine Populaire connaissent les mêmes tensions. En Europe, on réglemente pour éviter les débordements de ce système. On peut être  poursuivi par la justice si à force de Burn-Out, on a poussé d’anciens employés au suicide. C’est ce qui est arrivé à M. Lombard l’ancien PDG de France Télécom. Mais les sanctions sont à peine appliquées et peu de choses ont changé sur le fond.

Il est de bon ton également de dénoncer M. Macron qui a fait adopter une loi, limitant les dédommagements pour licenciement abusif, mais cette disposition ne s’applique pas en cas de harcèlement moral. Elle va donc rapidement tomber en désuétude. On se rassure de même en prétendant que les nouvelles générations ne se laisseront pas « bouffer » par le système, qu’ils seront rebelles et qu’ils mettront à bas le capitalisme. On tenait le même discours en 1974, quand j’étais jeune et depuis rien n’a changé. Comme le dit si justement l’ecclésiaste, rien de nouveau sous le soleil.

« N’en fais pas une affaire personnelle » de Paula Marchioni aux éditions Eyrolles, livre broché 16 euros ebook 7,99 €

Christian de MOLINER

Photo : DR
[cc] Breizh-info.com, 2020, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention et de lien vers la source d’origine