Concertos de Brahms pour piano : l’interprétation magistrale du pianiste Philippe Bianconi

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Les deux Concertos de Brahms pour le piano sont à la fois les plus redoutables et les plus originaux du répertoire. Né à Hambourg, le compositeur y évoque moins le brillant des modèles italiens dans le genre concertant, que l’entre-soi des rassemblements traditionnels du Nord germanique. D’où un certain degré de concentration polyphonique exigé par ces œuvres, à la limite supérieure de la musique de chambre mais avec tous les moyens de l’orchestre symphonique. Le pianiste Philippe Bianconi les maîtrise comme peu de ses contemporains. Il les avait donnés par deux fois en concert dans le cadre du Printemps des Arts de Monte-Carlo, en 2018 et 2019. Les enregistrements ici disponibles datent de la seconde session.

Il y aura bientôt, à leur propos, des jeux de comparaison avec les témoignages laissés par le gotha du piano et des chefs, pléiades historiques au milieu desquelles émergent Horowitz/Toscanini, Katchen/Monteux, Backaus/Bohm, Serkin/Ormandy, Gilels/Jochum, Pollini/Abbado à Berlin ou à Vienne, ou le légendaire Zimerman/Bernstein de 1983/85 à Vienne. Ces compétitions discographiques sont évidemment biaisées, tant les présences instrumentales, les timbres, les volumes diffèrent d’une prise de son à l’autre. Ici, l’enregistrement de François Eckert, l’un des rares magiciens de l’heure, opte pour un éclairage de la partition regardant tout autant le mouvement général des œuvres que la clarté de leurs détails. Surtout, Eckert a évité une prise de son du piano par trop proche et brillante, qui aurait nui à l’esprit de ces deux œuvres.

Résultat : il y a là une manière rarissime d’individualiser les voix sans les séparer, ce qui rend justice aux techniques typiques des musiques septentrionales. Comme dans la philosophie de Schopenhauer (un autre bonhomme de Hambourg) antérieure de peu à l’activité de Brahms, Bianconi apprivoise dans ces pages une polyphonie du monde qui, sans la piété musicale dont il fait preuve, se serait corrompue en une pure dispersion désespérante, perdue dans un tournoiement du monde et de la vie devenu sans objet. Voilà qui est plus particulièrement audible dans les méditations des mouvements lents de ces deux concertos : Bianconi y souligne, comme aucun de ses prédécesseurs, un contrepoint rythmique-harmonique resté jusqu’à lui très peu audible, et pourtant rendu transparent ici et là dans l’écriture orchestrale du compositeur.

En résumé, le pianiste met ici au service de ses options polyphoniques une humble piété à l’égard des créations de Brahms, une complétude auditive entre des voix pourtant dissemblables, mais qu’il expose avec clarté en s’effaçant devant le seul créateur, c’est-à-dire devant le compositeur. Par là, il entre lui aussi dans le gotha des princes du piano, ceux qui, pour convaincre, ont moins besoin de se faire comprendre, que de faire entendre une partition pour ce qu’elle est, dans tous ses registres expressifs. Il y réussit avec la complicité du chef d’orchestre polonais Michal Nesterowicz à la tête de l’Orchestre philharmonique de Monte-Carlo, dans ce double enregistrement qui deviendra vite légendaire.

Jean-François Gautier

Commandes par http://www.printempsdesarts.mc/collectioncd/johannes-brahms, 2 CD, PRI028, 23 euros.

Crédit photo :DR
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