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Il est de ces scènes que la tradition républicaine française peine à concevoir, tant elles relèvent d’une forme de clientélisme devenu systémique. Depuis des années, l’Argentine s’était accoutumée aux blocages routiers récurrents, organisés par des mouvements dits « sociaux », principalement d’extrême gauche, qui transformaient les rues de Buenos Aires en un théâtre de désordre permanent. Les Argentins appelaient cela, non sans lassitude, la « culture du piquet ». Mais sous ce folklore protestataire se dissimulait une véritable entreprise de captation des subsides publics et de manipulation des populations vulnérables.
Depuis l’arrivée au pouvoir de Javier Milei, président élu sur un programme de libéralisme radical, l’heure est à la transparence et à la traque des parasitismes étatiques. Le cas du chef piquetero Eduardo Belliboni en est devenu le symbole. Accusé d’avoir instauré, avec d’autres cadres du Polo Obrero, un régime d’extorsion et de fraude à grande échelle, il devra répondre devant la justice de faits graves : détournement de fonds publics, menaces, et blanchiment d’argent. La décision du juge Sebastián Casanello d’envoyer l’affaire en jugement marque un tournant judiciaire décisif.
Les documents transmis par le parquet, porté par le procureur Gerardo Pollicita, dévoilent un mécanisme d’une sophistication redoutable. Il s’agissait d’une organisation pyramidale qui couvrait tout le pays, divisé en onze zones et soixante-six régions, où les populations les plus démunies étaient enrôlées par la promesse de prestations sociales. En contrepartie, elles étaient tenues de participer à des manifestations politiques, sous peine de perdre leurs aides. Plus encore, une décapitation partielle de leur allocation était exigée sous forme de « cápita », sorte de dîme imposé par les chefs du mouvement.
Dans les faits, ces « coopératives sociales » fonctionnaient comme des fiefs modernes où la solidarité était monnayée. Les aides de l’État, notamment le programme Potenciar Trabajo, étaient détournées à grande échelle grâce à un système de facturation frauduleuse. Des entreprises-écrans, telles que Coxtex SA, Graphics SA, Ricoprint SRL ou encore Ediciones e Impresiones Rumbos SRL, servaient à blanchir les fonds : plus de 49 millions de pesos argentins auraient été dérobés à l’intérêt public. Difficile d’évaluer ces sommes en raison de l’inflation et de la sous évaluation du dollar à l’époque.
Un témoignage recueilli par la justice évoque ainsi l’obligation d’assister à des manifestations durant un an pour pouvoir enfin obtenir une carte bancaire de versement. Un autre, dans le quartier de la villa 1-11-14, confirme que la seule condition pour bénéficier d’un repas chaud était de battre le pavé aux côtés des militants. Les plaintes, longtemps étouffées, ont fini par remonter grâce à une ligne téléphonique de dénonciation anonyme mise en place par le gouvernement Milei.
Le système était doublement lucratif : d’une part, l’argent collecté via la fraude était redistribué sous forme de salaires occultes, primes et avantages en nature aux chefs du mouvement ; d’autre part, ces fonds servaient à financer la propagande du Parti Ouvrier, via des agences de communication complices. Belliboni, chef de file charismatique du Polo Obrero, utilisait un véhicule de l’organisation à des fins personnelles, et ses dépenses courantes — carburant, déplacements, crédits — étaient imputées au budget de la coopérative El Resplandor.
Ce que révèle cette affaire, au-delà des détails sordides du dossier, c’est la métamorphose de la démocratie sociale en clientélisme d’appareil. Sous couvert d’entraide et de revendication populaire, des structures se sont arrogé le pouvoir de gérer des pans entiers de la pauvreté, comme autrefois les féodalités rurales géraient leurs corvéables. En rendant directe l’allocation des aides sociales à leurs bénéficiaires, sans plus passer par ces nébuleuses interposées, le gouvernement Milei a mis un terme à une captation politique de la misère, qui s’était institutionnalisée au fil des décennies.
L’audace politique se mesure au courage de s’attaquer aux totems de son époque. En cela, le président argentin a ouvert un front aussi périlleux que nécessaire. Car ces réseaux, loin d’être d’inoffensives associations de quartier, étaient devenus les bras armés d’une contestation subventionnée. En perçant l’abcès, la justice argentine livre à son pays une occasion rare de réformer en profondeur un système de dépendance devenue opprobre. Si la démocratie argentine en sort affermie, elle devra beaucoup à cette improbable alchimie entre un économiste iconoclaste et une vérité judiciaire devenue inévitable.
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