Et si le miracle européen avait pour origine la résistance médiévale de l’Église catholique au pouvoir de l’État ? C’est la thèse audacieuse que défend l’historien Ralph Raico dans ses travaux sur la pensée politique libertarienne. Une thèse qui tranche avec le récit dominant dépeignant les « ténèbres » du Moyen Âge, et qui mérite d’être remise en lumière à l’heure où les libertés reculent partout.
Une séparation inédite entre le spirituel et le temporel
Le point de départ de cette révolution silencieuse se situe dès la fin de l’Antiquité. Dans une scène fameuse, immortalisée par le peintre Van Dyck, on voit l’évêque Ambroise de Milan interdire l’entrée de la cathédrale à l’empereur Théodose. Le motif ? Un massacre perpétré à Thessalonique, pour lequel l’empereur n’a montré aucun repentir. Ambroise lui assène alors une formule fondatrice : « Le palais est à l’empereur, les églises sont à l’évêque. »
Une phrase qui illustre une rupture radicale avec les conceptions antiques du pouvoir, dans lesquelles le chef de l’État était aussi chef religieux, voire une divinité. En Grèce, à Rome, en Égypte ou en Chine, le pouvoir politique s’arrogeait le monopole du sacré. En Europe médiévale, ce monopole est contesté.
L’héritage d’Augustin : désacraliser l’État
Ambroise convertit Augustin d’Hippone, dont l’œuvre La Cité de Dieu ira plus loin encore : en plaçant la « cité de Dieu » au-dessus de la « cité terrestre », il remet en cause le culte de l’État propre à l’Empire romain. Rome n’est plus sacrée, elle est humaine, imparfaite, et donc soumise à la critique. C’est un acte de « désacralisation » du pouvoir.
Ce double fondement — séparation des sphères et relativisation du politique — est au cœur de l’exception européenne : contrairement à l’Empire byzantin ou à la Russie tsariste, où l’Église reste soumise à l’État (césaro-papisme), l’Occident médiéval institue une tension féconde entre deux pouvoirs rivaux : le trône et l’autel.
L’invention des limites au pouvoir politique
Raico rappelle un fait souvent occulté par la doxa universitaire : au sommet du Moyen Âge (XIIe-XIIIe siècles), les universités européennes enseignaient que le prince est soumis à la loi, et que l’impôt n’est pas un droit naturel du souverain. Saint Thomas d’Aquin, dans ses traités politiques, considère la levée d’un impôt comme un acte exceptionnel, moralement suspect sauf s’il est justifié par le bien commun.
Encore au XVIIIe siècle, une bulle papale (In Coena Domini) rappelait que tout pouvoir politique établissant de nouveaux impôts sans raison valable ou sans autorisation du pape risquait l’excommunication. L’Église n’agissait pas par caprice, mais en tant que contre-pouvoir institutionnel au Léviathan politique.
Une leçon pour notre temps
Loin d’être une époque d’obscurantisme, le Moyen Âge apparaît ici comme le berceau d’un ordre politique pluraliste, où l’État ne règne pas en maître absolu. En opposant une autorité morale au pouvoir des princes, l’Église a permis l’émergence d’un espace civil, libre et autonome — prémices de ce que certains nomment le « miracle européen ».
Aujourd’hui, alors que l’État moderne renoue avec ses tentations totalitaires — de la surveillance numérique aux restrictions de liberté —, ce rappel historique sonne comme un avertissement. Il n’y a de liberté que s’il y a des limites au pouvoir. Et ces limites ne viennent pas toujours des urnes.
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