Il faut moins de vingt minutes, désormais, entre la sortie de l’avion et le taxi. L’aéroport d’Ezeiza fonctionne avec une efficacité presque brutale, débarrassée de ces lenteurs bureaucratiques qui faisaient autrefois partie du folklore national. On passe les contrôles, on récupère sa valise, on sort. La chaleur vous saisit immédiatement. Il est vingt heures trente, trente et un degrés. Il y a deux ans, à la même heure, le thermomètre affichait trente-neuf. On pourrait presque parler de fraîcheur relative.
Sur la route vers la capitale, un détail frappe. Des publicités pour des camions. Pas pour des téléphones, ni pour des crédits à la consommation, mais pour des camions. Cela n’a l’air de rien, et pourtant c’est un symptôme. Un pays qui affiche des poids lourds sur ses panneaux publicitaires veut montrer qu’il transporte, qu’il produit, qu’il circule.
Dans la ville, la vie est intense. L’avenue Corrientes déborde. Les restaurants sont pleins, les terrasses bruissent, et devant la pizzeria Güerrin la queue serpente comme toujours, discipline populaire et liturgie laïque. En surface, tout semble sourire au gouvernement de Javier Milei. L’activité est là, la rue ne respire plus la suffocation monétaire des années précédentes. Pourtant, sous cette vitalité, la situation demeure fragile car l’inflation persiste.
Un 2,9 % qui dérange
Le 10 février, La Nación publiait, sous la plume de Francisco Jueguen, un article au titre révélateur : « Au milieu de la polémique sur la mesure de l’inflation, l’indice des prix à la consommation de janvier a atteint 2,9 % ».
Le chiffre est tombé : 2,9 % pour janvier 2026. Cinquième mois consécutif d’accélération mensuelle. L’inflation annuelle atteint 32,4 %. On est loin des 200 % annuels de 2023-2024, mais on n’est pas encore dans une normalité monétaire.
Les rubriques qui tirent l’indice vers le haut sont connues : alimentation et boissons +4,7 %, restaurants et hôtels +4,1 %, légumes +5,7 %. Les vêtements, eux, reculent légèrement. L’inflation dite « noyau » ralentit à 2,6 %, ce qui constitue une bonne nouvelle technique. Mais la dynamique mensuelle inquiète.
Le problème n’est pas tant le niveau que le signal. Après un ajustement fiscal brutal, un excédent budgétaire historique, un arrêt total du financement monétaire du déficit, l’inflation ne s’effondre pas aussi vite que l’orthodoxie monétaire l’aurait laissé espérer.
L’inertie d’un pays traumatisé
L’Argentine sort d’un cycle d’hyperinflation. Quand une société vit plusieurs années à plus de 100 %, puis 200 % annuels, les comportements s’adaptent. Les entreprises indexent préventivement. Les salariés réclament des ajustements anticipés. Les commerçants arrondissent vers le haut par prudence. L’inflation devient un réflexe mental.
Même si la planche à billets s’est arrêtée, la psychologie monétaire, elle, ne s’arrête pas instantanément.
Le gouvernement a supprimé le déficit primaire et généré un excédent fiscal. Il n’y a plus d’avances transitoires du Banco Central au Trésor. La création monétaire directe pour financer l’État a cessé. C’est un changement structurel majeur.
La base monétaire évolue désormais principalement via les achats de devises du BCRA, qui accumule des réserves en achetant des dollars sur le marché. Cette émission correspond à une logique de remonétisation contrôlée, pas à un financement budgétaire. En janvier, malgré des injections brutes liées aux achats de devises, la base monétaire a terminé quasiment stable, légèrement contractée en termes réels.
Pourtant, les prix continuent de grimper.
Pourquoi ?
Parce que l’ajustement des prix relatifs est encore en cours. Les subventions sur l’énergie, les transports et les services publics ont été réduites. Les tarifs remontent. Les pondérations du vieil indice, basées sur une enquête de dépenses de 2004, sous-estiment le poids actuel des services, ce qui nourrit la polémique.
La bataille de l’INDEC
La publication de janvier intervient dans un contexte explosif. Marco Lavagna, directeur de l’INDEC, a quitté son poste après le refus du gouvernement de publier immédiatement un nouvel indice actualisé basé sur l’enquête de dépenses 2017-2018.
La Nación rappelle que la nouvelle méthodologie était prête, mais que son application aurait modifié les pondérations, donnant plus de poids aux services et donc potentiellement aux hausses tarifaires .
La controverse est technique, mais la symbolique est immense. En Argentine, la statistique est une affaire sacrée depuis l’époque de Guillermo Moreno et l’apagón estadístico («l’éteignoir statistique ») kirchnériste. La crédibilité de l’INDEC est un pilier politique.
Des économistes ont noté que, paradoxalement, avec la nouvelle méthodologie, l’inflation de janvier aurait pu être légèrement plus basse. D’autres anticipent que février, avec les ajustements tarifaires, rendra la discussion plus âpre.
Des syndicats ont manifesté devant l’INDEC. La Société Argentine de Statistique a exprimé son inquiétude. On a même entendu parler de « nuage sombre sur la crédibilité ».
Milei est accusé, par certains, de vouloir « casser le thermomètre ». L’accusation est grave dans un pays marqué par la manipulation des chiffres.
Une tension politique sous la surface
Ce qui est frappant, vu d’ici, c’est la coexistence d’une rue vivante et d’un climat économique encore instable. Les restaurants sont pleins, mais les salaires réels peinent à se recomposer. L’activité repart, mais la confiance monétaire n’est pas totalement restaurée.
Luis Caputo a expliqué que la dynamique actuelle s’inscrivait dans un contexte de chute préalable de la demande de monnaie et de réajustement des prix relatifs. Il promet une convergence vers des niveaux internationaux. Le budget prévoit 10,1 % pour 2026. Le marché, lui, table plutôt sur le double.
La réussite de Milei repose sur un pari : que la discipline fiscale et monétaire finira par casser l’inertie. Mais le temps politique n’est pas le temps économique.
L’inflation, même divisée par six, reste psychologiquement insupportable pour une population traumatisée. Chaque dixième de point est scruté comme un verdict.
L’été argentin, entre espoir et prudence
En descendant Corrientes ce soir, on pourrait croire à une normalité retrouvée. Les librairies sont ouvertes tard, les théâtres affichent complet, les taxis se font la course comme toujours. Buenos Aires donne l’illusion de l’éternité.
Mais l’Argentine ne vit jamais dans l’illusion pure. Elle vit dans la tension.
Milei a accompli l’impensable en matière budgétaire. Il a brisé un tabou historique en stoppant le financement monétaire du déficit. Il a assaini les comptes avec une brutalité méthodique. Pourtant, l’inflation persiste, moins forte, mais encore mordante.
L’aéroport est efficace. Les camions sont de retour sur les panneaux publicitaires. La pizzeria Güerrin ne désemplit pas. Tout cela est réel.
Reste à savoir si la monnaie, elle aussi, finira par retrouver sa dignité.
Balbino Katz
Envoyé spécial de Breizh infos en Argentine
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[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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