Tenir la rue : quand la gauche assumait la violence organisée – et ce que cela dit de notre époque

Publié en 2014 aux éditions Libertalia, Tenir la rue. L’autodéfense socialiste 1929-1938 du militant communiste et antifa Matthias Bouchenot – ami de Clément Méric (disponible ici en consultation) s’est imposé comme une référence dans les milieux de gauche sur un angle longtemps négligé de l’histoire politique française : l’organisation structurée de la violence au sein du socialisme français de l’entre-deux-guerres. Loin de l’image d’une SFIO exclusivement parlementaire et légaliste, l’auteur met en lumière la mise en place de groupes d’« autodéfense » assumés, hiérarchisés, disciplinés, dans la région parisienne, au cœur des années 1930.

Ce travail n’est pas anodin. Il paraît dans un contexte où la question de la violence politique ressurgit dans le débat public. Et sa lecture, à la lumière des affrontements actuels impliquant des mouvances d’extrême gauche, éclaire d’un jour particulier les discours contemporains sur l’« auto-défense populaire ».

Une tradition oubliée : l’autodéfense socialiste

Le but du livre de Bouchenot est de montrer que l’autodéfense n’a rien d’un épiphénomène marginal. Dès 1929, la fédération socialiste de la Seine met en place des Groupes de défense (GD), chargés d’assurer la protection des réunions publiques, des orateurs et des locaux socialistes. Ces structures, composées de militants sélectionnés pour leur discipline et leur sang-froid, marquent un tournant dans les pratiques de la SFIO.

Après les émeutes du 6 février 1934, la dynamique s’accélère. Les groupes sont restructurés sous l’appellation des « Toujours prêts pour servir » (TPPS), dont la fonction dépasse la simple protection des meetings. Il s’agit désormais, pour une partie des militants, de préparer le rapport de force face aux ligues nationalistes qualifiées de « fascistes ».

L’auteur montre que ces structures ne relèvent pas seulement du folklore militant. Elles adoptent une organisation hiérarchisée, un entraînement, une discipline interne, parfois même une mise en scène paramilitaire. Uniformes, défilés, posture martiale : la dimension symbolique est forte, mais elle accompagne des affrontements réels, parfois violents.

Entre défense et offensive : la tentation de la milice

Bouchenot insiste sur un point essentiel : l’autodéfense socialiste n’est pas homogène. Pour la majorité réformiste, ces groupes doivent rester strictement défensifs. Mais pour la Gauche révolutionnaire autour de Marceau Pivert, ils doivent aller plus loin. Certains envisagent même qu’ils puissent constituer les cadres d’une future « milice prolétarienne » dans une perspective révolutionnaire.

Cette tension traverse toute la période. La SFIO oscille entre légalisme parlementaire et tentation insurrectionnelle. Elle refuse officiellement la militarisation de la classe ouvrière, mais accepte dans les faits des structures organisées capables d’occuper la rue, de sécuriser des manifestations, voire d’en découdre physiquement avec les adversaires politiques.

L’autodéfense devient ainsi un instrument hybride : service d’ordre légaliste d’un côté, groupe de combat de l’autre. L’expression « tenir la rue » résume cette ambition. Il ne s’agit plus seulement de protéger un meeting, mais de marquer un territoire, d’empêcher l’adversaire d’y déployer sa force.

La rue comme champ de bataille politique

L’un des apports les plus intéressants de l’ouvrage tient à sa contextualisation. Bouchenot replace l’autodéfense socialiste dans ce que certains historiens ont qualifié de « guerre civile froide » des années 1930. La crise économique, la montée du nazisme, les affrontements entre ligues nationalistes et forces de gauche créent un climat de tension extrême.

Dans ce contexte, la violence politique est pensée, organisée, encadrée. L’auteur reprend une définition large de la violence politique, non limitée à l’attaque du régime lui-même, mais incluant des actes visant à désorganiser l’adversaire ou à modifier un rapport de force social. Cette définition éclaire le fonctionnement des groupes socialistes : la violence n’est pas anarchique, elle est militante. Il ne s’agit pas d’une brutalisation comparable à celle de la République de Weimar, souligne Bouchenot, mais d’une militarisation circonscrite d’un parti parlementaire. Une militarisation réelle, qui témoigne de la profondeur des remises en cause traversant la société française.

Un miroir troublant pour le présent

Pourquoi relire aujourd’hui Tenir la rue ? Parce que la question de la violence politique n’a pas disparu. Elle a simplement changé de visage. Les groupes d’extrême gauche contemporains – souvent qualifiés d’« antifascistes » – revendiquent eux aussi l’« auto-défense populaire ». Le vocabulaire n’est pas neuf. Il plonge ses racines dans une tradition militante où la violence est présentée comme réponse légitime à une menace supposée fasciste.

Bouchenot montre que, dans les années 1930, cette logique s’inscrivait dans une vision stratégique : empêcher l’adversaire de s’implanter, occuper l’espace public, protéger les militants et intimider les opposants. La rue devenait un enjeu politique central.

Le parallèle est troublant. Aujourd’hui encore, certains collectifs considèrent que certains quartiers ou certaines universités doivent être « interdits » à leurs adversaires. L’idée de « chasser » l’extrême droite de l’espace public s’inscrit dans une continuité idéologique que l’ouvrage permet de comprendre.

Il serait abusif de plaquer mécaniquement le contexte des années 1930 sur la situation actuelle. Les régimes, les forces en présence, les équilibres institutionnels diffèrent profondément. Mais la lecture de Bouchenot rappelle une vérité simple : la violence politique ne naît jamais de rien. Elle s’enracine dans des cultures militantes, des discours, des justifications morales.

Dans les années 1930, une partie de la gauche socialiste assumait explicitement cette dimension. Le débat était ouvert, théorisé, discuté en congrès. Aujourd’hui, la rhétorique de l’« auto-défense » est souvent présentée comme une simple réaction ponctuelle, déconnectée de toute stratégie.

Or l’histoire montre que ces dispositifs d’autodéfense, même lorsqu’ils se disent défensifs, peuvent glisser vers une logique offensive. Bouchenot le souligne à propos des TPPS, dont certains membres envisagent une fonction plus large que la simple protection . La frontière entre défense et attaque est fragile.

Un livre nécessaire

Tenir la rue est un travail de militant de gauche, travail néanmoins sérieux, appuyé sur des archives dispersées, des documents militants, des archives policières. Il restitue une facette méconnue du socialisme français, sans anachronisme ni caricature.

Mais sa publication, un an après la mort de son ami Clément Méric, prend aujourd’hui une résonance particulière après le lynchage à mort de Quentin. Elle rappelle que la gauche française a, dans son histoire, expérimenté l’organisation paramilitaire et la confrontation de rue. Elle montre que l’« auto-défense populaire » n’est pas un mot innocent.

À l’heure où certains responsables politiques dénoncent ou minimisent les violences commises au nom de l’antifascisme, relire Bouchenot permet de replacer ces phénomènes dans une profondeur historique. On comprend alors que la question n’est pas seulement celle des coups portés, mais celle d’une culture politique qui légitime l’usage de la force pour « tenir la rue ».

En ce sens, Tenir la rue dépasse le simple cadre des années 1930. Il interroge la permanence d’une tentation : celle de substituer au débat démocratique la logique du rapport de force physique. Et rappelle qu’aucune tradition politique n’est immunisée contre cette dérive.

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

Breizh-info.com, 2026, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention obligatoire et de lien do follow vers la source d’origine.

Cet article vous a plu, intrigué, ou révolté ?

PARTAGEZ L'ARTICLE POUR SOUTENIR BREIZH INFO

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

ARTICLES EN LIEN OU SIMILAIRES

PARTICIPEZ AU COMBAT POUR LA RÉINFORMATION !

Faites un don et soutenez la diversité journalistique.

Nous utilisons des cookies pour vous garantir la meilleure expérience sur Breizh Info. Si vous continuez à utiliser le site, nous supposerons que vous êtes d'accord.