Je suis assis au bar Los Galgos, rue Lavalle, dans cette salle qui longe la rue où les miroirs anciens renvoient une lumière légèrement dorée, comme si Buenos Aires conservait ici un fragment de son âge d’or. La rénovation est élégante sans être prétentieuse, le bois ciré respire encore le tango et la fatigue des serveurs d’autrefois. Devant moi, une tasse de café noir, deux sandwichs de mie grillés, et ma tablette. C’est dans ce décor d’une ville qui a connu les illusions, les effondrements et les renaissances que la couverture du Figaro Magazine me saute aux yeux avec la brutalité d’une dissonance.
Bruno Retailleau y annonce sa candidature à l’élection présidentielle. Le titre est solennel, volontaire, presque martial. Il parle de relèvement, de redressement, de sursaut. Tout est écrit comme si le moment historique s’était enfin aligné sur son ambition personnelle. Et c’est précisément ce qui frappe : l’impression d’un décalage monumental entre la mise en scène et la réalité du calendrier politique. Il y a dans certaines couvertures une part de malchance, dans d’autres une part d’aveuglement. Je ne peux m’empêcher de penser à ce numéro de Valeurs Actuelles titrant jadis « Tout va bien au Liban » au moment exact où le Drakkar explosait et où l’armée française entrait dans l’une de ses plus sombres tragédies contemporaines. Le mauvais timing n’est pas seulement une erreur de communication, il devient un symbole.
La candidature de Bruno Retailleau donne cette impression étrange d’une décision prise dans une bulle, hors du fracas réel du pays. Il parle aujourd’hui de rupture, d’autorité, d’État d’urgence sécuritaire, de réforme constitutionnelle, de référendums, de primauté du droit national, d’arrêt de l’immigration de masse. Le lexique est vigoureux, le ton assuré. Pourtant, cet homme n’est pas un observateur extérieur du système qu’il critique. Il en fut l’un des acteurs centraux. Ministre de l’Intérieur sous Emmanuel Macron, il connaissait les contraintes européennes, les verrous juridiques, les limites administratives. Il savait ce qu’il pouvait faire et ce qu’il ne pouvait pas faire. Dire maintenant que les conditions n’étaient pas réunies relève moins de la lucidité que du confort rétrospectif. Être ministre de l’Intérieur sous un président que l’on ne cesse aujourd’hui de critiquer n’était pas une surprise. C’était un choix.
C’est ce hiatus qui nourrit les critiques à droite. Le reproche n’est pas tant l’absence de discours ferme que l’absence de cohérence entre le discours et le bilan. L’immigration a-t-elle reculé ? Les flux ont-ils été stoppés ? L’aide médicale d’État a-t-elle été transformée ? Les titres de séjour ont-ils diminué ? Les chiffres ne dessinent pas l’image d’un tournant historique. Dès lors, la promesse d’une « grande rupture » ressemble à une réécriture.
Il y a, dans cette candidature, une dimension presque stratégique au sens le plus étroit du terme. Retailleau entend créer une dynamique autour de son nom, occuper l’espace avant que d’autres ne s’en emparent. Il se souvient de 2021, lorsque l’irruption d’Éric Zemmour dans le vide laissé par Les Républicains avait bouleversé le paysage. Il croit pouvoir reproduire ce mouvement en sens inverse, en saturant l’espace médiatique avant que ne s’organise une concurrence. Mais il oublie une donnée essentielle : Zemmour n’était pas un professionnel du pouvoir recyclé en candidat de rupture. Il n’avait pas exercé sous Macron. Il n’avait pas géré l’appareil d’État. Il avait alerté pendant des années sans participer aux compromis. La comparaison est cruelle.
L’obsession silencieuse de Retailleau demeure Zemmour. Dans ses interventions, il attaque longuement le Rassemblement national, qualifie son programme économique de socialiste, insiste sur la différence doctrinale. Mais il évite soigneusement de s’engager frontalement contre Zemmour et Sarah Knafo. Pourquoi ? Parce qu’il sait que la ligne de fracture est là. Il reprend certains thèmes, parle d’identité, de fermeté, de civilisation, mais refuse les mots qui structurent la pensée zemmourienne, notamment celui de Grand Remplacement. Il distingue islam et islamisme, là où Zemmour refuse cette séparation qu’il juge artificielle. Ce n’est pas un simple désaccord lexical. C’est un diagnostic divergent sur la nature du problème.
Ce qui fragilise encore cette candidature, c’est le soupçon de jeu personnel. L’annonce intervient en pleine séquence municipale, alors que les élus locaux de droite cherchent à consolider leurs positions. Certains au sein de son propre camp s’interrogent sur le calendrier. Primaire ouverte ou désignation interne ? Rassemblement ou passage en force ? Retailleau, lui, avance. Cette solitude stratégique peut passer pour du courage. Elle peut aussi être lue comme une incapacité à fédérer.
Je ne peux m’empêcher d’y mêler une anecdote personnelle. L’an dernier, j’avais écrit à Bruno Retailleau, alors ministre de l’Intérieur, pour lui demander officiellement de me mettre à la retraite de mon statut de fiché S. À mon âge, lui écrivais-je avec une ironie assumée, un fiché S mériterait une médaille et une sortie administrative élégante. Il ne m’a pas entendu. Je continue donc de traverser les frontières européennes sous le regard amusé de policiers qui découvrent ce statut accolé à mes cheveux blancs. Ce détail pourrait sembler anodin, mais il dit quelque chose de l’homme d’appareil : il a géré le système qu’il prétend aujourd’hui vouloir transformer. Et même dans les marges, il n’a pas su l’assouplir.
Le fond du problème est peut-être là. Bruno Retailleau est un pur produit de la politique professionnelle. Trente-huit ans d’argent public, de mandats, de groupes parlementaires, de responsabilités institutionnelles. Il connaît parfaitement la mécanique interne de la droite républicaine. Il sait manier les congrès, les statuts, les militants. Mais la France de 2027 ne se résumera pas à un congrès LR. Elle sera traversée par des tensions identitaires, sociales, civilisationnelles qui dépassent largement les équilibres internes d’un parti.
Depuis Los Galgos, dans cette ville qui a basculé brutalement d’une idéologie interventionniste à une idéologie libérale assumée, je mesure combien le décalage entre le discours et la réalité peut être fatal. Ici, les Argentins ont payé le prix de décennies de demi-mesures. Ils ont compris que la rupture n’est crédible que lorsqu’elle est portée par quelqu’un qui n’a pas déjà exercé dans le système qu’il prétend corriger. En France, la droite risque une dispersion suicidaire. Deux candidatures antagonistes face à un RN consolidé et une gauche toujours capable de coalitions seraient une faute stratégique majeure.
La couverture du Figaro Magazine brille sur l’écran. Elle ressemble à ces affiches de campagne placardées trop tôt, avant que le pays n’ait décidé s’il voulait vraiment changer de visage. Bruno Retailleau veut incarner la responsabilité et la fermeté. Mais il porte aussi le poids d’un passé gouvernemental qui affaiblit son discours de rupture. La politique n’est pas seulement affaire de volonté. Elle est affaire de cohérence, de timing et de légitimité. Et parfois, depuis un café de Buenos Aires, on perçoit plus nettement les dissonances qu’au cœur même du tumulte parisien.
Balbino Katz
Envoyé spécial à Buenos Aires
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