Emmanuel Todd : « La Dislocation », ou l’Occident en vaisseau fantôme

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« Et si l’Occident était devenu une sorte de vaisseau fantôme errant dans l’histoire ? » La question ouvre le nouveau livre d’Emmanuel Todd, La Dislocation, paru le 24 septembre chez Gallimard. Après Après l’empire et La Défaite de l’Occident, traduit dans 25 langues, l’historien et démographe poursuit son diagnostic du déclin occidental. La forme est nouvelle : pendant un an, à intervalles réguliers, il s’est entretenu avec la journaliste Diane Lagrange sur l’état du monde, des États-Unis à l’Iran en passant par la France, l’Allemagne, la Russie, la Chine, le Japon et Israël. Le livre livre ainsi une pensée en train de se faire, confrontée chaque semaine à l’actualité. Emmanuel Todd dit d’ailleurs que cette conversation avec une interlocutrice « bienveillante et rigoureuse » l’a contraint à une forme d’« honnêteté absolue ».

Le « stade zéro » de la religion

Le cœur de sa grille de lecture reste religieux. Emmanuel Todd distingue 3 stades. Au stade actif, les gens croient et pratiquent. Au stade « zombie », ils ne croient plus, mais des idéologies civiles (socialisme, communisme, nationalisme) prennent le relais et maintiennent les valeurs collectives héritées de la religion. Au « stade zéro », enfin, ces valeurs ont disparu, et avec elles la capacité d’une société à s’organiser et à agir collectivement. C’est là, selon lui, que se trouve la cause profonde de la dislocation actuelle.

La ferveur qui a entouré la visite de Léon XIV en France ne le fait pas changer d’avis. Le nombre d’ordinations continue de baisser, et les préceptes catholiques sur la naissance, le mariage ou la mort ne sont plus suivis. Il voit dans les grands voyages pontificaux, qui se sont multipliés à mesure que reculait l’emprise de l’Église, un symptôme du stade zéro plutôt qu’un retour du religieux. Dans une religion vivante, rappelle-t-il, ce n’est pas le pape qui part en tournée : ce sont les fidèles qui vont en pèlerinage.

L’historien affine pourtant son modèle. Il constate que les pays de tradition protestante sont atteints d’une russophobie qu’il juge « pathologique », alors que l’Italie ou l’Espagne, de tradition catholique, y échappent largement. Il y voit la trace d’un catholicisme sensible à la beauté du monde, à la différence d’un protestantisme plus dur. Comme le zéro ne peut pas avoir plusieurs degrés, il avance désormais l’idée que le protestantisme serait passé directement à un stade « moins un ».

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La gérontocratie et le « grand ralentissement »

2e source de pessimisme : le vieillissement. L’allongement de la vie est un progrès formidable, reconnaît Emmanuel Todd, mais il a produit des sociétés très âgées, où une part croissante des ressources va aux retraites et aux soins des plus vieux, pendant que les jeunes générations sont étranglées. Et ce sont ces générations âgées qui tiennent la démocratie par le vote.

Une découverte l’a surpris : la France serait la gérontocratie la plus marquée d’Europe, alors que sa population est moins âgée que celle de l’Allemagne, de l’Italie ou du Japon. Dans ces pays de tradition autoritaire, la démocratie comporte des correctifs. En France, berceau de la démocratie, l’électorat âgé exerce au contraire un pouvoir sans partage.

Il forge le concept de « nouveaux vieux ». Autrefois, les personnes âgées restaient tournées vers l’avenir à travers leurs enfants et petits-enfants. Il imagine aujourd’hui une génération issue de Mai 68 pour qui seul compte le présent. L’idée lui est venue au Japon, près de Fukushima, devant un vieux paysan resté dans une ville à moitié désertée après la catastrophe nucléaire, qui disait ne plus se soucier des radiations à son âge.

D’où cette formule : la France vit moins un « grand remplacement » qu’un « grand ralentissement ». Tout ralentit avec le vieillissement, y compris, admet-il, l’assimilation des immigrés.

Des classes populaires devenues « exploiteuses »

C’est, dit-il, la partie qui lui a été la plus douloureuse à écrire. Ancien militant communiste, qui avait des amis ouvriers chez Renault à Billancourt, Emmanuel Todd cherche à comprendre pourquoi les milieux populaires votent aujourd’hui à droite dans tout l’Occident. Sa réponse est marxiste. La mondialisation a délocalisé la classe ouvrière en Chine et en Europe de l’Est. Les pays occidentaux, devenus des sociétés de consommateurs plutôt que de producteurs, maintiennent leur niveau de vie grâce au travail mal payé des ouvriers chinois ou des enfants du Bangladesh. En termes économiques, les classes populaires françaises, tout en restant dominées dans la société française, sont donc aussi, en un sens, des exploiteurs. Cette analyse vaut pour les électeurs du RN comme pour ceux de LFI, envers laquelle il dit pourtant se sentir le plus proche.

Les États-Unis, puissance nihiliste

Les États-Unis sont au centre du livre. Emmanuel Todd y voit 2 dimensions simultanées. D’un côté, une puissance en déclin mais encore rationnelle, qui cherche à limiter la casse : la volonté initiale de Donald Trump de sortir de la guerre en Ukraine, ses manœuvres au Venezuela, à Cuba ou au Groenland, et même la brutalité envers les alliés européens relèveraient de la diversion. De l’autre, une « pulsion nihiliste », un besoin de guerre sans rationalité, né de l’effondrement des valeurs protestantes. Il cite l’attaque contre l’Iran et l’enlèvement de Nicolás Maduro, une opération réussie qui, selon lui, a permis aux Américains d’oublier leurs propres faiblesses.

Il établit un parallèle avec l’Allemagne d’avant le nazisme, le pays le plus avancé d’Europe, aux universités inégalées. Selon lui, la Shoah a été rendue possible notamment parce que personne n’imaginait jusqu’où pourrait aller le régime. Le vrai danger serait aujourd’hui le même : un manque d’imagination face à une Amérique imprévisible. Il va jusqu’à comparer Donald Trump à Hitler, avec l’aide d’une intelligence artificielle, un rapprochement que Diane Lagrange juge excessif dans le livre même. Proche du monde anglo-américain, formé à Cambridge et fils d’une mère réfugiée à Hollywood, il se présente comme « le dernier des libéraux » et « le dernier des Occidentaux » : « Je ne suis pas le dernier des Mohicans. Je suis le dernier des Occidentaux. »

L’Allemagne, la Russie et le risque de guerre

L’historien s’inquiète surtout du basculement de l’Allemagne. Sous Friedrich Merz, elle aurait rejoint le camp du « nihilisme franc » en cherchant à relancer une industrie privée du gaz russe par la militarisation de son économie. Si elle produisait des drones par centaines de milliers pour l’Ukraine, le risque serait que les Russes « perdent leur calme ».

Car, à rebours du discours dominant, Emmanuel Todd décrit une Russie « rationnelle, défensive et froide », qui ne veut ni ne peut envahir l’Europe. Selon lui, elle chercherait à aller jusqu’à Odessa, peut-être jusqu’au Dniepr, et à réduire l’Ukraine à un État croupion, mais pas au-delà. En cas d’envoi de troupes européennes en Ukraine, il n’exclut pas une guerre très courte, menée à coups de missiles hypersoniques contre les industries militaires d’Europe de l’Ouest. Il précise qu’il s’agit d’un scénario qu’il imagine pour mieux l’éviter, et non d’une prédiction. Il estime la guerre en Ukraine gagnée par la Russie et avance une hypothèse grave : les dirigeants européens redouteraient la paix, qui les obligerait à rendre des comptes. Il récuse toute étiquette pro-Poutine : il se dit « français et rien d’autre ».

Élites, journalistes et universitaires

Le livre n’épargne pas les élites, ces énarques et diplômés pour qui la vie a toujours été simple, ces « milliers de François Hollande » qui pourraient demain affronter des situations terribles. Fils du grand reporter Olivier Todd, mort récemment, il se montre sévère envers les journalistes, dont il dénonce le déclin intellectuel et moral : son père, rappelle-t-il, lisait des livres avant de partir en reportage. Il regrette aussi le silence des universitaires, sociologues et historiens, qui devraient éclairer le débat public.

https://www.youtube.com/watch?v=qtxsb59MfJ8

Les angles morts : l’intelligence artificielle

Emmanuel Todd reconnaît ce qu’il n’a pas vu. L’intelligence artificielle, qu’il utilise lui-même pour ses recherches sur la naissance de la civilisation à Sumer, n’est pas au cœur du livre. Il en voit les bienfaits, comme la traduction automatique, mais parie que ses effets destructeurs seront plus forts dans les sociétés déjà atomisées comme les États-Unis que dans les régimes autoritaires, plus capables d’en maîtriser les effets.

Un « souverainisme inclusif »

Le livre se termine sur une note moins sombre. Sur l’assimilation, Emmanuel Todd admet, face à une Diane Lagrange plus pessimiste, avoir surestimé les capacités d’intégration de la société française. Il défend un « souverainisme inclusif » : un retour à la nation qui intégrerait d’emblée, comme des Français à part entière, les enfants et petits-enfants d’immigrés musulmans. Il se sait presque seul sur cette ligne. Mais il ne perçoit pas, dans les relations entre les gens, la haine religieuse ou ethnique décrite à la télévision, et il veut croire que les Français auront le bon réflexe face à une véritable crise. Il emprunte à Marx et Engels un « optimisme catastrophiste » : l’histoire est faite d’effondrements et de redémarrages. Le génie de la France, conclut-il, serait peut-être de devoir toucher le fond pour mieux se relever.

La Dislocation. Conversations avec Diane Lagrange, Emmanuel Todd, Gallimard, collection « Hors série Connaissance », paru le 24 septembre 2026.

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