Je m’installe à nouveau sur ce banc de Lechiagat, face au port, comme on revient à une phrase laissée en suspens. La lumière de ce samedi de février est douce et la température paradoxalement tiède. Les journaux froissés dans la poche de mon manteau portent déjà l’odeur de l’air marin. Libération d’un côté, Le Monde de l’autre. Deux titres qui, à quelques jours d’intervalle, ont cru bon d’ouvrir la campagne municipale par une entreprise de disqualification morale systématique des candidats du Rassemblement national.
Dans Libération, l’article de Nicolas Massol, intitulé « Brebis galeuses, aux municipales, le RN compte ses moutons », donne le ton. Le vocabulaire est pastoral, presque zoologique, comme s’il s’agissait de suggérer une contagion naturelle, un vice organique. Le texte déroule une longue litanie de citations exhumées des réseaux sociaux, tweets anciens, publications Facebook, photographies compromettantes, chaque fragment étant présenté comme la preuve irréfutable d’une indignité politique congénitale. À Carpentras, un candidat est cloué au pilori pour des propos rugueux tenus en 2017 à l’encontre de Danièle Obono ou d’Omar Sy. Ailleurs, on exhume des comparaisons obscènes, des plaisanteries douteuses, des formules malheureuses attribuant à tort les morts d’Oradour-sur-Glane à des « Ukrainiens nazifiés ». À Condat-sur-Vienne, à Saint-Malo, à Condé, à Belfort, chaque nom devient un cas, chaque cas un symptôme.
Le Monde, sous la plume de Clément Guillou, adopte une posture plus analytique mais poursuit le même objectif. Le titre, « Municipales 2026, pour le RN, l’insoluble question des “brebis galeuses” », se veut clinique. On convoque des politologues, on parle d’algorithmes chargés de nettoyer les réseaux sociaux des candidats, on disserte sur le «seuil de tolérance» idéologique du parti. Certains propos sont jugés inacceptables parce qu’ils évoquent le grand remplacement à partir de statistiques de prénoms. D’autres parce qu’ils critiquent l’avortement, les campagnes de prévention du sida ou qu’ils utilisent un vocabulaire jugé trop cru. Tout est consigné, tout est classé, tout est présenté comme la preuve que le RN serait incapable de se normaliser.
Ce qui frappe, à la lecture de ces deux journaux, ce n’est pas tant la nature des propos cités, parfois grotesques, parfois franchement condamnables, que l’énergie déployée à les exhumer. Des heures passées à fouiller des archives numériques, à contextualiser des phrases isolées, à construire des dossiers à charge. Pendant ce temps, le programme municipal est absent, l’analyse sociale réduite à quelques lignes, l’électeur invisible. La politique disparaît derrière la morale.
Il y a, je l’avoue, une part d’ironie à voir le Rassemblement national être victime de méthodes qu’il a lui-même employées aux dernières présidentielles contre d’autres. Cette ironie ne doit pourtant pas masquer l’essentiel. Les articles de la presse de gauche sont moins des enquêtes que des aveux. Aveu d’une absence d’arguments, aveu d’un désarroi stratégique. Ils résonnent comme des cris jetés dans le vent, vox clamantis in deserto, destinés davantage à rassurer un lectorat militant qu’à convaincre des électeurs réels.
Rien n’autorise pour autant à croire à une marche triomphale du Rassemblement national vers les municipales. Ces mêmes articles mettent aussi en lumière ses faiblesses structurelles. Le RN demeure moins un parti qu’une organisation clanique, pyramidale, où le clientélisme joue à plein. Le nord de la France en offre une illustration frappante. Beaucoup de candidats y demeurent liés, de près ou de loin, aux réseaux affinitaires et aux fidélités nés autour d’Hénin-Beaumont. Cette logique de tribus politiques explique en partie la composition sociologique du groupe RN à l’Assemblée nationale, où une minorité est la nombreuse de tous les groupes politiques, reflet non d’une grand ouverture d’esprit, mais d’un système d’auto-perpétuation des clientèles.
Un autre phénomène se dessine en parallèle, plus discret mais tout aussi structurant. Là où le Rassemblement national tente de capter le vote des villes appauvries en crise identitaire, la France insoumise parie, elle, sur le vote des minorités dans des communes grand-remplacées. La presse régionale du nord de la France en donne depuis plusieurs années une chronique presque involontaire. À force de reportages de terrain, La Voix du Nord décrit, souvent sans le vouloir, une géographie électorale nouvelle, faite de quartiers où la question sociale ne se dissocie plus de la question ethnoculturelle.
À Roubaix, à Tourcoing, dans certains secteurs de Lille-Sud, de Denain ou de Creil, les articles consacrés à l’abstention, à la pauvreté ou à la jeunesse font apparaître une réalité électorale spécifique. Le vote y est moins structuré par l’opposition droite-gauche classique que par une logique communautaire, parfois confessionnelle, où LFI apparaît comme la seule force politique capable de parler à la fois le langage de la victimisation sociale et celui de la défense des minorités ethnp-religieuses. La France insoumise ne promet pas de restaurer un ordre ancien, elle promet reconnaissance, visibilité, protection symbolique. Dans ces quartiers, cela suffit souvent à faire un programme.
La presse locale souligne régulièrement le rôle décisif des réseaux associatifs, des collectifs de quartier, des relais militants issus de l’immigration récente ou plus ancienne. LFI y bénéficie d’un maillage informel, nourri par les luttes contre les violences policières, par la mobilisation autour de Gaza, par le matraquage d’une propagande anti-israélienne qui cache mal un antisémitisme importé ou par la dénonciation rituelle des discriminations. Là où le Parti socialiste s’est dissous dans la gestion municipale et où les écologistes parlent un langage sociologique abstrait, la France insoumise adopte un discours frontal, affectif, parfois brutal, mais lisible. Elle ne cherche pas à rassurer, elle cherche à fédérer et à prendre la tête d’une sorte de «djihad » territorial.
À l’inverse, dans les mêmes bassins de vie, dès que l’on sort de ces quartiers densément peuplés et profondément transformés, le vote bascule. Les zones pavillonnaires, les communes périphériques, les anciens territoires ouvriers dépeuplés, ceux que la presse décrit comme frappés par le déclassement et l’insécurité, s’orientent massivement vers le Rassemblement national. La Voix du Nord parle alors de sentiment d’abandon, de colère sourde, de peur du déclassement. Deux électorats coexistent, parfois à quelques centaines de mètres l’un de l’autre, sans plus rien partager, donnant raison, avec quelques années d’avance, à l’avertissement lancé par Gérard Collomb lorsqu’il occupait la place Beauvau, expliquant que la France avait cessé d’être une société du côte à côte pour devenir une société du face à face, formule brutale mais lucide, qui disait déjà la fin du compromis municipal, la fragmentation du corps civique et l’impossibilité croissante de gouverner des villes dont les habitants ne vivent plus dans le même monde.
À terme, on peut imaginer une situation presque paroxystique dans le nord du pays. Des territoires entiers où les centres urbains et certains quartiers seraient solidement acquis à la France insoumise, tandis que les couronnes, les petites villes et les espaces intermédiaires basculeraient durablement vers le Rassemblement national. Entre les deux, les formations traditionnelles, socialistes comme républicaines, se trouveraient laminées, privées à la fois de leur électorat historique et de leur capacité à parler au réel. Une bipolarisation nouvelle, non plus idéologique mais anthropologique, que la presse régionale observe déjà sans toujours en mesurer la portée.
Le cas parisien mérite enfin une attention particulière. Au-delà de l’enjeu municipal, la capitale sert de laboratoire à une recomposition plus large de la droite. Si Sarah Knafo parvient à transformer l’essai et à dépasser nettement les 10 %, elle deviendra, de fait, la personnalité la mieux placée pour incarner une droite hors Rassemblement national à l’échéance présidentielle. En prolongeant le raisonnement, on peut esquisser un paysage inédit, cinq candidats au premier tour, un RN, un pôle Reconquête élargi à ce qu’il restera des Républicains, un centre macronien résiduel, un bloc socialiste écologiste et une France insoumise autonome. Cinq blocs de force comparable, annonçant moins un choix clair qu’une fragmentation durable.
Face au port de Lechiagat, alors que le jour décline, cette lecture laisse un goût amer. La gauche persiste à combattre le réel avec des catégories périmées, persuadée que la dénonciation morale tiendra lieu de projet. Comme l’écrivait Spengler, lorsqu’une civilisation refuse de voir ce qu’elle est devenue, elle se condamne à répéter ses erreurs jusqu’à l’épuisement. Les municipales à venir ne diront peut-être rien d’autre.
Balbino Katz
Chroniqueur des vents et des marées
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[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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