Il y a des discours qui claquent comme des orages, et d’autres qui s’installent comme un vent d’hiver sur une plaine déjà refroidie. À Munich, en l’espace d’un an, l’Amérique aura soufflé deux fois sur l’Europe. L’an dernier, le vice-président JD Vance tonnait, accusateur, presque brutal. Cette année, Marco Rubio parle plus doucement, cherchant davantage à charmer, mais l’air qu’il apporte reste vif. Les deux hommes ne se contredisent pas. Ils jouent la même partition, à deux registres différents.
Le texte intégral de Rubio, que j’ai relu attentivement assis sur un banc devant l’obélisque de Buenos Aires, ne laisse guère de doute sur l’architecture de sa pensée. Dès l’ouverture, il ancre son propos dans une profondeur historique qui surprend les oreilles européennes habituées au renoncement bruxellois. Il rappelle que, lors de la première conférence de Munich, « des milliers d’années de civilisation occidentale étaient en jeu ». Et plus loin, il formule ce qui constitue le cœur du discours : « Nous faisons partie d’une seule civilisation, la civilisation occidentale. Nous sommes liés par des siècles d’histoire commune, de foi chrétienne, de culture, d’héritage, de langue, d’ascendance et par les sacrifices de nos ancêtres. »
Cette phrase, applaudie dans la salle, aurait pu être signée (au christianisme près) il y a cinquante ans par Alain de Benoist ou par Guillaume Faye. Elle aurait trouvé un écho chez Renaud Camus lorsqu’il évoque la continuité des peuples européens, ou chez Éric Zemmour lorsqu’il parle de transmission et de destin historique. La différence n’est pas dans le diagnostic, mais dans le sens des mots. Les Américains parlent de « civilisation occidentale ». Les intellectuels français de la nouvelle droite préfèrent parler de « civilisation européenne ». Les premiers incluent d’emblée l’Amérique comme fille émancipée de l’Europe. Les seconds insistent sur le berceau, sur la matrice continentale.
Rubio assume cette filiation sans détour : « Pour nous, Américains, notre maison peut être dans le continent européen, mais nous serons toujours un enfant de l’Europe. » Il égrène ensuite, presque lyriquement, la généalogie européenne des États-Unis, les colons anglais, les fermiers allemands, les explorateurs français, les cavaliers espagnols. Ce n’est pas une flatterie diplomatique. C’est une mise en récit civilisationnelle. L’Amérique se pense comme une extension historique de l’Europe, non comme sa rivale.
Là où Vance, l’année précédente, avait fustigé les élites européennes, accusées de censurer leurs peuples et de mépriser leurs électeurs, Rubio adopte une posture plus enveloppante. Vance avait frappé la table en dénonçant la « migration de masse » comme urgence absolue, en liant explicitement insécurité et effondrement des frontières. Rubio, lui, parle de « vague sans précédent de migration de masse qui menace la cohésion de nos sociétés, la continuité de notre culture et l’avenir de nos peuples ». Le propos est identique dans le fond. Seul le ton diffère.

Il insiste : « Contrôler qui entre dans nos pays et en quelle quantité n’est pas de la xénophobie. C’est un acte fondamental de souveraineté nationale. » Voilà une phrase qui, en France, déclencherait encore des hurlements sur les plateaux de la télévision conforme. Pourtant, elle ne fait que reprendre, dans un langage diplomatique, ce que la nouvelle droite française théorise depuis un demi-siècle : la frontière comme condition de la politique, la continuité culturelle comme condition de la liberté.
Vance avait soufflé la tempête, en rappelant que « la migration de masse transforme et déstabilise les sociétés occidentales ». Rubio souffle plus doucement, mais il parle des « forces d’effacement civilisationnel qui menacent aujourd’hui l’Amérique et l’Europe ». Le terme est puissant. Effacement. Non pas simple difficulté d’intégration, non pas tension sociale, mais disparition progressive d’une substance historique.
Ce que disent ces deux discours, mis bout à bout, c’est que l’Amérique trumpienne ne se conçoit plus comme le gendarme moral d’un ordre global abstrait, mais comme le cœur battant d’un bloc civilisationnel à défendre. Rubio le formule clairement : « Nous ne voulons pas être les gestionnaires polis du déclin organisé de l’Occident. » Cette phrase résonne étrangement avec la critique française du « déclin administré » et du « renoncement organisé ».
Il faut mesurer la portée symbolique de cette convergence. Pendant des décennies, la nouvelle droite française a été marginalisée, caricaturée, diabolisée pour avoir parlé d’identité, de continuité, de peuple historique. Aujourd’hui, le secrétaire d’État des États-Unis reprend, devant les chancelleries européennes, l’idée que les armées ne se battent pas pour des abstractions, mais « pour un peuple, pour une nation, pour un mode de vie ».
La divergence cruciale ne tient pas seulement à l’horizon, mais à la matrice. La Nouvelle Droite française, depuis Alain de Benoist, a toujours pensé la civilisation européenne comme un ensemble historique, ethno-culturel, antérieur et en partie extérieur au christianisme. Elle voit dans l’Europe une continuité longue, indo-européenne, gréco-romaine, païenne puis médiévale, dont le christianisme fut une couche majeure mais non exclusive. Pour elle, la religion chrétienne appartient à l’histoire européenne, mais elle ne la définit pas entièrement. L’Europe n’est pas d’abord une confession, elle est une mémoire, une anthropologie, une forme du monde. La transcendance y est multiple, les racines y sont plus anciennes que Rome, et l’identité s’y pense volontiers en termes de peuple, de culture, de destin historique.
Chez Rubio, chez Vance, chez l’Amérique trumpienne, la perspective est autre. Quand Marco Rubio parle de « civilisation occidentale », il cite explicitement la foi chrétienne parmi les liens fondateurs. Il ne la relègue pas à une couche parmi d’autres. Il l’intègre au cœur du récit. De même, JD Vance assume sans détour l’héritage biblique, la morale chrétienne, l’idée d’un Occident façonné par le christianisme comme colonne vertébrale spirituelle.
La différence est essentielle. La Nouvelle Droite européenne s’est construite en partie contre l’universalisme chrétien, qu’elle accusait d’avoir préparé l’universalisme moderne, les droits de l’homme abstraits, l’effacement des frontières. Elle a souvent plaidé pour un « paganisme européen » réhabilité, pour une vision immanente et enracinée de la civilisation. L’Occident défendu par Rubio et Vance, lui, ne se conçoit pas sans la référence chrétienne. Il voit dans la foi non un accident historique, mais le ciment moral de l’alliance transatlantique.
Autrement dit, là où la Nouvelle Droite parle d’Europe comme d’une civilisation plurimillénaire dont le christianisme est un moment décisif mais non fondateur au sens exclusif, l’Amérique trumpienne parle d’Occident comme d’une communauté historique explicitement chrétienne, née de l’Europe mais accomplie dans sa projection atlantique.
Ce n’est donc pas seulement une différence de vocabulaire, Europe ou Occident. C’est une différence de théologie politique. L’Europe de la Nouvelle Droite est enracinée, organique, païenne dans son inspiration. L’Occident de Rubio est chrétien dans sa référence, même s’il reste politiquement libéral dans sa forme. L’une cherche la profondeur préchrétienne. L’autre revendique l’héritage biblique comme armature morale.
L’eau n’est pas exactement la même, même si les deux fleuves coulent vers un refus commun de l’effacement. Les Américains parlent d’un Occident chrétien menacé par la dissolution migratoire et morale. Les penseurs français parlent d’une Europe historique menacée par le Grand Remplacement et l’idéologie universaliste. Le diagnostic converge. Le socle spirituel diverge.
Et c’est précisément cette tension qui rend le moment intéressant. Car si l’Europe veut entendre l’appel américain sans se dissoudre en simple province occidentale, elle devra clarifier ce qu’elle est. Une branche chrétienne d’un ensemble occidental plus vaste, ou le cœur d’une civilisation antérieure que l’Atlantique a prolongée sans l’épuiser.
La complémentarité entre Vance et Rubio apparaît alors évidente. Vance a réveillé, parfois brutalement, une Europe assoupie dans ses certitudes morales. Rubio tend la main, en affirmant que les destins sont « entrelacés » et que l’alliance doit être « fière de son héritage et prête à le défendre ». L’un a secoué. L’autre rassure. L’un a dénoncé. L’autre propose de reconstruire.
Le message adressé aux Européens est limpide. L’Amérique défendra ses intérêts, sans repentance et sans complexe. Elle attend de l’Europe qu’elle fasse de même. Non pas dans la vassalité, non pas dans l’alignement servile, mais dans la conscience d’une communauté de civilisation. C’est un appel, non à la soumission, mais au réveil.
Il nous appartient, à nous Européens, d’entendre ce qui se joue. Si nous refusons la main tendue, si nous persistons à nous dissoudre dans l’idéologie d’un monde sans frontières, nous ne pourrons plus accuser que nous-mêmes lorsque l’histoire nous passera dessus. Si, au contraire, nous assumons notre héritage, si nous cessons de confondre hospitalité et effacement, ouverture et abdication, alors l’alliance transatlantique pourra redevenir ce qu’elle fut : non un protectorat, mais un pacte entre héritiers d’une même longue mémoire.
Rubio et Vance disent à voix américaine ce que certains penseurs français murmurent depuis cinquante ans. La question n’est plus de savoir si ces idées existent. Elles sont désormais portées par la première puissance du monde. La question est de savoir si l’Europe, elle, acceptera de redevenir ce qu’elle est.
Balbino Katz
Photo : DR
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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Une réponse à “Munich 2026 : l’Amérique parle de civilisation, l’Europe osera-t-elle répondre ?”
Remarquable analyse, comme toujours.