La guerre des monnaies ouvre un nouveau front [L’Agora]

Nous vivons une période troublée. Nous sommes passés d’un monde en paix (très relative) à un monde où il devient légitime de se poser la question de savoir si les conflits épars, actifs ou en gestation, vont finir par se rejoindre dans un embrasement mondial ?  Certains politologues vont même jusqu’à faire une analogie des situations connues dans le passé et qui n’ont trouvé d’issue que par ce moyen.

L’enjeu fondamental : le rôle du dollar

Depuis 1944 et les « accords de Bretton-Woods », le dollar, déjà monnaie domestique américaine, a été consacré monnaie internationale. A l’époque, il apparaissait normal, compte-tenu de la situation géopolitique qui avait fait des États-Unis la puissance dominante tant sur le plan économique que sur le plan militaire, de confier ce rôle mondial à la monnaie américaine. Certains, comme l’économiste anglais John Maynard Keynes, avait tenté de proposer une monnaie, le « Bankor » qui restait à inventer et qui n’aurait pas été liée à un seul Etat mais à la collectivité. Cela pouvait éviter  ce que Robert Triffin avait décrit dans « le dilemme de Triffin », à savoir que lorsqu’une monnaie domestique était utilisée pour le commerce international, cette monnaie générait mécaniquement une inflation constante car elle n’était plus émise en fonction de l’économie du pays qui l’utilise déjà mais en fonction des besoins du commerce international. Le représentant américain, Harry Dexter White, finit par imposer le dollar avec un argument convaincant ; le dollar était déjà aligné sur l’or. Il faut noter également que Pierre Mendès-France, ministre des  finances français dans ces années-là, avait tenté d’alerter ses collègues du danger que pouvait présenter le dollar, allant jusqu’à mettre en cause la souveraineté monétaire de la France.

Il se trouve que, et c’était conforme à l’analyse de Robert Triffin, l’importance progressive des besoins en dollars d’un commerce international qui se développait rapidement allait finir par remettre en question cette convertibilité en or du dollar. Dans un célèbre discours prononcé en février 1965, de Gaulle avait violemment critiqué le dollar en disant « (ce dollar) qu’il ne tient qu’à eux d’émettre »

Il avait par ailleurs pris les Américains au mot en renvoyant à la FED des dollars sous forme de billet en demandant en retour leur équivalent en or. En 1969, environ 900 tonnes d’or étaient revenues dans les caves de la Banque de France. La convertibilité-or du dollar était de plus en plus remise en question et, après quelques tentatives de diversion du type « DTS » (Droits de Tirage Spéciaux) , le Président Nixon, sur injonction de la FED, mit un terme à la convertibilité en or du dollar le 15 août 1971.

De l’étalon-or à l’étalon-dollar 

Cette décorrélation a ouvert la porte en 1973 à ce qui est appelé le « premier choc pétrolier ». Le prix du baril de pétrole est passé en un an de trois à douze dollars du baril, ce qui aurait été tout bonnement impossible sans elle. L’envers de la médaille, c’est que les dollars ne pouvaient être émis par la FED qu’en contre-partie d’une reconnaissance de dettes de l’État Fédéral, garantie par le contribuable américain. Tant que le dollar restait seul moyen international de paiement, les les monnaies des pays étrangers se mesuraient face au dollar et ces pays de « couvrir leur risque de change » en se procurant des moyens eux-mêmes liés au dollar. Ce sont les bons du Trésor Américain (US Bonds), émis vers la FED, qui devinrent les placements préférés, sinon obligatoires, de ces pays.
Or, en achetant ces US Bonds, ces pays achetaient de la dette américaine. Cette dette restait alors sans effet sur l’économie américaine, puisque rachetée par le reste du monde.
A certains qui s’en plaignaient, John Connaly, Secrétaire du Trésor Américain, leur répliqua :
« Le dollar est notre monnaie et votre problème !»

Mais cette situation idyllique ne pouvait perdurer que si le rapport des forces économiques se maintenait en faveur des Etats-Unis. Pour cela, les Américains devaient contrôler la croissance des autres économies. Et les premiers qui commençaient à rivaliser avec les États-Unis furent les pays d’Asie. Leur point faible était l’approvisionnement en pétrole, qui leur coûtait quatre fois plus cher.

Le Cambodge, la Thailande, la Corée du Sud et bien d’autres, furent dans l’obligation de passer sous les fourches caudines du FMI.

Voici ce qu’écrit Hong Bing Song dans « La guerre des monnaies » (traduit en 2012 Editions  Le retour aux sources) :
« En 1973, l‘Inde connaissait un excédent commercial et son développement économique était sain. En 1974, les réserves de change de l‘Inde s‘élevaient à 629 millions de dollars, mais sa facture annuelle de pétrole était du double, soit 1,241 milliard de dollars. Le Soudan, le Pakistan, les Philippines, la Thaïlande, les pays africains et d‘Amérique latine furent confrontés, les uns après les autres, à des déficits extérieurs abyssaux. Selon le FMI, en 1974, le déficit commercial cumulé des pays en développement atteignit 35 milliards de dollars, un chiffre astronomique pour l‘époque. Après plusieurs années de forte croissance industrielle et commerciale, au début des années 1970, la baisse sévère de l‘activité industrielle dans le monde entier, au cours des années 1974-1975, connut des proportions inédites depuis la Seconde Guerre mondiale »

Le Japon fut touché de plein fouet également mais sa situation était différente du fait que sa dette était quasi-entièrement japonaise.

Les BRICS : réponse à la menace du dollar

Malgré tous leurs efforts et sous l’effet d’intérêts antagonistes, les manœuvres américaines ne purent empêcher l’essor de l’économie chinoise. En quelques décennies, le plan de la Commission Trilatérale fut mené à bien et l’Inde et la Chine devinrent les piliers de « l’atelier du monde »

Rejetée par les pays occidentaux, la Russie se rapprocha d’eux et le Brésil vint les rejoindre.Tous ces pays avaient en commun un dynamisme économique propre aux pays dits « émergents » et furent désignés par le terme « BRICs » par Jim O’Neill, (économiste chez Goldman Sachs).

Leur première réunion officielle se tint en 2006, organisée par la Russie et lors de l’Assemblée Générale de l’ONU. En 2010, l’Afrique du Sud les a rejoint en ajoutant  le « S » pour faire BRICS.
Tous ces pays avaient la conviction que, pour prospérer, il fallait s’échapper du « système dollar »

pour plusieurs raisons. Une en particulier les inquiétait : l’extra-territorialité du Droit américain que lui conférait cette monnaie et qui ne reposait sur aucune charte internationale.
Simultanément, un mouvement de défiance vis-à-vis de l’Occident se fit jour dans beaucoup de pays, en raison d’ingérences américaines de plus en plus fréquentes  notamment dans les pays du moyen-orient. Le projet de monde « monopolaire » gouverné par la finance internationale ne leur convenait pas et ils attendaient manifestement une opportunité pour l’affirmer.
Celle-ci vint avec la guerre Russo-Ukrainienne et un monde nouveau est apparu lors des votes à l’ONU sur les sanctions à infliger à la Russie. Assez rapidement, l’Occident se trouva isolé de ce qui est appelé « le grand Sud ».

Les pays désireux de rejoindre les BRICS furent de plus en plus nombreux et représentent aujourd’hui plus de 60 % de la population mondiale et, si on y ajoute le grand Sud, on arrive à 90 % de celle-ci. Une nouvelle organisation mondiale est en train de naître que le dollar ne peut contenir.

La faiblesse de ce dernier est le manque de valeur intrinsèque de cette monnaie devenue purement fiduciaire, après avoir longtemps été alignée sur l’or. Et c’est précisément sur ce point que les BRICS veulent le disqualifier progressivement.

La future monnaie des BRICS 

Le 08 décembre 2025, les BRICS ont officiellement annoncé la création du prototype d’une nouvelle monnaie, basée à 40 % sur l’or physique et à 60 sur des monnaies souveraines des pays formant les BRICS.

Voici ce que résume le site « Acheteror » :

  • « UNIT » est un prototype numérique opérationnel d’un instrument financier garanti par l’or et non une monnaie officielle des BRICS.
  • Le système est garanti à 40 % par de l’or physique et à 60 % par un panier de monnaies des pays des BRICS et permet des paiements sans dollar.
  • Bien qu’il s’agisse encore d’un projet pilote, UNIT renforce la demande institutionnelle pour l’or et constitue une étape concrète vers la dédollarisation.

Cependant, il faut bien voir que l’UNIT ne résoud pas à elle-seule le problème des règlements commerciaux dans un monde multipolaire, mais ce prototype indique clairement la voie par laquelle il pourrait progressivement se substituer aux monnaies purement fiduciaires émises contre de la dette comme le dollar. L’assurance de la stabilité dans le temps de cette monnaie, par ailleurs assez proche de la proposition du Bankor de Keynes est certainement sa meilleure garantie.

Jean Goychman
Vice-Président du Cercle National des Economistes

Illustration : DR

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

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