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12/05/2014 – 08H00 Histoire (Breizh-info.com) –Voilà une année bientôt que Dominique Venner, écrivain, historien et rédacteur en chef de « la Nouvelle Revue d’Histoire » a pris la décision de mettre fin à ses jours en l’église Notre-Dame de Paris.

Alors qu’un colloque lui rendant hommage est organisé samedi prochain à Paris, nous avons rencontré Philippe Conrad, historien, écrivain et successeur de Dominique Venner à la tête d’une des revues d’histoire les plus lues et les plus commentées. Nous l’avons interrogé sur la revue, son avenir, les projets en ce centenaire de la Grande Guerre, mais aussi sur le rôle actuel de l’histoire ou sur ses travaux actuels.
Rencontre avec un érudit, historien de renom.

Breizh-info.com : Pouvez vous nous présenter la Nouvelle Revue d’Histoire et la fonction que vous y exercez ?

Philippe Conrad : J’ai succédé à Dominique Venner comme responsable de la rédaction de ce magazine bimestriel apparu en 2002, qui se veut destiné au grand public cultivé désireux d’entretenir et de voir transmise la mémoire de notre passé. Celui de la France et de notre Europe, une mémoire dangereusement menacée aujourd’hui par l’effondrement d’un système éducatif où la volonté de nivellement par le bas a été la règle au cours des dernières décennies.
Face à l’inculture régnante et au crétinisme triomphant il faut sans relâche réaffirmer l’importance du savoir, construire la conscience critique indispensable pour lutter contre l’empire du faux et cultiver la richesse de notre exceptionnel patrimoine.

Breizh-info.com :Pourquoi avoir repris le flambeau de la NRH après Dominique Venner ?

Philippe Conrad : Je connaissais Dominique Venner depuis presque cinquante ans quand il a choisi de se donner la mort et je travaillais avec lui, depuis ses débuts, à la réalisation de la NRH où, du fait de nos parcours personnels différents, je crois que nous nous complétions très heureusement. Il avait la volonté d’oeuvrer à la construction d’une conscience historique européenne. Homme d’action et militant politique au cours de sa jeunesse rebelle , la pratique de l’histoire et la prise de distance qu’elle implique l’avait ensuite conduit à porter un regard lucide sur les turbulences du siècle dernier et amené à se projeter bien au delà pour tenter de discerner les sources fondamentales de l’identité européenne. Une quête étrangère à la plupart des historiens professionnels, désormais spécialisés, souvent à l’excès, sur un sujet d’étude exclusif. Animé d’une insatiable curiosité, ce travailleur infatigable était un esprit tout à fait original, à beaucoup d’égards inclassable, qu’il serait ridicule de réduire à la seule étiquette « d’extrême-droite » dont les microcéphales de service ont prétendu l’affubler… Il était pour moi évident que je devais « reprendre le flambeau » au moment de sa disparition. Je souhaite bien sûr poursuivre le travail entrepris il y a maintenant treize ans et j’espère être, dans cette tâche, à la hauteur de celui auquel me liait une profonde amitié.

Breizh-info.com : Quel est le secret de la longévité et de la réussite d’une revue d’histoire à l’heure où l’Education nationale supprime des pans entiers de l’Histoire de France , à l’heure où la jeunesse semble se désintéresser de son passé, de son roman régional, national ou européen ?

Philippe Conrad : Nous existons effectivement depuis treize ans et de manière totalement indépendante, sans recevoir d’aide extérieure, sans bénéficier de ressources publicitaires significatives, avec une équipe permanente réduite au minimum et en nous en remettant exclusivement à la fidélité de nos abonnés et de nos lecteurs au numéro.. Notre longévité tient beaucoup à la qualité et à la disponibilité de tous ceux – universitaires, jeunes professeurs, chercheurs indépendants, amateurs et passionnés d’histoire – qui nous font confiance en nous donnant des articles ou en nous proposant des suggestions ou des conseils. La fidélité de notre lectorat compte également pour beaucoup dans ce succès. La liberté de ton et l’indépendance d’esprit qui sont inscrites dans l’identité originelle de la NRH expliquent aussi pour une large part l’écho qu’elle rencontre, en un temps où l’ignorance et les idées reçues ou les préjugés propres à « l’historiquement correct » ont fait les ravages que l’on sait.

De manière plus générale et contrairement à une vision trop répandue, nos contemporains perçoivent bien la régression en cours de la culture historique. Mais il y a une « demande d’histoire » qui est incontestable. Elle s’exprime dans la production éditoriale, dans le succès que rencontre la valorisation du patrimoine monumental et des lieux de mémoire, dans l’audience obtenue par certaines émissions de télévision, qui relèvent certes d’une vulgarisation parfois un peu racoleuse mais qui n’en témoignent pas moins de l’intérêt que suscite l’évocation de certains personnages ou de certains lieux. Les Français sont aussi très souvent attachés, davantage qu’il y a quelques décennies, à leurs racines régionales et ce qui semblait aller de soi auparavant fait maintenant l’objet d’une conscience plus approfondie.

La crise en cours contribue également à la redécouverte de la nation et donc du passé qui l’a forgée alors que les défis que nous lance une mondialisation potentiellement chaotique conduisent à réfléchir sur ce qui fait l’unité de l’espace européen, dans la perspective des âges difficiles qui s’annoncent ».
Je suis donc convaincu que persiste, chez les esprits les plus éveillés un « besoin d’histoire » qui ira sans doute en se confortant dans les années qui viennent au moment où, pour continuer à exister il faudra d’abord savoir et devenir ce que nous sommes.

Breizh-info.com : Quel seront les sujets abordés prochainement dans la Nouvelle Revue d’Histoire ? Un hors-série sur la Grande Guerre est-il prévu dans cette période de célébration du centenaire ?

Philippe Conrad : Notre numéro de juillet présentera un dossier consacré à la France du Moyen Age, celle de Bouvines et de Saint Louis (dans le contexte du huitième centenaire de la bataille et de la naissance du roi ) mais aussi celle qui voit émerger au XVème siècle, dans les esprits et les représentations, une première « nation France » pour reprendre la belle formule de Colette Beaune.
En juin, un numéro hors-série sera consacré au déclenchement de la Grande Guerre il y a juste un siècle. Il fournira l’occasion d’une relecture complète des différents éléments de ce dossier, à un moment où les certitudes les plus solidement établies apparaissent aujourd’hui battues en brèche, notamment du fait de la production des historiens anglo-saxons.

Breizh-info.com : Quel message aimeriez vous faire passer à des jeunes passionnés d’Histoire qui rêvent d’être historien, de rechercher, d’enseigner ?

 Philippe Conrad : La situation actuelle de notre système d’enseignement secondaire et supérieur fait que ces professions apparaissent bien moins attractives, du fait des conditions d’enseignement très dégradées dans de nombreux établissements, de l’effondrement du niveau des connaissances engendré par des réformes aussi débiles que prétentieuses, de la réduction dramatique du nombre des postes dans l’enseignement supérieur… Cette situation n’est pas forcément appelée à durer et rien n’interdit d’imaginer, au cours des années qui viennent, un renversement de situation dans un sens plus favorable, car la crise de notre enseignement suscite déjà des réactions prometteuses… Cela dit , la passion de l’Histoire peut se conjuguer avec l’exercice d’un métier autre que ceux que vous évoquez.

Nous avons de nombreux exemples (des journalistes, des officiers, des acteurs économiques, des hauts fonctionnaires, des amateurs passionnés…) qui ont consacré une bonne partie de leur vie à l’Histoire sans en avoir fait une « profession ». Je citerai quelques exemples très diffrents : je pense à des hommes tels que Philippe Ariès, l’un de pères fondateurs de l’histoire des mentalités, qui faisait le commerce des produits tropicaux et Jean-Christian Petitfils, à coup sûr l’un de nos meilleurs connaisseurs des XVIIème et XVIIIème siècles, qui a fait une carrière dans la finance tout en se consacrant à l’Histoire ; je pense aussi à un Jean Pierre Verney, le petit gamin fasciné et passionné par la guerre de 14 dans son village situé au pied du Chemin des Dames et qui a passé sa vie à accumuler objets et documents pour constituer au final le fonds du magnifique Musée de Meaux inauguré l’année dernière.

Les nombreuses initiatives individuelles et locales qui témoignent de l’intérêt pour l’Histoire vont également dans ce sens et révèlent l’existence d’une réelle demande sociale en ce domaine. Je suis en fait très optimiste quant à l’avenir de notre discipline même si la crise de notre enseignement complique réellement les choses en ce moment.

Breizh-info.com : Quels sont les cinq derniers ouvrages lus qui vous ont marqué ?

Philippe Conrad : Dans des registres différents, je dirai Les somnambules de Christopher Clark, qui ouvre des perspectives nouvelles sur le déclenchement de la tragédie de 1914 ; l’Histoire de Madrid de Bartolomé Bennassar car je suis un amoureux de l’Histoire espagnole ; Rwanda. Un génocide en questions, écrit par mon ami Bernard Lugan car il démolit de manière méthodique, en s’appuyant sur une documentation indiscutable et sur un argumentaire implacable tout le discours officiel sur la question ; l’essai de Paul François Paoli Malaise de l’Occident. Vers une révolution conservatrice, qui ouvre des pistes nouvelles dans la bataille idéologique en cours ; enfin, Olympe de Gouges. Des droits de la femme à la guillotine, un livre d’Olivier Blanc, excellent connaisseur de la Révolution française qui en révèle un épisode un peu inattendu, que ses défenseurs habituels ont longtemps cherché à dissimuler.

Breizh-info.com : Pouvez vous présenter la thèse de votre dernier ouvrage consacré au déclenchement de la guerre de 1914 ?

 Philippe Conrad : Il s’agit d’un simple essai dont j’avais depuis longtemps le projet et que l’opportunité présentée par la célébration du centenaire m’a conduit à concrétiser. Ce qui m’a frappé, au fur et à mesure que j’établissais une grande familiarité avec cette époque, c’est la part de l’imprévu qui a été déterminante dans le déroulement de la crise de l’été 14, de l’attentat de Sarajevo lui-même aux réactions successives des principaux acteurs. Certains pourraient répondre que la guerre n’était peut-être pas fatale à l’été de 1914 mais qu’elle aurait éclaté ultérieurement, tant étaient puissants les antagonismes et les rivalités qui opposaient les grands Etats européens de l’époque.

En reprenant l’analyse des « forces profondes » mises en lumière en leur temps par Pierre Renouvin et Jean- Baptiste Duroselle, je me suis rendu compte que tout cela – rivalités économiques ou coloniales, course aux armements, question d’Alsace-Lorraine – n’avait rien d’irréversible et que les facteurs favorables au maintien d’une paix durable étaient au moins aussi présents en 1914 que les données susceptibles de créer les conditions d’une guerre d’envergure.

D’où ce titre un peu provocateur – 1914. La guerre n’aura pas lieu – évidemment inspiré par Giraudoux. Il peut paraître vain de prétendre réécrire l’Histoire et faut se garder du danger de l’uchronie mais cela ne doit pas nous interdire d’examiner dans le détail ce qui pouvait être porteur d’une histoire différente, dans laquelle nous aurions pu faire l’économie du grand suicide que fut, de 1914 à 1945, la « Guerre de Trente Ans » européenne.

Photo : DR
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