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28/12/2015 – 05H00 Irak (Breizh-info.com) – Depuis 2011, la Syrie est en guerre. D’une contestation populaire largement instrumentalisée par les puissances occidentales au nom d’un rendez-vous manqué appelé « Printemps arabe », cette puissance majeure du Proche-Orient est depuis ravagée par la guerre civile.

Une guerre civile ayant donné naissance – avec l’appui des puissances occidentales voulant impérativement, Laurent Fabius en tête, déboulonner Bachar El Assad comme Kadhafi ou Hussein en leur temps –  à un califat islamique nommé Daesh. Une guerre terrible qui s’éternise, le régime d’El Assad ayant du mal à anéantir des groupes terroristes (Al Nosra, Daech) financés en large partie par des intérêts étrangers, du Qatar à l’Arabie Saoudite en passant par la Turquie et par corrélation, par la France ou les États-Unis.

Seuls la Russie, l’Iran, ainsi que le Hezbollah Libanais soutiennent le dernier régime laïque et fort de la région, tandis que de nombreux pays non alignés (du Venezuela à la Chine) refusent de rentrer dans les mauvais calculs de l’Occident.

Des mauvais calculs qui ont eu pour conséquences indirectes, mais immédiates des attentats sur le sol français au mois de novembre dernier, mais également l’exode de millions de Syriens, mais aussi d’Africains franchissant plus facilement cette région devenue une passoire migratoire. Sur le long terme, cette vague migratoire continue (un million d’entrées en Europe en 2015) est une véritable bombe à retardement.

Il est difficile, pour les citoyens d’Europe, d’avoir accès à une autre réalité sur la Syrie et les Syriens, celle dont ne parlent pas les médias subventionnés français qui ont presque à l’unanimité, depuis le début, été aux ordres pour tirer à boulets rouges sur le régime en place et pour appeler à un « printemps syrien » . Heureusement, il est possible de trouver de nombreuses autres analyses de ce conflit via Internet. Mais quoi de mieux que de s’adresser, de donner la parole à des Syriens pour qu’ils nous parlent de leur peuple et de la situation dans leur pays, plutôt qu’à des experts autoproclamés ?

C’est ce qu’a fait Breizh info, à deux reprises en interrogeant des membres de la communauté syrienne de France partant en voyage là-bas. C’est ce que nous vous proposons là à nouveau, après avoir rencontré, par hasard, Rose, une Syrienne résidant en Bretagne ; elle a vécu le début de la guerre là-bas avant de devoir s’expatrier. Elle vient livrer son témoignage, important, sur ce qui se trame au Proche Orient.

Breizh-info.com : Pouvez-vous nous raconter votre parcours, les raisons de votre venue en France ? Êtes-vous ce qu’on appelle « une réfugiée » ?

Rose : Je m’appelle Rose* (c’est mon deuxième prénom). Je suis Syrienne. Mes parents ont fait leurs études universitaires en France dans les années 70. Je suis née en France et y ai vécu jusqu’à mes 7 ans. Mes parents sont rentrés en Syrie et je vivais depuis là-bas.

J’ai travaillé au Lycée français d’Alep pendant de nombreuses années. J’y ai rencontré mon mari, qui lui, est Breton.

Ce Lycée avait une aura extraordinaire ; on en était fiers. Nous l’avons protégé jusqu’au bout. À l’été 2012, la France a décidé d’en suspendre la réouverture pour des raisons de sécurité. Des mois de conflit ensuite ont fait que cette fermeture fut définitive. De ce fait, nous avons perdu notre emploi mon mari et moi et avons regagné la France.

Je ne suis pas une réfugiée étant donné que je connais la France depuis toujours. J’y avais un toit (nous avions investi dans l’achat d’un pied-à-terre il y a quelques années en Bretagne). Mon mari a retrouvé du travail et moi, quelques heures par -ci par-là. Je n’ai pas de problème de papiers. J’ai la nationalité française comme je suis née en France. Je suis juste déracinée.

Breizh-info.com : Parlez-nous de votre pays tel que vous l’avez connu, tel que vous l’avez quitté, tel que vous aimeriez le retrouver.

Rose : Tous ceux qui ont connu la Syrie s’accordent à dire que c’est un pays à part. Un pays qui soit, vous agace soit vous attache à lui pour la vie.

C’est un pays où la vie sociale est d’une extrême richesse. La vie économique aussi. Un pays qui bougeait énormément  tout en restant un peu à l’écart du monde. Disons qu’on s’ouvrait doucement sur la vie « extérieure » tout en restant « entre nous ».

Je n’ai pas vécu la vraie horreur de la guerre. Quand je suis partie, le conflit n’avait qu’un an à peine. Et ma ville avait été préservée jusque-là. J’ai connu certaines privations et certaines frayeurs, mais qui ne sont rien, comparées à celles vécues aujourd’hui pas mes compatriotes.

Le pays que j’ai connu était un pays riche par sa diversité ethnique et religieuse. Cette diversité a été mise à mal par la guerre. C’est cette richesse perdue qui me rend profondément triste et me fait craindre de ne plus reconnaître mon pays le jour où j’y retournerai. Je ne parle pas des vies humaines perdues, de la destruction et de la désolation, car là, aucun mot ne peut être assez fort pour dire tout le mal qui a été fait.

Malgré ça, je garde espoir. Les Syriens sont des gens croyants et courageux. Ce ne sont pas des assistés. Ils aiment la vie et le travail et savent se débrouiller avec peu. Ils vont renaître de leurs cendres. J’espère être là pour prêter main forte et rendre à ce pays un peu de tout ce que j’y ai reçu.

Breizh-info.com : Bachar El Assad est-il le tyran que les médias et les politiques dénoncent à longueur de journée en Europe ? N’était-il pas un vecteur de stabilité et d’éducation pour son peuple au contraire ?

Rose : Bachar El Assad est peu connu. D’abord il y a l’homme. C’est un homme timide, simple et très accessible. C’est un intellectuel pas un guerrier. Avant la guerre, il allait déjeuner au restaurant le plus simplement possible, se promenait, conduisait sa voiture…

Et il y a le chef d’État, rendu redoutable à force de défis. Assad ne s’est pas fait en un jour. Il s’est formé en se frottant aux plus grands. Il a parfois pris des décisions qui n’étaient pas les bonnes, mais il est difficile d’agir dans ce contexte si complexe.

Pour ce qui est du conflit intérieur et comme dans chaque gouvernement, il y a des bons et des mauvais. Dans son entourage, il y a des hommes influents qui n’agissent pas forcément pour le bien de la Syrie. Il y en a qui ont profité de leur grade, petit ou grand, pour s’enrichir ou se venger et cela n’arrange pas la donne.

Oui, celui qui tenait la Syrie d’hier d’une main de fer, était peut-être le seul à pouvoir maintenir à flot cette étrange armada appelée le Proche Orient. Pour moi, préserver la Syrie et ses alentours si fragiles, valait mille fois mieux que cette soi-disant démocratie que l’Occident souhaite pour nous.

Breizh-info.com : Aujourd’hui, les islamistes occupent une partie de la Syrie et de l’Irak. En tant que femme, musulmane (ou pas ?) , cela doit particulièrement vous inquiéter non ? Avez-vous des témoignages sur ce que vivent les gens , vos proches , là-bas ?

Rose : En Orient, chrétiens et musulmans de tous les rites confondus se ressemblent à peu près dans le mode de vie, car uniformisé par les mêmes habitudes ancestrales. Les différences existent, mais ne sont pas très marquées.

Dieu est très présent dans le quotidien. On l’implore, on le prie, on le craint, on demande sa clémence, sa protection, son aval, sa bénédiction…

Cela peut paraître étrange, mais c’est la tolérance des uns envers les autres qui donnait à cette uniformité une image laïque. La Syrie était riche de cette tolérance.

De leur côté, les islamistes veulent appliquer leurs codes, mais pas dans le but de générer une cohérence. Dans une version très moyenâgeuse, ils revendiquent un islam obscur et très limité.

On nous raconte des exécutions sommaires pour un blasphème, un juron, ou tout simplement par le fait d’appartenir à une religion différente. On nous parle parfois d’amendes à payer pour avoir la vie sauve.

Breizh-info.com : Comprenez-vous ces femmes et ces hommes qui, en France, adoptent le salafisme comme mode de vie et de pensée, se voilent, adoptent des codes que l’on retrouve dans les pays vivant sous la loi islamique ? N’est-ce pas totalement en décalage avec le pays dans lequel ils vivent ? 

Rose : Cette question est à poser à des Français de France. C’est à eux de répondre à ce pourquoi. Pour ma part, je vois une société qui a perdu beaucoup de repères. À commencer par l’éclatement de la cellule familiale. Je ne juge pas les divorces ou les séparations, mais leur banalisation. En France, on est aussi obnubilés par les factures, les impôts, le chômage. Les médias et le contexte actuel vous étouffent. Adopter le salafisme  ou un autre mode de vie c’est peut-être une façon pour changer et échapper à ça.

Prendre le voile est une façon de le montrer. Paradoxalement, en Syrie, le voile est presque une mode vestimentaire. La plupart des femmes musulmanes qui le portent, le portent par habitude et non pas dans le but d’afficher leurs convictions religieuses.

Breizh-info.com : Est-ce que vous comprenez tous ces jeunes hommes qui fuient vers l’Europe ? Sont-ils vraiment Syriens ? Ici, beaucoup sont choqués de voir que ces hommes, jeunes, abandonnent là bas leurs familles dans la guerre. Qu’en est-il ?

Rose : Dans l’imaginaire collectif en Orient, l’Europe est représentée comme l’Eldorado. Tout y est beau, propre, structuré. Avec la vague de migration, on a échafaudé les légendes les plus folles : des aides financières en masse, une assurance maladie, un logement, un travail…

On y envoie celui qui va pouvoir par la suite, aider financièrement la famille ou encore mieux, la faire venir en Europe.

En Syrie, on est responsable de sa famille, de sa grande famille. Les jeunes prennent en charge les plus âgés et cela s’étend aux tantes, oncles, cousins. Ça a toujours été comme ça. Aujourd’hui, celui qui arrive à venir en Europe est considéré comme le sauveur. Et même sans parler d’Europe, les jeunes qui arrivent à travailler ou avoir un peu d’argent, et ce partout dans le monde, essayent d’envoyer de l’aide à leurs parents ou famille restés en Syrie.

Dans ceux qui arrivent à la Terre promise, certains dépeignent la réalité telle qu’elle est, ni plus ni moins. D’autres noircissent le tableau soit dans la volonté de décourager les autres candidats et leur éviter des désillusions, soit par égoïsme. Il y en a qui embellissent la réalité pour pousser les autres à partir.

Ces témoignages sont le sujet de conversation de tous les foyers. Partir ou pas et si oui, où et comment ?

J’ai appris à diverses occasions que beaucoup de migrants se glissaient sous l’identité de Syriens. Je ne veux pas les juger et ne souhaite pas être à leur place. La seule chose que je redoute, c’est que pour une raison ou pour une autre, ils commettent un méfait et que les Syriens soient accusés à tort.

Breizh-info.com : Selon vous, quelle est la vocation pour tous ces réfugiés et immigrés économiques qui arrivent en Europe ? Avons-nous les moyens de les accueillir ? Ne doivent-ils pas promettre de retourner chez eux par la suite ?

Rose : La meilleure façon de les aider est de les aider à rester chez eux. De même, il est difficile de faire promettre à quelqu’un de rentrer plus tard. Il y a un travail énorme à faire sur soi pour s’acclimater, s’intégrer. Ce douloureux chemin fait, il faudra le refaire dans le sens inverse plus tard. Je ne connais pas les capacités européennes réservées à l’accueil des réfugiés. L’Europe a, il me semble, ses propres casse-tête à résoudre en premier.

Breizh-info.com : Les décideurs internationaux n’ont ils pas commis une grave erreur en voulant destituer Al Assad ? Comment pensez-vous que ce conflit se résoudra ?

Rose : Beaucoup de ceux qui ont participé à ébranler ce délicat équilibre ne savent peut-être pas situer la Syrie sur une carte. Je suis sidérée par le manque de vision de certains politiciens et la partialité de la France dans ce conflit est honteuse.

En arabe, il y a un diction qui très justement dit «  plus les cuisiniers sont nombreux, plus il y a des chances que le plat brûle ». Cela s’applique sur l’état actuel des choses. Moins il y aura de partenaires et de décideurs, plus le conflit se simplifiera.

Propos recueillis par Yann Vallerie

Photo : DR
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6 Commentaires

  1. « Le pays que j’ai connu était un pays riche par sa diversité ethnique et religieuse », dit votre interlocutrice. C’est un grand classique ! On en disait autant, autrefois, des Balkans ou du Soudan. La diversité est peut-être une richesse mais elle est sûrement une fragilité. Le moindre incident peut dresser les communautés l’une contre l’autre. C’est regrettable mais inévitable et même naturel : en cas de danger, l’homme resserre les liens avec ceux qui lui ressemblent. Dans le cas de la Syrie, cette « riche diversité » s’est traduite par d’innombrables guerre civiles, heureusement (?) interrompues par de longues périodes de régime autoritaire. Voici moins d’un siècle, il a fallu créer le Liban pour mettre les maronites à l’abri de leurs aimables voisins… ce qui n’a pas empêché la guerre civile libanaise voici un demi-siècle. On dit toujours : « C’était mieux avant ». Mais cet avant préparait le moins bien d’après ! Alors, de quelle quantité de sang est-on prêt à payer cette richesse qu’est supposée être la diversité ethnique et religieuse ?

    • D’après les spécialistes, c’est l’afflux de Palestiniens venus se réfugier au Liban qui a provoqué la guerre civile. Ils voulaient leur autonomie (dans un pays qui n’était pas le leur) pour pouvoir vivre selon les lois islamiques, se démarquant des Libanais. La tension est montée, et on connait la suite. Voilà pourquoi on dit que la France, avec tous ses immigrés musulmans, va se « libaniser ».

      • Sauf que… Ces palestiniens au Liban, la première génération se composait d’exilés, la seconde est tombée dans le piège des frères musulmans. Même phénomène en France depuis 2001/2004. Question toute conne : faut s’en prendre au terreau ou à ceux qui sèment les graines ?

      • Et oui, c’est exactement ça ! ! Les envahisseurs seraient mieux accueillis s’ils ne cherchaient pas à imposer leurs us et coutumes +religion d’un autre âge ! ! Quand on vient vivre chez les autres qui ont la bonté de vous accueillir, on respecte leur façon de vivre !! C’est le minimum du savoir vivre !!

  2. Le départ massif vers l’Europe de ces population ne résoudra pas les problèmes de la Syrie,qui s’agraveront si les dirigeants occidentaux se débarrassent de Bachar El Assad . Quand à nous , nous avons déjà donné avec les Maghrébins qu’on nous a imposés en minimisant de façon cynique l’impact de leur installation massive et définitive en France .

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