23/04/2016 – 07h30 Nantes (Breizh-info.com) – Une voix et une œuvre (La Voix Humaine, de Francis Poulenc), l’une et l’autre sans équivalent : c’est le point fort de deux soirées de l’Orchestre national des Pays de la Loire (ONPL) à Nantes, les 10 et 12 mai, d’une autre à Mareuil-sur-Lay, le 13, et de deux autres à Angers les 17 et 19 mai.

La voix, c’est celle de Karen Vourc’h. Une Mélisande extraordinaire, rôle debussyste majeur qu’elle chanta à de nombreuses reprises depuis 2008 à Metz, Tours, Paris, Saint-Pétersbourg, Londres, Zagreb, et cette année encore en janvier à Hambourg. Ancienne doctorante à l’ENS de la rue d’Ulm, diplômée de physique quantique, Karen Vourc’h opta finalement pour la voix après avoir travaillé avec la mezzo-soprano allemande Christa Ludwig. Familière de Poulenc autant que de Debussy, elle a chanté le rôle de Blanche de La Force dans Dialogues des Carmélites à Nice et à Massy, et pris le rôle de La Voix humaine à la Cité de la Musique (Paris) en 2011, avec une présence extraordinaire. Un tour de force d’autant remarquable que ce rôle solitaire de trois-quarts d’heure est un défi tout à la fois physique, psychologique et musical. Un défi rarement maîtrisé. Karen Vourc’h rappelle dans ce rôle la performance de l’interprète-fétiche de Poulenc, Denise Duval, qui créa l’œuvre à Milan en 1958, et sur la scène de l’Opéra de Paris en février 1959.

la voix humaineL’histoire de La Voix Humaine vaut son pesant. C’est d’abord, au théâtre, un long monologue de Jean Cocteau, créé en 1932 à la Comédie Française par l’actrice Betty Bovy et fait pour tout, sauf pour l’opéra. Lorsque Poulenc se rendit à la Scala en 1956 pour la première milanaise de Dialogues des Carmélites, on y parlait beaucoup, dans les couloirs, du fameux coup de pied au tibia que Callas avait lancé dans la coulisse au ténor Mario del Monaco, histoire d’aller saluer seule au terme d’une représentation. C’est en plaisantant que son éditeur de la maison musicale Ricordi suggéra à Poulenc d’écrire un opéra sur le monologue de Cocteau, pour que Callas puisse saluer seule…

Poulenc releva le défi, insurmontable pour tout autre, mais en pensant surtout à Denise Duval. Laquelle, à la création parisienne, reçut une ovation mémorable et un accueil unanime de la part de la critique. L’œuvre tient plus du concerto pour voix seule que de l’opéra proprement dit. Mais le texte lui-même exige une théâtralisation rigoureuse. Le livret est simple dans sa forme : une femme tient au téléphone une conversation à épisodes avec l’amant qui la quitte. Appels, rappels, erreurs de transmission sont autant d’occasions de récapitulation d’une vie amoureuse, de son histoire, de ses espoirs en passant par un tout un éventail d’attentes, de convictions et de déceptions.

La musique de Poulenc relève le challenge de manière magistrale. Tendresse, violence, cruauté, sensualité, elle atteint à des intensités d’expression comparables à celles du II° acte de Tristan, mais avec des moyens harmoniques et orchestraux plus simples d’apparence, extrêmement mobiles, servis par une rythmique aussi maîtrisée que dans Dialogues. Quant à la ligne mélodique, elle montre comme toujours un Poulenc surdoué, capable comme Mozart de suspendre une phrase dans l’air et d’y assumer dans l’instant tout un personnage.

Le rôle unique de cette œuvre singulière astreint l’interprète, sous la sensualité orchestrale, à une discipline féroce, celle de l’articulation de la langue française, réputée inchantable. Les plus grandes interprètes, Jessye Normann, Anna Caterina Antonacci, Helen Winter et nombre d’autres cantatrices internationales s’y sont risqué. La soprano italienne Renata Scotto y a montré (Barcelone, 1996) une tenue vocale exceptionnelle. Mais il leur manquait à chacune ce que les sopranos françaises peuvent seules assurer : une élocution exacte du texte, qui fait partie intégrante de la rythmique musicale et de la couleur instrumentale. Ce que Cocteau reconnut après la création : « Mon cher Francis, tu as fixé une fois pour toutes la façon de dire mon texte… ».

En résumé, les petits-enfants de ceux qui n’auront pas entendu Karen Vourc’h dans cette œuvre se demanderont pourquoi leurs grands-parents ont manqué une occasion immanquable.

Quant au programme de ces cinq soirées, il proposera en première partie deux œuvres de belle tenue, le merveilleux Divertimento K. 136 de Mozart, riche de son duo de violons concertants, et la Siegfried Idyll de Wagner, offerte à Cosima le 24 décembre 1870 pour son trente-troisième anniversaire, un an après la naissance de leur fils Siegfried. Les pupitres de cordes de l’ONPL y seront à la fête sous la direction de Pascal Rophé. Les auditeurs aussi.

J.F. Gautier

Réservations

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