Coupe du Monde 2018. Les leçons politiques de l’élimination de l’Italie, par Gabriele Adinolfi

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Peut être qu’avec le football, vous comprendrez ! Le 13 novembre 2017 : l’Italie est sortie de la Coupe du monde après 59 ans et nous nous retrouvons dispersés sur la route de Russie.

Il y a seulement onze ans, nous étions champions du monde : que s’est-il passé entre-temps ?

L’évolution de la société et le système du football actuel ont produit cette débâcle alors que le triomphe de 2006 a été le fruit d’une génération de footballeurs qui avaient grandi et formés avant que le système actuel soit mis en place ; ils avaient gagné contre le système actuel tout en étant des produits du passé.

Ce n’était pas un épisode

On découvre seulement maintenant que la faute ne revient pas seulement à l’entraîneur ou aux gestionnaires. Aujourd’hui les footballeurs sont de moins en moins modestes, ce sont de grands enfants, et cela s’explique car dès leur formation, on insiste avant tout sur la tactique, et pas sur la technique, sur leur personnalité. Il y a par ailleurs de plus en plus d’étrangers dans nos centres de formations et équipes de jeunes. Les clubs n’ont plus la patience de former des joueurs italiens et cette formation s’effectue désormais au sein d’équipes provinciales et d’un niveau moindre, tel que la Sampdoria et Atalanta.

Il y a d’autres considérations à prendre en compte. L’hiver démographique en cours se manifeste dans une société qui, bien qu’affligée par la crise, reste encore largement riche et confortable; les jeunes sont toujours moins nombreux et ne sont plus attirés pour jouer dans la rue au football, même un chiffon ; ils pratiquent le football sur console ou en jouant au « calcetto » (football à cinq), ce qui est tout autre chose.

Ainsi, le football en Italie approche de son terminus et montre à l’Italie en général ce que sera son sort plus global ,elle qui va affronter des instants bien plus terribles que l’élimination de son équipe par la Suède.

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Fermer la porte aux étrangers?

Aujourd’hui, la voix de la réaction s’élève, c’est-à-dire de qui ré-agit. Il serait temps de réagir, en effet, mais comment, messieurs?

En 1966, après avoir perdu lamentablement contre la Corée du Nord, les instances du football et les institutions politiques décidèrent de fermer le championnat aux étrangers et l’interdirent pendant 14 ans. Ceci a indubitablement favorisé l’équipe nationale au détriment des clubs italiens qui, surtout à long terme (disons 1974-80) ont souffert du fait d’être privés de champions étrangers.

Ce fut un choix,  mais qui semble impossible à faire cinquante et un ans plus tard. Et cela notamment à cause de la puissance excessive acquise depuis par les télévisions privées et par les clubs qui, avec les millions qu’ils empochent, dictent leurs lois aux fédérations qui n’ont plus le poids pour imposer des mesures radicales.

Mais aussi à cause de la révolution technologique (satellites), qui a donné lieu à une série de révolutions sociales comprenant des bouleversements législatifs pour s’adapter à la réalité (le nombre d’étrangers a été aboli par la Loi Bosman). La route choisie en 1966 ne serait plus praticable, faute de force et par obligation légale.

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La voie française?

Alors, que reste-t-il à faire? Nous pouvons faire bonne figure face au mauvais sort et décider que notre équipe nationale sera transnationale, multinationale et multiethnique et qu’elle deviendra comme l’équipe de France. Si nous prenions cette voie, nous nous trouverions encore dans des années-lumière de retard par rapport à nos cousins ​​qui ont des viviers naturels.

Car entre un braquage et un trafic de drogue il y a aussi ceux qui jouent au football dans les banlieues françaises, et qui jouent bien ; Pour l’Italie, peut-être que ce sera le cas d’ici une quinzaine d’années, si le droit du sol est instauré …

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Islande?

Il y a ensuite l’exemple inverse, qui me plaît beaucoup, l’Islande.

Le problème est que les réactionnaires ont la mauvaise habitude d’interpréter la réalité à leur guise ; car il est vrai que l’Islande possède une identité nationale forte, mais c’est aussi la sélection nationale d’une petite île froide et clairsemée où la vie est très chère. Le pays est donc préservé, mais il faut ajouter que ses joueurs vivent et jouent à l’étranger. La sélection nationale ne pratique par ailleurs pas un système de football efficace ou un modèle techniquement reproductible. Nous pouvons donc les encourager en Russie, mais nous ne pouvons pas imaginer de les imiter.

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Alors devrions-nous capituler?

Ce n’est pas dit, regardez autour de vous. Il est vrai qu’en Espagne ils font plus d’enfants qu’en Italie mais il est vrai aussi qu’elle est encore moins peuplée que nous. Ses équipes de club dominent les coupes, mais ces dernières années, la sélection a remporté un championnat du monde et deux championnats européens. La séléction espagnole est composée d ‘espagnols de souche, espagnols par le sang, la langue, la psyché et la culture.

Pourtant l’Espagne est un pays plutôt riche, il est donc peu probable que les enfants aillent pieds nus dans la rue pour donner des coups de pieds dans des ballon . Les lois sont les mêmes que chez nous, y compris la Loi Bosman. Nous sommes dans les mêmes conditions qu’eux. Mais ils construisent, grâce à des choix judicieux, des viviers, des « canteras », les cultivent et forment toujours des joueurs de haut niveau qui continuent à former l’ossature des équipes les plus titrées. Bref, ils ont mis l’église au centre du village, pour le dire avec les mots de Rudi Garcia.

Du coq à l’âne :

Serait-ce un hasard que nous renvoyions la majeure partie des fonds européens parce que nous ne savons pas comment les utiliser alors qu’au contraire, eux les utilisent dans leur intégralité ? Serait-ce un hasard si, pendant que nous gémissions sur l’Europe et accusons l’Euro de tous nos malheurs, eux ne le font pas et s’en sortent mieux que nous ?

Puisque nous ne pouvons pas dire que les Espagnols sont génétiquement supérieurs à nous, nous devrions peut-être nous regarder dans le miroir et nous dire que, dans le football comme dans la politique, les coupables serons toujours et seulement nous. Et nous pourrions changer, en nous inspirant des bons choix, heureusement accomplis ailleurs.

Similitudes

Je crois que la presse mainstream répondra à ceux qui réclament une politique d’endiguement des joueurs étrangers que cela n’est pas possible, que le monde est tel qu’il est et qu’il faut avoir confiance dans son évolution.

Je suppose que les réactionnaires, déçus, seront heureux de crier contre le système sans pour autant prétendre changer le cour des choses mais rêvant simplement de revenir en arrière, continuant ainsi d’être inoffensifs et insignifiants.

Les problèmes resteront les mêmes, peut-être même qu’ils vont s’aggraver.

Les conformistes continueront à les nier au nom du réel, tandis que les réactionnaires continueront à nier le réel – ou à le peindre comme ils aimeraient qu’il soit – en insistant sur les problèmes.

Comme il n’est plus possible de répondre à la crise du football d’aujourd’hui en remontant à 1966, lorsque Gigi Riva était âgé de vingt et un ans et que la protestation de la jeunesse était encore en incubation, de la même manière on ne peut pas répondre aux crises politiques et morales de la mondialisation en proposant une vieille Italie en noir et blanc qui, pour peu qu’elle ait pu être comparée à aujourd’hui, était toujours un pays colonisé dans lequel on vivait de manière assez difficile et contre lequel les meilleurs Italiens se révoltaient avec tant de conviction.

Les deux sont les mêmes à mes yeux

La solution ne peut pas être un retour impossible en arrière et elle ne peut non plus être de tout laisser aller en buvant le calice amer jusqu’à la lie.

Il faut offrir des réponses concrètes et actuelles, garder un sens, une orientation, une fierté et une identité. Un peu ce que les Espagnols font dans le football.

En politique, c’est la même chose : les euro/institutionalistes pourrissent dans le marais alors que les euro/sécessionnistes dessinent des scénarios absurdes, les deux formant ainsi un parfait couple de contraires aliénés.

Aucun d’entre eux ne pensera à tirer des leçons de la politique espagnole du football qui enseigne que là où il y a une volonté, il y a un chemin et que cette voie n’est possible que si elle est réaliste, concrète et actuelle.

Pour l’emprunter, il faut tout d’abord revenir à ses racines, mais il y a le risque qu’en politique cela soit encore plus difficile que dans le football. Et en particulier dans « notre monde » qui se perd dans l’irréel et derrière le mythe des modèles de l’âge pré-satellitaire de l’après-guerre qui du reste n’étaient pas bons du tout.

Donc nous serons toujours éliminés: dans le football comme dans la vie.

A moins que nous décidions de nous lever et d’avancer, la tête haute et les pieds sur terre.

Gabriele Adinolfi

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