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La démocratie est confisquée et personne ne dit rien ?

Parmi les mutations en cours, nous avons précédemment constaté que le politique tend à s’effacer au profit d’un juridisme contractualiste en pleine expansion. Autrement dit, faisant la part belle aux accords entre personnes (physiques ou morales) et réduisant ipso facto le contrôle de l’État (et ses immixtions autoritaires) sur les transactions privées. En fait, c’est tout l’esprit du droit anglo-saxon moderne qui contamine notre système juridique et, par voie de conséquence, bouleverse nos institutions et l’esprit de nos lois… ainsi que des structures mentales héritées du monde romain et presque inchangées depuis vingt siècles. Comprenons que cette configuration inédite modifie en substance notre rapport au monde et la perception que nous en avons (le filtre idiosyncrasique). Le gouvernement des juges (ceux d’instances arbitrales séparées du domaine régalien) annonce ainsi un changement de nature du pouvoir.

Maintenant, il est d’autres manifestations du dépérissements du politique beaucoup plus immédiatement appréhensibles et préexistant à l’élection fracassante de M. Macron… mais que celle-ci a mises à nu. À commencer par la dislocation des partis traditionnels de gauche et de droite et celle du Front national qui – normalement – ne devrait pas survivre à son effondrement d’entre les deux tours. Maintenant, reste à savoir si les morceaux peuvent être encore recollés et si les partis décomposés sont susceptibles de resurgir de leurs cendres. Ceci pourrait être effectivement envisageable si ces éclatements n’étaient, en réalité, les révélateurs d’un vide préexistant. En témoigne la disparition déjà ancienne des lignes de démarcation entre gauche et droite, confusion des genres qu’ont épinglée des formules comme l’UMPS ou la drauche 1.

Depuis longtemps, les factions politiques dominantes sont paradoxalement minoritaires (La République en marche écrase l’Assemblée de tout son poids avec seulement 14,5 % des inscrits !). Le condominium sur les affaires publiques socialistes et républicains n’est, en fait, parvenu à se maintenir pendant un demi-siècle que grâce à de tortueuses politiques d’alliance, de redistribution de la manne des postes et des prébendes, et de découpages électoraux ad hoc. En un mot, la dichotomie droite-gauche non seulement a vécu, mais elle était devenue depuis belle lurette une fiction que seule masquait l’inertie du système. Les arbres vermoulus et creux peuvent rester debout indéfiniment en dépit des bourrasques jusqu’à ce qu’un souffle indu les mette à bas !

Or, il ne s’agit pas d’une simple reconfiguration du paysage politique mais bien d’un phénomène dont il n’est pas certain que les observateurs aient bien mesuré toute la portée. Alors, quelles leçons tirer de la débâcle structurelle des partis ?

La première est que la démocratie n’est certainement plus qu’une coquille vide. On en est à stigmatiser ceux qui (par exemple la Manif pour tous) s’insurgent contre des lois jugées scélérates au motif qu’il serait antirépublicain (illégal) de contester des textes adoptés par les assemblées. Mais qui compose le Parlement ? Les votes y sont-ils à ce point légitimes qu’il devienne interdit de les contester ? Car par quels mécanismes d’exclusion des partis plus ou moins fantoches sont-ils parvenus à un tel degré de monopole législatif ? Peut-on, en effet, prendre au sérieux une représentation du peuple interdisant à un quart de l’électorat toute voix au chapitre ? Cela commence à se voir et certains, d’ailleurs, font mine de s’en émouvoir. Le plus surprenant, dans l’affaire, n’étant pas que la démocratie soit confisquée mais que se soit tissé un tel consensus du silence autour de ce déni de démocratie – une forfaiture avérée. Que les bénéficiaires se taisent, soit, mais les autorités morales, les intellocrates, les juristes ? Personne ne s’indigne et tous cohabitent jusqu’à présent dans le meilleur des mondes politiciens en négation du principe de souveraineté populaire… réduite à n’être plus qu’un savant criblage de toutes les impuretés électorales qui pourraient gripper une machine à produire une forme molle de goulag consensuel. Il était temps que cela s’arrêtât.

Jean-Michel Vernochet
Écrivain, ancien grand reporter au Figaro Magazine

Notes:

  1. Expression que vulgarise Benoît Hamon en décembre 2012 alors qu’il est ministre de l’Économie sociale et solidaire, pour désigner « les politiques dites sociales mais tout à fait libérales ».
 Source : Boulevard Voltaire

 

 

2 Commentaires

  1. Excellent article, il va sans dire que le régime français n’a jamais été une démocratie, car il n’a jamais été un système politique fondé sur un ensemble de pouvoirs et de contre-pouvoirs équilibrés et issus de la représentation des citoyens.

    En France en effet :
    – il n’y a pas de séparation horizontale des pouvoirs (les pouvoirs locaux sont ridicules),
    – il n’y a pas de séparation verticale des pouvoirs,
    – le pluralisme partisan profondément entravé,
    – le parti unique de fait est en réalité remplacé, sous le vernis d’un faux multipartisme, par un programme politique unique de fait,
    – les élections ne sont pas libres et démocratiques, le mode de scrutin étant parfaitement confiscatoire (75% des gens ne sont pas représentés, donc à peu près sans évolution depuis le régime censitaire officiel de la Monarchie de Juillet),
    – la justice n’est pas contrôlée démocratiquement, et viole régulièrement tous les principes du droit d’un régime démocratique,
    – il n’y a pas de démocratie sociale,
    – il n’y a aucun pluralisme des médias,
    – et pratiquement pas de liberté d’expression réelle !

    Tout est État en France, rien n’est société civile. Tous les pouvoirs sont aux mains de gens nommés, et pratiquement aucun entre les mains d’élus, hors l’exécutif qui est le seul pouvoir réel élu sous une forme plébiscitaire confiscatoire et fort peu démocratique. Un pouvoir situé à des années-lumière des gens. Tout un chacun vit chaque jour le fait qu’il n’est qu’un administré et non un citoyen.

    Notons enfin que le régime autoritaire et entièrement étatisé de « l’État-providence » est un régime esclavagiste de fait

    et que l’Education Nationale étatique est un système de bourrage de crânes, de lavage de cerveaux et de zombification d’une population réduite à l’état de loques humaines…

    Il n’existe qu’un seul pouvoir de fait en France, celui de l’administration légitimé par le pouvoir exécutif. Pratiquement aucun des critères de ce qui fait une démocratie véritable n’est satisfait dans ce pays. La France est un régime bonapartiste rationalisé avec un seul pouvoir réel, le pouvoir exécutif, avec seulement une élection de type plébiscitaire (totalement manipulée) tous les 5 ans.

    Après 1983, la gauche notamment n’a cessé d’agiter le spectre « de la dictature d’extrême-droite ». Je pense pis que pendre du FN qui est un parti complètement ringard, démodé, ne comprenant rien à plusieurs enjeux majeurs du temps, économiquement arriéré. Mais le fait est qu’au cours des 30 dernières années, LA menace majeure sur la démocratie provenait bel et bien de la gauche, qui a progressivement installé, avec la complicité d’une droite classique hébétée, un totalitarisme « doux », mais insidieux et rampant…

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