Russie. Vers une réélection facile pour Vladimir Poutine

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L’issue des élections russes ne fait guère de doutes. Si bien que Vladimir Poutine a annoncé ce vendredi le début de la rédaction des « directives de mai », un ensemble de lois promulguées en mai à intervalles périodiques qui définit, à intervalles réguliers, la vision à moyen terme de l’État russe, cette fois jusqu’en 2024. Après 18 ans de pouvoir l’usure ne concerne pas Poutine, d’autant que la pression extérieure sur la Russie – exercée par « l’Occident », c’est-à-dire l’UE, les États-Unis, l’Australie et les états associés (Suisse, Norvège), loin de l’affaiblir, le renforce.

D’après le dernier sondage (ВЦИОМ – Centre panrusse de l’opinion publique, équivalent local de l’INSEE français) paru ce 12 mars, il suffira d’un tour. A plus ou moins 4%, Poutine est donné vainqueur avec de 69 à 73%, le candidat présenté par les communistes, Pavel Groudinine, 10-14%, celui des ultra-nationalistes Vladimir Zhirinovski 8-12%, Ksenia Sobtchak (libéraux – elle débute en politique) de 2 à 3%, Grigori Iavlinski (libéraux aussi, mais il est déjà largement connu) 1%. Les autres candidats – ils sont 8 en tout à avoir été enregistrés – devraient se partager des miettes.

Une participation tirée à la hausse par l’affaire Groudinine

Pour le fonds « Opinion de la société », Poutine aura 73% des voix, Groudinine 11-13%, Zhirinovski 7-9% ; quant à la participation, elle est attendue entre 60 et 69% selon les estimations, contre 50% au début de la campagne électorale. Il faut reconnaître que les controverses autour de la candidature de Groudinine ont participé à réveiller l’intérêt des électeurs.

Présenté par les communistes à la place de l’inamovible Guennadi Ziouganov qui a eu peur cette fois de finir troisième du scrutin, c’est le dirigeant tout à fait capitaliste du « sovkhoze Lénine » aux portes de Moscou, aux immeubles neufs et aux jardins d’enfants de luxe. Mais la presse russe a eu tôt fait de découvrir ce que sait tout moscovite en regardant une carte – le kolkhoze ne doit pas sa richesse aux fraises dont il fait une large réclame et qu’il cultive, mais à ses terres bien placées près de Moscou qui ont été vendues ou louées pour faire des centres commerciaux et des quartiers entiers d’immeubles de standing.

Pis, Groudinine et sa famille se seraient ménagé des parts dans lesdits centres commerciaux – alors que les revenus tirés des terres louées ou vendues du sovkhoze auraient dû entièrement revenir à la communauté des travailleurs du sovkhoze. L’affaire et ses multiples répliques fait la Une des journaux, d’autant que les communistes ont défendu leur candidat, allant jusqu’à distribuer gratuitement La Pravda – le journal papier est toujours propriété du PC russe – aux stations de métro moscovites début février – avec dedans un vibrant plaidoyer pour leur candidat et contre la « campagne de presse » visant, selon eux, à le dézinguer. Cependant, à quelque chose malheur est bon : le leadership de Ziouganov, contesté au sein de son parti, pourrait y gagner puisque selon les derniers sondages, Groudinine ne dépasserait pas les 14% alors qu’en 2008 et 2012 Ziouganov dépassait les 17%.

Des candidats présents pour canaliser des votes protestataires ?

Les deux autres candidats sont plus en retrait : Zhirinovski, candidat d’extrême-droite depuis des années ((1991 — 7,81 %; 1996 — 5,78 %; 2000 — 2,7 %; 2008 — 9,35 %; 2012 — 6,22 %), joue le rôle d’opposant d’opérette et capte l’électorat contestataire d’extrême-droite – comme le PC russe le fait avec celui d’extrême-gauche.

Ksenia Sobtschak de son côté, fille de l’ancien mentor de Poutine Anatoli Sobtchak est accusée par certains libéraux et la presse européenne d’être là pour canaliser et capter l’électorat pro-libéral et proche des valeurs défendues par les pays occidentaux – créatifs et intellectuels des grandes villes de Russie européenne pour l’essentiel. L’ancienne présentatrice TV, qui n’a pas hésité à capter la mémoire de l’opposant pro-occidental Boris Nemtsov en inaugurant une plaque à sa mémoire et à s’afficher dans les débats entre candidats à la présidentielle – souvent plus remarquables par les occasions de scandale que par leurs contenus – affirme travailler pour l’avenir. Elle a d’ailleurs annoncé la création d’un « Parti du changement » appelé à remplacer les anciennes structures libérales (Iabloko, Parnas, SDS…) discréditées dans l’esprit des Russes.

Depuis 2014, l’impact du Printemps russe, de la Crimée à la Syrie

Depuis les dernières élections, ce qui a changé, c’est le Printemps Russe. Renouveau du sentiment national russe, il a vu la Crimée revenir sans coup férir à la mère patrie – malgré les protestations de l’Ukraine et des pays occidentaux. Une prouesse appréciée par de très nombreux Russes, même jusque alors opposés à Poutine, pour lesquels la Crimée était à la fois une terre profondément russe, arrachée aux Tatars sous influence ottomane en 1783 après de nombreux sacrifices, et un coin de paradis qui fut la Riviera russe, puis soviétique.

L’achèvement quasi-simultané du pont de Kertch, de la centrale thermique – qui mettra fin au déficit de production d’électricité de la presqu’île, du nouveau terminal de l’aéroport de Simferopol et d’autres projets d’infrastructures (réfection des routes, chemins de fer, ports, relance de l’agriculture, des chantiers navals, etc.) fait aussi comprendre aux habitants de la Crimée combien ont-ils gagné à revenir au pays après 23 ans de sous-investissement chronique de la part de l’Ukraine, dont la politique officielle se bornait à vendre à la casse et à privatiser frauduleusement tout l’héritage laissé par l’URSS.

Il y a aussi la Syrie. Depuis le début de l’intervention russe en septembre 2015, à la demande du gouvernement syrien – qui n’a en revanche invité ni l’OTAN, ni la France, ni les États-Unis, ni la Jordanie, ni la Turquie à faire la guerre sur son sol – la Russie a renversé le cours de la guerre, sauvé le régime de Bachar-el-Assad, arraché aux terroristes de Nusra (Al-Quaïda) et de l’État Islamique une majeure partie du territoire syrien. Actuellement, la dernière grande enclave rebelle près de Damas, la Ghouta de l’Est, est coupée en trois parts. Les civils fuient par milliers… vers les zones loyalistes, et ce sont les « rebelles modérés » islamistes, soutenus par la Turquie, les pays du Golfe et les pays d’Occident, qui leur tirent dessus sous l’œil des caméras des médias du monde entier.

Lorsque Poutine explique que les avancées militaires russes sont faites pour empêcher le monde de basculer dans une troisième guerre mondiale redoutée et annoncée par Erdogan, lorsqu’il dit à Trump « Ecoutez-nous maintenant », la voix de la Russie porte.

Le discours des opposants extérieurs et intérieurs à Poutine cesse d’être audible et les Russes, habitués à supporter les difficultés du quotidien au service du bien commun, sont prêts à tout lui pardonner. Y compris la hausse des prix à la consommation – de 25 à 46% en 20132017 selon les produits – liés aux sanctions contre les pays occidentaux, le temps que la production locale double et remplace en grande partie les importations.

Y compris l’exclusion des Jeux olympiques et les attaques à feu continu dans la presse étrangère – hier avec l’élection de Trump et le Brexit, aujourd’hui avec l’affaire Skripal. Qu’importe aux Russes si l’Europe, les États-Unis se détournent de la Russie et l’insultent, puisque ailleurs, en Chine, en Corées, au Moyen-Orient, en Amérique du Sud même, l’on écoute attentivement Poutine. Dans un monde redevenu multipolaire, la Russie est aujourd’hui une puissance incontournable.

Louis-Benoît Greffe

Crédit photo : DR
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