Cette probabilité a fait courir. Par ces temps de jaunisse « populacière », elle peut encore faire réfléchir. Mais il en est du bonapartisme ce qu’il est advenu du fascisme et du populisme, deux concepts valise dont le seul réel intérêt est de disqualifier, une fois pour toutes, l’adversaire.

Portrait inachevé de Bonaparte, par Jacques-Louis David (1798) musée du Louvre, Paris

Des fariboles justes bonnes pour Gala, Closer et Paris-Match

Pour le bonapartisme, on s’est longtemps fié à René Rémond. Cet historien et politologue, disparu en 2017, avait bâti sa réputation sur son essai « La Droite en France » paru en 1954. Il devint la bible des étudiants de Sciences-po. On le réédita jusqu’en 1982. Pour Rémond, à compter de la Révolution, la droite française se fractionnait en trois, les légitimistes (veufs inconsolables de Louis XVI), les orléanistes (la branche cadette des Bourbons) et les bonapartistes. De ces branches maîtresses, Rémond imaginait, avec un art consommé, des branches secondaires, des ramifications, des surgeons…

Le tout devenu de plus en plus fané mais jamais remis en cause, jusqu’à l’essai de Gilles Richard, Histoire des droites en France, de 1815 à nos jours (Perrin, 2017) qui corrige passablement le tir.

Au tout début de son mandat, les plus plats de ses amis ont cru voir en Emmanuel Macron un autre Bonaparte. La jeunesse, l’ardeur, l’intelligence des situations, l’art de saisir les opportunités, la bravoure au feu – Arcole ! – la vision haute, détachée des petites misères du quotidien. Il ne manquait plus que Joséphine, on l’avait, en mieux.

Ces fariboles justes bonnes pour Gala, Closer et Paris-Match ne suffisant pas, on alla chercher des politologues à la René Rémond. On pensa à Michel Winock, 81 ans aux prunes, autorité indiscutée. Dans une interview, donnée au Magazine littéraire (4 mai 2018), on lui pose la question qui tue :

« On a beaucoup comparé Macron à Bonaparte (…) certains qualifient surtout le macronisme de « bonapartisme rénové » (…). Partagez-vous cette opinion ?

Réponse :

« Il y a assurément du bonapartisme chez Macron. Mais il s’agit d’un bonapartisme tempéré par les institutions en place qu’il n’a pas, lui, détruites comme Bonaparte (…) les points communs : psychologiquement une immense confiance en soi, l’idée je crois fortement ancrée qu’il a une mission, pour rénover la France. »

Autrement dit, pour Winock, le  bonapartisme est consubstantiel à la personne de Napoléon, dès sa naissance ou presque.

Qu’un immense professeur consacre cette stupidité du haut de ses titres et dignités académiques en dit long sur le naufrage qui guette chacun de nous, la vieillesse venant.

Un essai vif, non-conforme, nourri de bonnes lectures

Aux antipodes, l’essai d’un auteur que deux générations sépare des « vénérables » Rémond et Winock : Napoléon sans Bonaparte (Les éditions du Cerf, 2018). C’est vif, non-conforme, nourri de bonnes lectures. Arthur Chevallier s’emploie à retrouver les deux qui n’en font qu’un. Jusqu’à la campagne d’Italie, en 1796, cette prise de commandement qui n’annonce rien de bon tant l’armée qui lui est donnée est d’importance secondaire, le général Bonaparte est juste un officier né de la Révolution, balloté, aux faits d’armes secondaires. En un an, à coups de victoires, il devient le plus glorieux des chefs militaires du Directoire. Son destin est tracé, eux ou lui.

Tout le contraire d’un idéologue, le Premier Consul devenu empereur n’a jamais rien théorisé, ni la guerre ni la paix. Ses réflexions relèvent de l’expérience et de l’observation, pour tirer des marches à suivre. En se trompant, souvent. Aucun bonapartisme, en germe, en gestation, chez Napoléon Bonaparte.

Le bonapartisme doit être regardé comme la gestion d’un legs patrimonial prestigieux. Au service d’un héritier libre de passage, après la mort de l’Aiglon, Louis-Napoléon. Conspirateur, comploteur navrant qui finit par trouver ses marques, pour une prise de pouvoir presque sans douleur. Un temps « socialiste », héraut du prolétariat, il tourne casaque pour devenir président : « la religion, la famille, la propriété, bases éternelles de tout état social ».

En 1849, Guizot, retourné à la vie civile, l’observe avec attention. Il le voit, improvisant une ligne idéologique ni de gauche ni de droite, fourre-tout, qui lui attirera le plus d’électeurs possibles (c’est la première élection au suffrage universel masculin). Alors, Guizot soupire :

« C’est beaucoup d’être à la fois une gloire nationale, une garantie révolutionnaire et un principe d’autorité » (cité par Arthur Chevallier).

Sauf que ce ragoût-là, les Français en mangeront tous les jours jusqu’à Sedan en 1870. Puisse le macro-bonapartisme être emporté plus vite que cela.

Jean HEURTIN

* Arthur Chevallier, Napoléon sans Bonaparte (Cerf, 2018)

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