Stéphane Malandrin, dont c’est le premier roman, a réussi l’équivalent du célèbre tableau de Jérôme Bosch : le Jardin des délices…

Ça se passe au Portugal[1]. Dans et autour de Lisbonne. Au préalable et vers 1488. Quatre ans avant que l’usurpateur Colomb se désigne comme « découvreur » des rivages atlantiques que les pêcheurs lisboètes et nazaréens (enfin de Pederneira) connaissent mieux que personne – si ce ne sont les Normands, les Picards et les Bretons qui vont chercher là-bas, au Grand Nord, la morue salée et desséchée, appelée bacalhau et morlue, en vieux français (du mot breton mor), depuis le XIIe siècle, une provende destinée à nourrir les chrétiens en Carême et vigiles de fêtes.

Deux polissons, Adar Cardoso et Faustino da Silva, naissent le même jour de deux mères différentes, l’une juive, l’autre non, dont l’une, la juive, meurt « en couches ». Adar Cardoso se serait retrouvé orphelin sans la générosité de Rosa, la mère de l’autre, qui a déjà huit enfants et habite une soupente (enfin loge, avec toute sa marmaille) dans le quartier du Merderon (ce qui ne se traduit pas mais sent très fort). Les pères sont inconnus ou ont filé à l’anglaise. L’éducation de ces deux morveux, qui vont le cul nu, se fait en pillant et piaillant par les rues où banquètent les puissants, les curés et les bourgeois de la ville en pleine expansion du roi João II, fils d’Afonso V et d’Isabelle de Coimbra. Jusqu’à ce que, un jour de tempête, un prêtre colossal, Cristovão Gonçalves, s’empare des deux marmots et les emporte comme des lapins dans sa tanière.

Là, le colosse entreprend de les éduquer et de leur apprendre à lire dans un codex mystérieux (un assemblage en livre de pages manuscrites, pour ceux qui l’ignore encore). Un codex qui raconte l’histoire d’un moine nommé Haberlus, « descendant d’une noble famille de la maison de Savoie« . Bref, de gnons en pugilats, les deux polissons finissent par s’échapper non sans avoir mis à mort le prêtre colossal. Cependant un étrange appétit est venu au moins rustre des deux : Adar… Et c’est ici que se déploie le talent de l’auteur qui, peu à peu, nous fait entrer dans sa version soit du Jardin des délices soit du Portement de Croix.

Adar a faim. Faustino rêve d’andouilles, de saucisses, de boudins, de jarrets, de jambons, de plats de fèves fraîches… tandis que son frère assouvit son envie en bouffant (littéralement) les pages du codex détaillées en papillons blancs par ledit Faustino. Les deux chenapans s’étant évadés de leur prison, chacun traite son besoin à sa façon. Adar se met à déglutir des bibliothèques entières dans les couvents et les églises de Lisbonne et des environs. Ce qui conduit à des boursoufles de ventre, à des gonflements générateurs de flatulences (autrement appelées polytéréphtalate d’éthylène). Adar se déforme, hérite d’une tête de veau qui meugle à tout propos, bave, remplit une à une toutes les figures contenues dans le tableau de Bosch (c’est moi qui le dit). L’auteur précise : « ce n’étaient que des têtes de bêtes abjectes… que Jérôme Bosch n’avait pas encore peint.« 

Un jour, toutefois, les deux compères se font piéger par les hommes d’armes du patriarche de Lisbonne et c’est une grande réjouissance dans toute la ville. C’est même la rigolade générale : pensez ! Adar tout déformé qu’il est vient d’avouer que manger les livres lui permet de les apprendre par cœur et de les débiter. Ces deux voleurs ne sont pas lapidés mais condamnés à être brûlés vifs… L’angoisse les étreint évidemment. Surtout Faustino. Mais, dans un suprême effort, Adar se libère et délivre son frère…

Je ne vais pas tout vous raconter. Surtout la fin qui correspond à l’arrivée de l’imprimerie au Portugal et bouleverse l’humanité. Tss… Lisez ce court roman magnifique, d’autant que les dernières pages, justificatives des recherches de l’auteur, sont une absolue nouveauté dans la francophonie. Stéphane Malandrin ose citer ses sources et c’est fort réjouissant.

MORASSE 

[1] Stéphane Malandrin, Le Mangeur de livres, Seuil éd., 190 pages, 17 €.

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