La révolte des gilets jaunes est aussi un phénomène d’édition. Au moins une vingtaine de livres sont annoncés ou déjà parus. Des petits, des très petits, des sérieux, des foutraques, des documents bruts, des réflexions au second degré… Bref, une production aussi diverse que le mouvement lui-même.

Dans la tête des gilets jaunes se détache du peloton d’abord par la qualité de ses trois auteurs : François-Bernard Huyghe, chercheur à l’IRIS, enseignant à Paris IV Sorbonne et spécialiste de la « médiologie », Xavier Desmaison, patron d’un cabinet de conseil en communication et enseignant à Sciences Po, et Damien Liccia, spécialiste de l’analyse de l’opinion en ligne. Trois compétences de pointe, donc, et complémentaires.

Leur livre ne s’intéresse pas à la chronologie des événements eux-mêmes. On n’y trouve pas d’Acte I, II ou XXXVI, de recensement des ronds-points occupés ou de bilan des dégâts à l’Arc de Triomphe. Pas non plus de témoignages « vécus » ou de portraits des leaders du mouvement. Il comprend deux parties. La première, « Dans les rues et dans les têtes », analyse les racines du mouvement, la seconde, « Derrière les écrans », le rôle des réseaux sociaux dans sa soudaine expansion.

Ces deux parties répondent à deux types d’explications principales proposées à chaud par les commentateurs à la fin de l’année 2018 : pour les uns, le mouvement des « gilets jaunes » serait « le symptôme d’une rupture sociologique, culturelle et idéologique entre deux fractions de la population », pour les autres, il serait « largement déterminé par l’usage des réseaux sociaux ». En fait, démontrent les auteurs, les deux explications sont complémentaires.

Des territoires contre le mépris

Le mouvement des premières semaines a été, notent-ils, « un mouvement ‘’hors’’ » : hors institutions syndicales ou autres (donc hors radar), hors catégories politiques, hors normes par sa capacité de mobilisation, hors codes, hors logique traditionnelle, parfois hors la loi – et en revanche pas du tout hors sol mais délibérément enracinés, d’où la présence fréquente de drapeaux régionaux dans leurs manifestations. D’où aussi une attitude de « conquête du territoire. Ceux d’en bas bloquent les carrefours, là où tout converge. » Et leurs manifestations de masse envahissent « le territoire hostile par excellence, celui du ‘’bobo’’, du riche, du progressiste, Paris ».

Un mot résume le sentiment de cette base : mépris. Les premiers « gilets jaunes » se sont sentis méprisés, en particulier par Emmanuel Macron : « le président qui vous regarde dans les yeux semble provoquer chacun ». Bien loin d’un Valéry Giscard d’Estaing, qui « avait l’air fraternel et rigolo » en s’invitant chez des Français ordinaires dans les années 1970. Curieusement, les élites politiques et médiatiques se sont acharnées à confirmer ce mépris dans leurs commentaires sur la rébellion, décrits ici en quelques pages saisissantes.

Acteurs d’un « moment populiste », les « gilets jaunes » représenteraient donc le peuple. Mais quel peuple ? « Les fachos » a d’abord suggéré la classe politique avant de renoncer à cette vision manichéenne aberrante. Tout en constatant l’insuffisance des statistiques sur la sociologie des manifestants, les auteurs du livre estiment que la grille de lecture « qui colle mieux aux réalités exprimées par les acteurs » est celle du géographe Christophe Guilluy. Elle oppose trois France : les métropoles gentrifiées profitant de la mondialisation et votant Macron, les banlieues et les minorités devenues une force politique autonome et la France périphérique rurale et périurbaine — celle qui manifeste ici.

La vérité des chiffres sur les réseaux sociaux

La seconde partie du livre propose d’abord une synthèse rapide des caractères des médias sociaux et de la fascination/répulsion qu’ils exercent sur les élites « autrefois enthousiasmées par les Google révolutions ou Twitter révolutions quand elles renversaient ben Ali ou Moubarak ». Désormais, les médias sociaux, tels que les utilisent les « gilets jaunes » seraient surtout des vecteurs de fausses nouvelles et des instruments du « complotisme », « injure suprême dans le débat idéologique ».

Grâce à des analyses détaillées du trafic enregistré sur Facebook et surtout sur Twitter, les auteurs écartent les thèses complotistes en abyme qui voyaient dans la révolte la main de l’étranger, que ce soit Trump ou Poutine. Leur démonstration est aussi fascinante par sa méthodologie que par sa conclusion. Au passage, ils attirent l’attention sur des facteurs d’influence souvent méconnus, tels les commentaires affichés sur les pages Facebook des médias, celle de BFM TV en particulier. Quant à leur analyse des contenus, elle révèle que « la discussion relative au carburant n’apparaît pas comme centrale ». En revanche, « Emmanuel Macron est la figure centrale de la crise », un « point de fixation de la conversation ».

Des premières semaines de la crise des « gilets jaunes », les auteurs retiennent « trois facteurs clés des prochains mois » : 1) la « formidable capacité d’autodestruction » d’un système capable de démentir le soir ce qu’il annonçait le matin, 2) la nécessité de construire une « idéologie » expliquant les raisons du mouvement et les valeurs qui l’animent, 3) le retour du conflit, démentant les idéaux postmodernistes et annonçant la fin des « idées molles ».

Rédigé et édité très vite, ce petit livre présente quelques insuffisances de forme. Les auteurs n’ont pas eu le temps de faire court ; on n’y retrouve pas toute la clarté d’expression des nombreux ouvrages de François-Bernard Huyghe. Les illustrations, principalement des copies d’écran, sont judicieusement choisies mais pas toutes aisément lisibles. Les amateurs d’anecdotes n’y trouveront pas leur compte. Mais, sans épuiser la question, il propose des clés d’analyse d’une force et d’une netteté remarquables.

  • François-Bernard Huyghe, Xavier Desmaison et Damien Liccia, Dans la tête des gilets jaunes, VA Éditions, 2019, 128 pages, 14 euros. (Les auteurs dédicaceront leur ouvrage le 30 janvier, de 18h00 à 20h00 à La Nouvelle librairie, 11 rue de Médicis, 75006 Paris.)

E.F.

Illustration : Gilets jaunes devant la préfecture de Loire-Atlantique le 24 novembre 2018 ; DR.
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