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En décembre 2012, René Dardot et Christian Laval notaient que les Gilets jaunes avaient réussi « là où trente ans de luttes sociales avaient échouées » : mettre au cœur du débat public la question de la justice sociale (Le club de Mediapart, 12 décembre 2018). Une forme : reterritorialiser la question sociale. Une méthode : bloquer les flux plus que la production. Bien vu dans un pays désindustrialisé du fait de la politique des élites politico-financières.

Les dégâts des GJ, c’est une goutte d’eau dans la mer

Face à cette révolte, les habituels laxistes du gouvernement ont su se montrer autoritaires, ultra répressifs et même volontairement provocateurs, pour pousser à la faute les Gilets jaunes. D’un côté, des familles victimes : Gilets jaunes aux mains arrachées, aux yeux mutilés, etc. D’un autre côté, les « familles, non des victimes, mais des vitrines ». Celles des grands magasins de luxe parisiens qui ont été brisées. Fin 2018, la municipalité de Paris évaluait les dégâts à 4 millions d’euros. 10 millions d’euros, dit-elle, en février 2019 (chiffres surestimés sans doute pour obtenir des aides de l’État). La Ville-Département de Paris a un budget de 10 milliards d’euros. Autant dire que les dégâts des GJ, c’est une goutte d’eau dans la mer. Regrettable bien sûr, mais anecdotique sur le plan financier.

Rappelons que le coût des émeutes de banlieue de 2005 a été évalué à 200 millions d’euros (Didier Lapeyronnie). Avec une quasi absence d’intervention répressive lourde de la police. Sans compter les émeutes de 2007 et les multiples autres occasions « festives » d’une jeunesse oisive et, en partie, sécessionniste (voitures brûlées, écoles, gymnases, collèges, lycées, médiathèques incendiés, etc). Aucun « grand » média (entendons par là : média asservi) ne relève cet écart : tolérance inouïe de peur de « bavures » dans le cas des banlieues, répression violente dans le cas des travailleurs de France, Gilets jaunes.

Contre quoi se soulèvent les GJ ? Contre les politiques d’austérité pour les classes populaires et moyennes, et d’enrichissement sans limites pour les plus riches. Cette politique est radicalisée depuis 12 ans. Elle est menée au nom de la théorie du ruissellement. Un bout de richesse finira bien par redescendre de haut en bas. Le peuple finira par récolter quelques miettes. C’est la même logique que celle qui amène certains pays à s’ouvrir au tourisme jusqu’à prostituer leurs enfants. Je préfère à cela la sympathique tribu d’une île au large de l’Inde, qui a fait un sort définitif à un crétin évangélisateur.

À quoi aspirent les GJ ? À ce que le peuple « soit le véritable souverain et le législateur suprême », comme disait en 1793 le citoyen Nicoleau. Dans l’appel de Commercy (Meuse) du 2 décembre 2018, les GJ récusaient toute récupération et surtout toute représentation. « Si on nomme des représentants et des porte-paroles, on finira par nous rendre passifs. Puis, on aura vite fait de reproduire le système et de fonctionner de haut en bas, comme les crapules qui nous dirigent. »

Dans ce contexte, le discours sur le thème « sauvons la planète » est une double imposture

1) La planète survivra aux hommes et n’a pas besoin d’eux. C’est le contraire qui est vrai.

2) Il en est des impératifs de ce genre comme du cosmopolitisme que dénonçait Jean-Jacques Rousseau. On s’intéresse à ce qui est abstrait, général et loin de soi, et on néglige la solidarité avec ses concitoyens. Ce n’était pas du goût de Rousseau. « Toute société partielle, quand elle est étroite et bien unie, s’aliène de la grande. Tout patriote est dur aux étrangers ; ils ne sont qu’hommes, ils ne sont rien à ses yeux. Cet inconvénient est inévitable, mais il est faible. L’essentiel est d’être bon aux gens avec qui l’on vit. » (Émile ou De l’éducation). Rousseau partisan de la préférence locale et nationale.

Si les corps intermédiaires, et notamment les partis politiques, ne jouent plus leur rôle de courroie de transmission des aspirations populaires (y compris le FN-RN), c’est que l’ère du numérique comme tendance de long terme, et la stratégie Macron pour le court terme, a consisté à les contourner au profit d’un coup d’État médiatique. Macron se trouve donc en première ligne, entourés de gens de peu d’expérience politique.

L’imposture de la parité homme-femme, l’autre imposture de la représentation de la « diversité », c’est-à-dire des immigrés que les pouvoirs successifs ont fait venir massivement depuis près de 50 ans, de façon à créer un peuple synthétique (c’est-à-dire un non-peuple, avec un « tas de gens » à sa place) plus facile à tromper et à manipuler, cette imposture est là pour faire oublier la sous-représentation des couches populaires dans toutes les assemblées. 45 % d’ouvriers et d’employés, plus de 60 % des actifs avec les professions intermédiaires, sont sous-représentés à un degré extrême. Il y a là une spécificité française. En 1914, la SFIO (les « socialistes ») n’avaient que 20 % d’ouvriers parmi leur élus députés. En Allemagne, au SPD, c’était 80 %. Et prés de la totalité au Parti travailliste britannique. De nos jours, le PCF n’a plus de dirigeants ouvriers, depuis sa liquidation de l’intérieur par Robert Hue, qui a trouvé d’excellents continuateurs, sabordant la faucille et le marteau au moment où reviennent dans l’Histoire ces symboles du peuple au travail. Idem pour la non-représentation des couches populaires pour le FN-RN, les Hamonistes, etc. La bobocratie règne.

Abandonné, non-représenté, tel est le peuple. Mais si le mouvement des Gilets jaunes est si profond, s’il est soutenu au-delà de ceux qui manifestent, malgré la bataille médiatique engagée pour le déconsidérer par les médias macroniens, c’est aussi pour une autre raison que l’organisation de la non-représentation des couches populaires. C’est parce qu’il s’est passé avec Macron autre chose, qui n’a pas échappé à quelques observateurs comme Jean-Claude Michéa, Alain de Benoist, le formidable Éric Hazan.

La politique libérale-libertaire, au plan économique et sociétal, a été rejointe, pour la première fois, et avec une violence inédite, par une politique symbolique. C’est le mépris de classe. C’est la charge symbolique de Macron, porte-flambeau (provisoire) de l’hyperclasse mondialiste, vis-à-vis du peuple de France, traîné dans la boue par des sarcasmes, des insultes, de la morgue. C’est cela qui a mis en mouvement les Gilets jaunes : la politique de l’honneur qu’évoque Philippe d’Iribarne est entrée dans le jeu politique. Cet élément nouveau peut mener loin. L’hyperclasse a joué avec le feu. Elle a été irresponsable, elle s’est délégitimée. Pas étonnant que le peuple ait cessé d’estimer ce qui n’est plus estimable.

Pierre Le Vigan

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