La compétition entre Madrid et Barcelone est un des indicateurs les plus visibles de la rivalité entre la Catalogne et le reste de l’Espagne. Or, ces dernières années, le recul de la belle cité méditerranéenne étonne les Catalans qui voient sans doute dans cette perte d’influence de leur capitale le résultat d’un « complot castillan ». Qu’en est-il exactement ?

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Barcelone vs Madrid

Une étude récente analyse les dynamiques urbaines de ces deux cités en apportant beaucoup d’arguments nouveaux au débat mais dont la conclusion est sans appel : Madrid deviendra une vraie métropole planétaire et Barcelone périclitera en une riante agglomération touristique au rayonnement régional comme Montpellier, Marseille ou Gênes. 

En publiant Barcelona y Madrid, decadencia y auge, chez l’éditeur catalan ED Libros, J. M. Marti Font répond à des questions que de nombreux Espagnols se posent : comment Barcelone a-t-elle pu renoncer à la prééminence dans la péninsule ibérique ? Comment la ville qui a ébloui le monde lors des Jeux olympiques de 1992 a-t-elle pu se laisser devancer par une bourgade pouilleuse de hauts plateaux de Castille ?

Cette perte de vitesse de Barcelone sidère les nationalistes catalans qui partent du principe que l’autodétermination puis l’indépendance sont le plus sûr chemin vers la prospérité de leur capitale.

Souvenons-nous pour commencer que Barcelone n’a pas toujours été la première des villes d’Espagne. Burgos, Valladolid, puis Séville l’ont été chacune à leur tour. La grande cité andalouse prenant même le titre de métropole européenne durant le XVIe et une bonne partie de XVIIe siècle. Barcelone n’entreprend son ascension qu’à partir du XVIIIe siècle quand les Bourbons autorisent tous les ports d’Espagne à commercer avec l’outremer.

Au XIXe siècle, quand la bourgeoise catalane obtient la mise en place de droits de douane favorisant ses intérêts, le développement industriel catalan explose au détriment du reste de l’Espagne. Les filatures et le tissage mécanisé se concentrent dans la capitale régionale en condamnant les ateliers moins modernes, notamment en Galice. L’accroissement du trafic maritime avec Cuba enrichit considérablement les élites locales qui rénovent avec audace leur ville tout en finançant un État central qui prend ses aises à Madrid.

L’avènement de la République en 1931, puis la Guerre civile, ne changent en rien cette situation. Les Catalans s’ingénient pour avoir un doigt dans chaque pot de confiture. Des industriels de Barcelone subventionnent les prolégomènes du soulèvement militaire et la Catalogne sert d’arsenal au camp de la gauche. À l’approche des colonnes nationalistes, la capitale catalane s’offre au vainqueur sans même un baroud d’honneur et une foule dense envahit les rues pour accueillir les troupes du général Yague. À l’inverse, Madrid résiste jusqu’à son dernier souffle sans octroyer de triomphe à Franco.

Avec la fin des combats, sans la moindre hésitation, la bourgeoisie catalane se met au service du nouveau régime et, en retour, Franco confirme les privilèges dont elle bénéficie. Rechignant à industrialiser Madrid, l’État franquiste mise tout sur la Catalogne. Grâce à cet appui sans faille, la capitale catalane poursuit sa course à la domination ibérique et, à la mort du généralissime, elle atteint son zénith, décrochant la tête du classement économique, mais aussi la première place culturelle car son éloignement du siège du pouvoir y rend l’air plus respirable pour les créateurs.

La transition démocratique change la donne. Une bourgeoisie ayant remplacé en toute hâte l’uniforme du parti unique franquiste pour les habits neufs de l’autonomisme, puis de l’indépendantisme catalan, s’empare de la Généralité. Son refus de participer à la gouvernance de l’Espagne va rapidement altérer la dynamique urbaine de Barcelone. Les nouvelles élites ne voient plus dans la cité une agglomération destinée à servir un pays de bientôt cinquante millions d’habitants avec une arrière-cour de 500 millions d’hispanisants, mais la capitale surdimensionnée d’une région de sept millions d’âmes.

L’arrivée en 1980 de Jordi Pujol à la tête du gouvernement catalan va se révéler une catastrophe pour Barcelone qui se retrouve face à un ennemi acharné à sa perte. Pujol ne supporte pas que 75 % de la richesse soit concentrée dans une ville peu sensible au discours indépendantiste. Décidé à tout faire pour ralentir son agrandissement et paralyser sa transformation en métropole, Jordi Pujol fait adopter en 1987 la loi d’Organisation territoriale qui met fin à la Corporation métropolitaine de Barcelone, l’embryon de sa modernisation. À partir de 1990, la balkanisation voulue par Pujol rend impossible toute planification urbaine ambitieuse. La capitale se retrouve seule dans des limites étriquées, incapable de projeter son développement au-delà de son boulevard périphérique, ne gérant pas plus de cent kilomètres carrés et 1,7 million d’habitants (alors que la zone d’influence de Barcelone en compte six millions).

Ce refus de créer un Grand Barcelone comme il existe un Grand Madrid est le résultat d’un choix douloureux pour le gouvernement régional. Les nationalistes catalans, qui dominent les zones rurales et les villes moyennes, ont eu peur qu’en encourageant l’émergence d’une métropole à échelle européenne ou même mondiale, ils aient favorisé la naissance d’un monstre urbain, indifférent sinon hostile à leurs projets d’indépendance politique.

Comme le souligne l’auteur, pour ne rien arranger, les dirigeants catalans se sont révélés incapables d’accompagner la croissance de Barcelone en prenant la tête de projets de grande envergure pouvant lui bénéficier. L’organisation d’un corridor méditerranéen, fort de 40 % du PIB espagnol, partant de Gibraltar, irriguant l’Andalousie, Murcie, Valence et la Catalogne pour ensuite se diriger vers le nord de l’Europe, aurait sérieusement concurrencé Madrid. Les Catalans tout à leur belligérance avec le pouvoir central, mais aussi avec le reste de l’Espagne, ont refusé de frapper à la porte des autres régions à la recherche d’alliés car cela aurait été une démarche « régionaliste ». Jordi Pujol et ses successeurs ne veulent parler qu’avec le chef du gouvernement espagnol, d’Etat à Etat, pas avec de simples collectivités territoriales.

En même temps, les choix de politique intérieure désirés par Jordi Pujol ont certes permis l’émergence d’un réel sentiment national que partage désormais près de la moitié des la population catalane, mais la marginalisation de l’espagnol a des conséquences lourdes dans la vie économique. Le pari d’internationaliser la Catalogne par l’usage de l’anglais se révèle un échec. Les sociétés étrangères ne viennent en Catalogne que dans la mesure où elle leur ouvre les portes du marché espagnol ou hispano-américain.

Les grandes entreprises font face à des pénuries de recrutement considérables. Les jeunes Catalans ne maîtrisent plus aussi bien que leurs parents l’espagnol et les cadres arrivés du reste du pays ou d’Amérique rechignent à inscrire leurs rejetons dans écoles où le castillan est résiduel. La seule solution pour un salarié muté en Catalogne est de laisser derrière lui sa famille ou d’accepter la catalanisation de ses enfants ou leur entrée dans une coûteuse institution privée étrangère. Aucun problème pour les Français qui disposent d’un excellent lycée à Barcelone.

Cette cession progressive de substance économique est particulièrement visible dans la culture. Longtemps capitale mondiale de l’édition en langue espagnole, Barcelone a perdu cette position au profit de Madrid. À nouveau en raison d’un assèchement du vivier local de talents, mais aussi par un désintérêt des pouvoirs politiques. Par exemple, aucune institution régionale n’a souhaité récupérer les archives littéraires de prestigieux éditeurs catalans qui ont été vendues à des organismes ou à des musées de Madrid.

Cet ensemble de facteurs explique pourquoi le départ massif des grandes entreprises après la déclaration unilatérale d’indépendance d’octobre 2017 était depuis longtemps en préparation. Les événements politiques n’ont été qu’un prétexte à l’installation des sièges sociaux à Valence, à Saragosse mais surtout à Madrid.

Selon J. M. Marti Font, gouvernée par une extrême gauche hostile au développement économique, bloquée dans son expansion territoriale, privée de son hinterland naturel, dépossédée de ses outils culturels de compétitivité, Barcelone ne peut désormais aspirer qu’à jouer le rôle de capitale d’une région d’Europe riche et dynamique, visitée par des millions de touristes, mais ayant abandonné tout espoir de devenir une des principales métropoles mondiales.

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Madrid, la naissance d’un géant mondial

La mort de Franco en 1975 et l’adoption d’une constitution démocratique en 1978, qui consacre une organisation territoriale articulée autour de grandes régions autonomes, semblent sonner le glas d’une ville capitale sans autre avantage que d’être le lieu de résidence du pouvoir politique. Mais cette mort annoncée de Madrid était fortement exagérée et la ville a su profiter de ses atouts pour connaître une expansion fulgurante que nul n’avait prévue.

Madrid possède deux cartes maîtresses géographiques indéniables, sa centralité dans la péninsule et la possibilité de se développer sans entraves à travers de vastes étendues sans grande valeur agricole et peu peuplées.

Ensuite, Madrid devient une zone neutre dans les conflits périphériques résultant des nouveaux statuts d’autonomie, une ville et une région où la gouvernance libérale baisse les impôts et crée un climat favorable aux entreprises. Le régime démocratique encourage dans les années 1980 l’éclosion de la « Movida », sorte d’avant-garde culturelle qui prive Barcelone de son monopole et attire des milliers de jeunes qui désertent les universités catalanes.

L’aire métropolitaine de Madrid est fondée en 1983 au même moment que la région autonome du même nom. Depuis, les gouvernements centraux, socialistes comme libéraux, vont faciliter l’expansion de Madrid pour en faire une des bases du développement de l’Espagne et la projection du pays dans l’économie mondialisée du XXIe siècle.

Selon les données les plus récentes, les 650 km carrés du Grand Madrid comptent 8 millions d’habitants dont 3,8 millions pour la capitale, ce qui en fait la troisième région urbanisée de l’Union européenne après Londres et Paris. Chose impensable à la mort de Franco, Madrid accueille désormais 200 des 250 grandes sociétés espagnoles alors qu’elles n’étaient que 50 en 1980.

L’arrivée de José Maria Aznar au pouvoir en 1996 verra l’adoption d’un plan stratégique volontariste qui incluait, non seulement de nombreuses mesures en faveur de la libéralisation de l’économie, mais qui affichait aussi l’ambition de faire de Madrid une métropole mondiale, une super-capitale hispanophone, en développant notamment l’aéroport de Madrid pour en faire la tête de pont de l’Europe vers l’Amérique espagnole ce qui s’est révélé un pari réussi avec l’installation massive d’entreprises hispano-américaines à Madrid.

En 2015, ont gagné les élections municipales deux femmes marquées à l’extrême gauche. Ada Colau à Barcelone et Manuela Carmena à Madrid. La première sortie de la mouvance altermondialiste semblait en mesure de redonner à Barcelone un élan dont elle avait tant besoin. La seconde, une vieille militante communiste, issue de la frange la plus stalinienne du parti, paraissait devoir condamner Madrid à une nouvelle glaciation et nul ne lui augurait un avenir durable.

Quatre ans plus tard, Barcelone reste engluée dans la situation catalane et ne peut concevoir aucun plan cohérent faute du soutien des indépendantistes, tandis que la grand-mère rouge a fait sien le projet de Madrid et se présente pour un deuxième mandat avec des chances de l’emporter. Cette retraitée a transformé Madrid d’une main de fer, réduisant considérablement la circulation automobile et en favorisant la création de quartiers piétonniers. Mais, en même temps, Carmena a démarré une nouvelle urbanisation au nord de Madrid qui deviendra l’équivalent de la Défense pour Paris ou de King’s Cross pour Londres.

L’auteur souligne que Madrid bénéficie d’un consensus autour d’un projet de développement qui, aujourd’hui, ne connaît pas d’entraves majeures. Ville phare du système économique globalisé, Madrid se rêve dans vingt ans comme la métropole hispanique, accueillant en son sein les sièges des grandes sociétés et les résidences des puissants de ce monde. Avec dix à quinze millions d’habitants, elle deviendra une des grandes métropoles européennes, sur un pied d’égalité avec Londres et probablement dépassant Paris et sa région.

Madrid bénéficie aussi du drainage de l’ensemble de l’Espagne et concentre les élites qui nourrissent le vivier de la haute fonction publique et de la direction des entreprises au détriment des villes moyennes et de provinces entières qui sont en chemin de désertification avec des communes où l’on compte moins de deux habitants au kilomètre carré. Les décideurs espagnols ont accepté cette déperdition de substance vitale des autres régions espagnoles (à l’exception de celles où résiste un fort sentiment identitaire comme le Pays basque, la Galice ou la Catalogne).

L’avenir pour Madrid et Barcelone

Dix-huit mois après le début de l’algarade nationaliste, la droite catalane qui avait enclenché sous Artur Mas le processus conduisant à la déclaration unilatérale d’indépendance d’octobre 2017 prend conscience douloureusement que l’ordre économique mondial n’apprécie guère les politiques identitaires pour libérales qu’elles soient.

À une nation enracinée dans sa terre, le système va toujours préférer un pays qui n’est plus porteur d’un projet national mais qui s’engage dans une mondialisation à outrance. Voilà pourquoi Madrid récupère désormais 85 % du capital étranger venu s’installer dans la péninsule et la catalogne à peine 6 %, tout comme la capitale espagnole a accueilli la majorité des 5500 entreprises qui ont quitté la Catalogne depuis cinq ans. Pour la première fois depuis 2012, Madrid a probablement dépassé en 2018 la Catalogne en pourcentage de la production intérieure brute espagnole.

Barcelone possède heureusement des atouts importants, notamment un tissu humain d’une grande richesse, une culture entrepreneuriale ancienne, une forte densité industrielle et des universités de haut niveau. Pour enclencher un dynamisme de développement, la ville doit trouver un terrain d’entente avec les nationalistes qui ont le pouvoir politique grâce aux voix des électeurs ruraux. Sans l’appui de la Généralité, Barcelone ne pourra pas prendre la tête d’une vaste région métropolitaine englobant les cités qui l’entourent. Enfin, son avenir ne se conçoit pas en dehors de celui de la Catalogne. Ce sont les choix que fera cette région dans les années qui viennent qui détermineront le destin de la capitale méditerranéenne.

Dans vingt ans, en comparant leur capitale à Madrid, les Catalans pourront se dire qu’en bridant la croissance de Barcelone, ils ont tué dans l’œuf son rêve se transformer en métropole mondiale mais ils ont préservé un projet national plus cohérent et plus homogène.

La leçon à tirer des destins parallèles de Barcelone et de Madrid, du développement équilibré du Pays basque, de la Catalogne, de la Bretagne, de la Flandre ou de l’Écosse, comparé aux déserts français ou espagnol, est que les régions qui cultivent et défendent leur identité sont mieux à même de résister aux sirènes du mondialisme planétaire et de protéger leur environnement social et économique sans lesquels il n’y pas de vie humaine qui mérite la peine d’être vécue.

TM

Barcelona y Madrid, decadencia y auge, ED Libros, J. M. Marti Font, 119 pages, 19 €, disponible sur Amazon Kindle.

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