« Pour une politique des frontières ». Par Jean-françois Gautier [Vidéo]

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Intervention de Jean-François Gautier, docteur en philosophie et auteur de plusieurs ouvrages consacrés à la musique et aux sciences, musicologue et étiopathe, lors du colloque « Europe, l’heure des frontières » le 6 avril 2019.

L’expression de la frontière est une question travaillée par nombre de peintres européens depuis le XVe siècle. Pourquoi ? Tout simplement parce que la représentation de l’espace, et de l’expérience de l’espace, conditionne dans nos cultures toutes les figures dynamiques du soi et du non-soi, du l’identité et de l’altérité. Il n’y a pas d’identité sans altérité, et cette dualité est la condition même d’une représentation. Une frontière, en son essence, n’est pas la marque d’une exclusion mais celle d’une relation, d’un lien entre un ici et un ailleurs.

https://www.youtube.com/watch?v=xeVJrZreWCc

Quelles sont les bases de la dynamique de l’espace chez les Européens ? Elles sont actives depuis la plus haute antiquité hellénique, et reposent sur une distinction affirmée du chez soi et du dehors, du proche et du lointain, du proximal et du distal. Tout cela est subtil, car la frontière entre le soi et le non-soi n’est pas un concept ; elle résulte d’une observation sensible, d’une expérience existentielle.

L’intérieur hellénique, c’est le monde d’Hestia, la déesse du foyer, de la permanence, du bien commun. L’extérieur hellénique, c’est le monde d’Hermès, le dieu du mouvement, de la relation, des carrefours. La frontière entre les deux n’est pas simplement le mur de la maison. La frontière, c’est une dualité, représentée sous la forme des doubles figures Hermès/Hestia, soit en poterie (ici un col d’amphore), soit en chapiteau de colonne, soit sur des pièces de monnaie.

Ce que disent ces représentations, c’est que toute identité est bipartite, et que la frontière qui l’exprime ne divise pas un espace : elle est au contraire l’expression d’un espace déjà divisé par la réalité d’une relation première, laquelle est une réalité vécue, aussi première que celle de l’enfant construisant sa cabane, i.e. sa relation avec autrui. Autre manière de dire, pour qui cherche une transcription politique de cette réalité, que la frontière ne détermine pas une identité simple : elle n’est frontière que si elle souligne à la fois l’identité d’un soi, et l’altérité d’un autre-que-soi.

Les esprits chagrins diront que tout cela est bien ancien, ou trop antique, voire archaïque, et ne se rapporte guère à la modernité. Eh bien je dirai a contrario que la demande contemporaine de retrouver un minimum de sagesse politique, va de pair avec un retour à ces catégories duelles que sont Hestia/Hermès, soi/non-soi, identité/altérité, inclusion/exclusion, rapprochement/éloignement, association/séparation, etc. Ici, la frontière n’est pas une ligne théorique, mais d’abord l’expression d’une prudence, quelque chose comme la pratique d’une expérience duelle essentielle.

Pour une politique des frontières

Les représentations de cette dualité ont eu, dans l’histoire de la peinture, de grandes résurgences à la Renaissance. J’en veux pour preuve cette figuration d’une Annonciation par Filippo Lippi (1406–1469), une parmi les cinq qu’il a laissées ; j’aurais pu en choisir d’autres parmi les cinq de Piero della Francesca, parmi les sept de Botticelli, ou parmi tant de dizaines d’autres encore. La division spatiale entre le domaine extérieur d’Hermès et celui, intérieur, d’Hestia, est clairement figurée comme une dualité, une réalité d’expérience. Et cette reprise, dans les Annonciation de la Renaissance, de la dualité Hermès/Hestia, dit que toute vie est toujours duelle et dynamique. Elle ne concerne pas le soi, mais la dualité du soi et du non-soi, c’est-à-dire une existence en relation.

Pour une politique des frontières

La relation fondamentale d’inclusion/exclusion, d’identification/différenciation, de ressemblance/dissemblance, toutes caractéristiques de ce qu’est une frontière, est tout aussi nette dans cette Annonciation (1474) de Vinci, alors apprenti dans l’atelier de Verrocchio. Elle permet de poser une question à la fois artistique et politique : celle de l’étendue de l’espace hermaïque. Vinci apporte ici la même réponse que celle qu’il dira dans ses récits de voyages imaginaires, dans ses carnets de croquis, dans sa Madone à l’œillet, dans sa Vierge à l’enfant et dans sa Joconde, ou bien Raphaël dans sa Madone à la prairie, sa Madone au chardonneret ou sa Belle jardinière : l’horizon a une frontière physique, et cette frontière physique, c’est un infranchissable, c’est une montagne.

Pour une politique des frontières

Nous sommes ici en présence d’une représentation disant que la frontière, la limite à partir de laquelle se séparent l’hestial et l’hermaïque, c’est une frontière physique. Et c’est cela qui va changer fondamentalement après 1492 et le premier voyage de Colomb vers l’Ouest, ou après 1505 et les quatre voyages d’Amerigo Vespucci vers un « nouveau monde ». Apparaît alors un lent mais décisif bouleversement de l’horizon pictural.

Pour une politique des frontières

Celui qui le dira de la manière la plus ouverte et la plus décisive sera Claude Gellée, dit Le Lorrain (1600–1682) chez qui l’horizon atlantique n’est pas infini mais plutôt indéfini. Gellée retrouve la grande intuition que disait Ovide (Fastes, II, 688) : « Aux autres peuples a été donné un territoire limité / Mais la ville de Rome et le monde ont la même étendue. » Et l’empire d’Espagne, dont le roi Felipe IV collectionne les Gellée au Buen Retiro (tableaux aujourd’hui au Prado), calque d’emblée cette peinture, cette Vue d’un port au soleil couchant, tout comme ce Port au soleil levant.

Pour une politique des frontières

L’horizon est ici celui des empires portugais, anglais, hollandais, espagnol ou français dont les frontières, comme celles de l’empire romain, repousseront sans cesse au-devant d’elles-mêmes dans un constant mouvement de dépassement. Ces empires épouseront les conclusions de la querelle de Valladolid (1550). A la question, « les autres que nous-mêmes sont-ils les mêmes que nous ? », la réponse du tribunal théologique sera celle d’une isonomie spirituelle : tous ont une même âme. Et cette isonomie théologique va être convertie en une impossible isonomie juridique empoisonnant la colonisation, tout comme l’Édit de Caracalla (212) avait empoisonné l’empire romain. Les limites du monde d’Hermès ne peuvent être étendues aux confins, i.e. vers l’Orbe du Monde. Car tout à une fin, même les confins. Et le premier à l’exprimer en peinture sera un grand admirateur de Claude Gelée. Dans cette Plage de Calais (1830), l’horizon de Turner s’embrume.

Pour une politique des frontières

Il va bientôt se faire tournoyant dans son Incendie du Parlement (1834), puis dans tout le reste de son œuvre peint.

Pour une politique des frontières

Et cet horizon atlantique, devenu tournoyant avec Turner, va bientôt disparaître sous les pinceaux de Claude Monet (Impression. Soleil Levant – 1872) :

Pour une politique des frontières

Ce que les peintres disaient depuis des décennies, Oswald Spengler sera le premier à le redire en langue véhiculaire. Son Déclin de l’Occident (1918) (mt à mt : « La chute des pays du couchant » — Abendlandes) met en évidence la disparition de l’horizon atlantique comme frontière propre des Européens. Ce dont les peintres avaient déjà intuitivement tiré les conséquences :

Pour une politique des frontières

Dès 1880, Cézanne peignant le village de l’Estaque (aujourd’hui le 16e arrondissement de Marseille), abandonnait tout horizon et s’obligeait à définir des contours, les détails des maisons. L’horizon des représentations perspectives disparut bientôt de l’horizon des peintres.

Pour une politique des frontières

Amplifiant les intuitions de Cézanne, ces deux Vues de l’Estaque de Georges Braque (1907) accentuent les contours — et Braque, dans ses conversations quotidiennes avec Picasso, se demande comment construire des ‘passages’ entre des formes trop cernées. Mais Braque sera blessé à la tête et trépané en 1915 et, sans réponse, Pablo Picasso ira plus loin encore dans ses Natures mortes en enfermant les objets dans leurs formes propres, et jusqu’à la lumière d’une bougie, emprisonnée dans son propre contour. L’intuition de Picasso prévenait de ce qui allait bientôt advenir socialement et politiquement, à savoir l’enferment des êtres dans leurs individualités, sans espace référent, ce qui résume l’essentiel de ce que seront les mentalités individualistes de l’après-guerre européen.

Pour une politique des frontières

Et nul ne résumera mieux que Pierre Soulages (né en 1919 à Rodez — ses tableaux figurent dans 110 musées) la disparition de la disjonction spatiale des mondes d’Hestia et d’Hermès.

Pour une politique des frontières

Faute de relations entre des objets totalement individués, l’espace même a disparu. C’est bien ce qu’en dit Soulages avec sa « peinture informelle ». Force est de reconnaître que, pour l’essentiel, les représentations contemporaines des espaces familiaux, civiques, urbains, économiques, commerciaux ou politiques en sont très exactement là : tout se confond avec tout le reste, dans un monde en voie de disparition devenu gris par élision de toute frontière possible entre le soi et le non-soi, par indistinction de la ressemblance et de la dissemblance, par imprécision quant à l’association et à la séparation, par indécision quant à l’identification et à la différenciation, et tout cela est placé sous le regard oblique de l’universel, c’est-à-dire de la non-relation, de l’impossible isonomie théologique et juridique qui concluait en 1550 la querelle de Valladolid.

Alors, où et comment diriger aujourd’hui nos regards ? Il est temps, me semble-t-il, de reprendre la leçon du très grand Titien, qui n’est jamais meilleur que quand il parle de lui-même dans cet Autoportrait de 1562 :

Pour une politique des frontières

et ici le regard de Titien dit à son spectateur que l’image importe moins que le regard lui-même ; l’essentiel est bien ce que le regard construit. Du point de vue de l’histoire des idées, il faut constater qu’après les voyages de Colomb, de Vespucci et de tous les découvreurs marins du XVIe siècle, les représentations spatiales des Européens se sont étendues à la totalité du globe terrestre. Et leur problème majeur, quand ils sont rentrés chez eux au moment des décolonisations, c’est de ne pas avoir pris la mesure des bouleversements représentatifs qu’ils vivaient : ils ont maintenu les conclusions de la querelle de Valladolid quant à l’égalité universelle, tout en rentrant chez eux parce que cette égalité était refusée. Et ils n’ont pas réappris à vivre chez eux, dans des horizons limités, qui exigent que soit réactualisée la distinction dynamique du soi et du non-soi, laquelle va de pair avec une reterritorialisation des espaces vécus, ceux de la famille, ceux de la cité, ceux du commerce, ceux de la monnaie, ou encore ceux du droit.

Il y eut toute une esthétique de la frontière lointaine, voire inexistante, une esthétique de l’Hermès infini que cultivent encore aujourd’hui les idéologies de l’universel. Et c’est bien ces idéologies-là qui, aujourd’hui, dilacèrent les peuples. Ce que leurs idéologues nomment des populismes ne sont pas des visées ni des programmes politiques. Ce sont de simples réactions d’opinions à la disparition programmée des peuples, lesquelles disparitions ne sont que les conséquences pratiques de l’abolition des frontières, de l’effacement des différences entre le soi et le non-soi, les conséquences de l’abolition de la ligne de partage entre ressemblance et dissemblance, entre continuation et division, entre inclusion et exclusion, entre monde d’Hestia et monde d’Hermès.

Pour l’heure, l’absence de frontières des nations de l’Europe, et a fortiori l’absence de frontières de l’Europe — celles d’un ‘espace Schengen’ ne sont qu’un leurre – voilà qui est le signe premier d’une pénurie des repères et d’une perte des puissances, le signe palpable d’une carence des souverainetés dans un monde où tout devient chiffre interchangeable. Et c’est à cela, sauf à en abandonner l’urgence, qu’il importe avant tout d’apprendre à porter remède. Il nous faut réapprendre à dire les frontières de nos différences – il nous faut de nouveau nous territorialiser, et distinguer dans nos espaces politiques ce qui relève de nos mondes d’Hestia et de nos mondes d’Hermès.

Vaste tâche léguée aux jeunes générations, mais elles peuvent y entendre sans regret un immense appel, tout aussi exaltant vers les horizons d’Europe, que celui qui anima les grands explorateurs vers les horizons atlantiques.

Jean-François Gautier

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