À propos de la destruction du Vieux-Port de Marseille (1943), par Gérard Guicheteau

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J’apprends (avec plaisir), avant le « désastre final », qu’une enquête judiciaire est ouverte sur la destruction du « Vieux-Port » de Marseille… et la déportation de 25 000 personnes (via la gare d’Arenc, sise au-dessus de la Joliette) — les Juifs vers Compiègne (puis la mort en Allemagne), les autres vers le camp de Caïs, à Fréjus.

J’ai eu l’opportunité de publier un ouvrage, utilisant les photos que j’avais découvertes en archives, à Coblence, en 1972, trente ans après les faits. C’est pourquoi je voudrais apporter ces précisions à ce qui est dit ici ou là.

Edmonde Charles-Roux, compagne du maire d’alors, Gaston Deferre, m’avait donné une préface. Je n’en tire aucune gloire, ayant été décrit comme un « obstiné ». Je passe sur les circonstances et les suites « prudentes » de l’affaire… Je mettais en cause René Bousquet, déjà devenu protecteur d’une patronne de la Presse Régionale (PQR) de Toulouse. Nul n’est parfait. La suite de son histoire ne me démentira pas. Sauf une prétendue « amitié » avec François Mitterrand, stupidement instrumentalisée.

Les photos n’appartiennent pas à l’AFP, comme il est dit par précaution, là encore. Elles sont issues des Bundesarchiv de Coblence, bobines de Leica 1473 à 1481, lesquelles, durant une dizaine de jours de 1943, furent la production d’un photographe, Wolfgang Vennemann, membre de la Propagandacompanie. Ces photos ont depuis été offertes, par les Bundesarchiv, à la ville de Marseille. En tout bien tout honneur…

Il est impossible de nier comment l’habitude de dénier vint aux « huiles » collabos photographiées en bonne compagnie tout en haut des escaliers de l’hôtel de ville. Il y avait là René Bousquet, avec son col de fourrure, hilare et content de lui, Marcel Lemoine, préfet de région, qui venait de remplacer (depuis le 10 janvier) le préfet Joseph Rivalland, Pierre Barraud, « préfet-délégué-à-l’administration-de-Marseille », et Rodellec du Porzic, intendant de police. Sur la gauche des images, le colonel Bernhard Griese, chef du régiment de police spécialement venu de « Russie blanche » pour l’opération. Son titre : SS Standartenführer und Oberst der Schutzpolizei. Son régiment, le 10e de Schutzpolizei, était constitué de commissaires et flics du Reich exécutant leur période militaire. Là encore, c’était une sage précaution. On n’allait pas confier pareille affaire à n’importe qui…

Il m’apparut très vite que la destruction des quartiers correspondait à un plan d’urbanisme datant de 1938, un plan en superposition qui reprenait celui établi par décision du conseil municipal au temps de l’ancien maire, Amable Chanot (1855-1920)… et toujours en attente de réalisation. Cette fois, c’était celui d’Eugène Beaudoin, Grand Prix de Rome (en 1928), qui allait être mis en application. Le journal Signal y allait de son constat, sous la signature de Walter Kiaulehn : « Dans l’avenir, lorsqu’on écrira l’histoire de Marseille, on signalera ce fait remarquable qu’en faisant évacuer le vieux quartier patricien, l’organisateur avait utilisé les policiers français et allemands comme un groupe d’ingénieurs et de médecins. (…) L’esprit fanfaron de Marius devait se taire en face de la rigueur scientifique… » Je passe sur les délires de la presse collaborationniste.

Le périmètre était ainsi délimité : « Quai Maréchal-Pétain, esplanade de la Tourette, rue Saint-Thomé, place de Lenche, rue Caisserie, place Daviel, rue de la Roquette, rue Ingarienne, rue du Chevalier-Rose, rue des Consuls, rue Coutellerie et place Victor-Gelu. » Par ailleurs, les immeubles suivants devaient être épargnés par la démolition : « église Saint-Laurent, Maison diamantée, hôtel de Cabre, Grand’Rue ; hôtel Franciscou, rue de la Loge ; hôtel du Chevalier de Marin, rue Coutellerie ; les anciennes Douanes, quai Maréchal-Pétain ; et si possible, toutes les vieilles maisons qui valent la peine d’être conservées. »

Il est impossible de passer sous silence l’exercice très reluisant des deux « rois du milieu » de Marseille : Carbone et Spirito. Ils avaient pris la succession de Simon Sabiani, « l’empereur ». La collaboration dans les « affaires » (entre autres) était leur domaine. Sur les mille bars et bordels que comptait alors Marseille, quarante-trois « seulement » furent fermés… Carbone et son adjudant Spirito désignèrent les récupérateurs qui arrachèrent les tuyaux de plomb et de cuivre dans les maisons. Les compteurs « à gaz » furent, eux, enlevés par la Société du Gaz, évidemment. On les voit entassés aux coins des rues. Et puis fut constituée, avec des capitaux allemands, une Société ayant pour objet toutes opérations immobilières municipales pour le compte de Marseille et généralement toutes opérations commerciales, industrielles et financières, mobilières et immobilières (c’en était le thème déclaré en préfecture).

Les 7 et 8 février 1943, on pouvait lire dans les journaux un long communiqué des autorités « françaises » dont nous extrayons ceci : « … Le cadre du Vieux-Port était présenté comme le foyer de la misère, de la tuberculose et de la révolte. On montrait des Français trop veules, trop avachis, trop dégénérés pour s’affranchir de cette plaie sociale… L’occasion s’est présentée de mettre fin à ce scandale et a été saisie. Qui oserait blâmer les autorités qui ont osé mettre le point final à cette anomalie qui, peut-être, flattait certains artistes de passage, mais révoltait les gens que le destin contraignait à vivre dans des lieux malsains. En tout cas, ce n’est pas à l’heure où la défense de la race passe au premier rang des préoccupations gouvernementales qu’il faut prendre feu et flamme en faveur de la couleur locale qui a déjà coûté la vie à tant d’enfants des classes déshéritées… »

Et voilà qu’arrive la Libération… Le quartier du Panier est un tas de décombres pas encore dégagés. C’est là qu’intervient un jeune homme plein d’entregent, Fernand Pouillon, ancien élève de l’architecte Marcel Lods. Il s’attaque à la Tourette… sous la supervision d’un éminent communiste : François Billoux, ministre de la Reconstruction à l’insu de son plein gré.

Mais il y aurait trop à dire… La destruction du « Vieux-Port » sera un temps oubliée.

Gérard GUICHETEAU

Crédit photos : DR
[cc] Breizh-info.com, 2019, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention et de lien vers la source d’origine – V

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