La fête de la Musique à Nantes, côté face, c’est de la convivialité, de l’alcool et de la musique. De la détente et du mélange culturel, des musiques d’inspirations diverses et de la vie de quartier. Mais si l’esprit originel survit dans les quartiers périphériques et dans le centre avant la tombée de la nuit, quand la nuit se fait profonde, c’est tout autre chose. Promenade dans Nantes entre 1h et 4h30 du matin.

Rue de la Paix, 1h10 : au carrefour de la rue des Halles, une jeune fille titube. Pieds nus, elle demande où l’on vend encore de l’alcool – rue du Change, les bars commencent à fermer et à rentrer leurs tireuses. Comme courbée sous le vent, elle s’éloigne les yeux vitreux vers la rue Saint-Léonard.

1h30, carré Feydeau. Deux cyclistes les yeux révulsés par l’alcool se battent. Interviennent pas moins de cinq vigiles qui surveillent le périmètre, pendant une demi-heure encore. Ils les séparent et les deux cyclistes s’en vont, zigzaguant dans la circulation, tout en s’arrosant d’invectives fleuries.

1h35, square Mercœur. Un jeune homme serre une couverture de survie contre lui, porté par un autre, qui l’affale par terre. Bien pris de boisson, le jeune homme répond à peine. Un passant propose d’appeler les pompiers, un de ses camarades refuse : « t’inquiète, je suis médecin ». Et ils ont mélangé whisky et alcool à 90° ? Les pompiers finissent par le prendre en charge.

1h50, rue de Verdun, devant les Rigolettes nantaises. Un groupe joue toujours. Un tambour hypnotique, et une trompette qui charme les fêtards comme s’ils étaient des serpents. Même le trouble-fête haut parleur et bourré se laisse prendre. Plus bas, des trompettistes en robe de chambre avancent rue de la Marne comme s’ils étaient en croisade musicale, à rebours de la foule.

2h02, rue de la Marne : un homme accroupi contre un mur, un homme dans la foule attrape au vol les pompiers qui se fraient un passage, pour qu’ils viennent le voir. Ils s’arrêtent.

2h06, carrefour de la rue de la Paix et de la rue de la Marne : comme des gouttes de colle, les bandes se cristallisent. Ceux-là sont dominés par un homme tout en rouge. Un de ses camarades n’a que le haut rouge, l’autre un bonnet. Ils commencent déjà à suivre de près les gens bourrés, surtout les filles.

2h15, bas de la rue du Calvaire. Les éboueurs ont sorti les compactes pour dégager les lignes de tramway. Un riverain s’approche, « en gros vous êtes là pour nettoyer après que tout ait été salopé. Je suis nantais, j’en ai marre de l’état de ma ville ». Les éboueurs lui répondent que « c’est chaque année comme ça ». Un autre souffle : « entre maintenant et demain matin, on va bien faire trois ou quatre compactes, à 5m3 chacune, avec le verre, les boites de kebab, les cartons… ».

2h30, Commerce-Orléans : un jeune homme est allongé, complètement pris de boisson, sur le quai de la station Commerce (lignes 2 et 3).

2h45, croisée des trams : les CRS ont déjà interpellé un individu qui les insulte, alors qu’ils sont assis sous une aubette de tramway. Trois équipes d’une quinzaine de CRS croisent, sans s’aventurer à l’ouest vers Commerce (ligne 1), ainsi que dix agents de la police municipale. Il y a un gars de la mairie, le coordinateur du service culture. Lui reste tant que les barrières ne sont pas enlevées.

2h55, rue Kervégan : il y a foule devant l’épicerie africaine 7/7. Surtout des noirs, on dirait Abidjan : des poulets grillent sur un barbecue artisanal. Les clients commandent dehors, passent l’argent et on les sert. L’épicerie est fermée mais continue de fonctionner, à la sauvette.

3h, rue Bon-Secours : un individu, jean et veste de cuir camel, demande une cigarette à un passant. Ce dernier refuse, l’autre s’énerve et crie. Le passant s’échappe belle. « C’est classique : il te demande une clope, tu refuses ou dis que tu ne fumes pas, l’autre monte dans les tons et tape », confie un serveur du centre-ville nantais, en train de plier son matériel.

3h15, croisée des trams : des gestes déplacés sur une africaine, un pack de bière volé par deux autres, une bagarre éclate au sein d’un groupe d’une vingtaine d’africains alcoolisés devant Piazza d’Italia. Les moins alcoolisés finissent par emmener le plus énervé après l’intervention de la police municipale et des CRS.

3h30, croisée des trams : un couple cherche un éthylomètre avant de reprendre le volant. La police municipale les fait souffler, ils sont verts. « Allez, on y va les enfants ! ». Autour, personne ne cherche à faire souffler les conducteurs, même quand ils roulent dangereusement.

3h45, place du Bouffay : « on a un viol », répond un policier à un fêtard dont la compagne est quasiment en PLS tant elle a bu. Un policier municipal rapporte dans son talkie : « la victime sortait alcoolisée d’un bar, l’auteur présumé lui a passé sa main entre les jambes ». Plutôt un attouchement donc. Le temps d’examiner la victime, la police municipale se fait alpaguer par un noir bedonnant. « Je suis adopté, tu peux rien me faire. Je suis F.M comme toi frère, mon père est compagnon, je suis pacifiste ». Le pacifiste dégagé, la police municipale intervient encore sur deux bagarres, d’abord entre deux blancs alcoolisés qui s’insultent, côté HSBC, ensuite entre deux arabes alcoolisés qui se sont faits refouler rue de l’Ancienne Monnaie par les vigiles noirs.

3h52, place du Bouffay : Une femme se rapproche de la police municipale. La quarantaine, elle a été suivie entre Feydeau et le château des Ducs de Bretagne par un « jeune homme un peu bouboule, nord-africain, habillé tout en gris. Quand j’ai fait demi-tour il m’a suivie aussi », avant de se dissoudre dans la nuit lorsqu’elle s’est rapprochée de Bouffay et des forces de l’ordre.

3h58, quartier Bouffay : Encore un homme couché contre un mur, très pris de boisson. « On est tombé sur une dizaine comme ça sur les pelouses du CHU », confiaient les éboueurs une heure plus tôt. « On n’a pas cessé de faire du ramassage de types en PLS ou très pris de boisson. Malaises, personnes en coma éthyliques, y en a des dizaines », relève un secouriste.

4h17, rue de Strasbourg : un individu se déhanche en plein milieu de la rue de Strasbourg. Il arrête les voitures et cherche à se faire ramener. Un autre passe, quelques minutes avant, en faisant des grands gestes, comme en transe, d’autres cuvent avec difficulté le long des murs des rues Fénelon, Saint-Denis et Saint-Pierre. La fête de la Musique s’achève, place à la gueule de bois.

Louis Moulin

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