La Légende de la Mort (Anatole le Braz) racontée chaque jour sur Breizh-info.com : La veillée de Lôn

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Lorsque mourut Lôn Ann Torfado[108], ainsi appelé parce que sa vie durant, il n’avait fait que mettre en pratique les préceptes d’Ollier Hamon le mauvais clerc[109], sa femme convia en vain le voisinage à venir faire près de son cadavre la veillée mortuaire.

— Je ne tiens cependant pas, se dit-elle, à veiller seule ce mécréant. J’aurais trop peur que, mort, il ne me jouât quelque farce plus vilaine encore que toutes celles qu’il m’a jouées de son vivant.

Ceci se passait un samedi soir.

Quoique l’heure fût quelque peu avancée, la femme de Lôn Ann Torfado se rendit au bourg.

Elle pensait :

— Je trouverai bien à l’auberge trois ou quatre mauvais sujets, de l’espèce de Lôn, qui ne demanderont pas mieux que de l’assister dans sa nuit dernière. Il suffira que je leur promette, pour les allécher, cidre et vin-ardent à discrétion.

Ce qu’elle prévoyait arriva.

Dans l’auberge actuellement tenue par les Lageat, et qui est à l’entrée du bourg, une troupe de buveurs menait grand tapage, en jouant aux cartes.

La femme de Lôn franchit le seuil et dit :

— Y a-t-il parmi les chrétiens qui sont ici quatre hommes charitables capables de me rendre un service ?

— Oui, répondit un des buveurs, pourvu qu’il ne s’agisse pas d’aller coucher avec vous, car vous avez passé l’âge.

— Il s’agit de veiller mon mari qui vient d’expirer. Je promets cidre et vin-ardent à discrétion.

— Aussi bien, garçons, fit en s’adressant à ses camarades, l’homme qui avait déjà parlé, l’aubergiste nous a menacés de nous jeter à la porte, au coup de neuf heures. Suivons cette femme. Nous continuerons notre partie chez elle, et la boisson ne nous coûtera rien.

— Allons ! s’écrièrent les autres.

La femme de Lôn retourna au logis, escortée de quatre gaillards à demi soûls et qui, tout le long du chemin, braillèrent à tue-tête.

— Nous voici arrivés, dit-elle en poussant la porte. Je vous prierai d’être un peu moins bruyants, par respect pour le mort.

Il était là, le mort, allongé sur la table de la cuisine. On avait jeté sur lui la nappe au pain, le seul linge à peu près convenable qu’il y eût dans la maison. Le visage toutefois était à découvert.

— Hé ! mais, s’écria un des veilleurs improvisés, c’est Lôn Ann Torfado !

— Oui, répondit la veuve. Il a trépassé dans l’après-midi.

Elle alla à une armoire, en tira verres et bouteilles, disposa le tout sur le banc-tossel et dit aux hommes :

— Vous boirez à votre soif. Moi, je vais me coucher.

— Oui, oui, vous pouvez laisser Lôn à notre garde. Nous l’empêcherons bien de s’échapper.

La femme partie, les hommes s’installèrent à une petite table placée près du mort, sur laquelle brûlait une chandelle et où un rameau de buis trempait, dans une assiette pleine d’eau bénite.

Je ne vous ai pas encore dit leurs noms. C’étaient Fanch Vraz, de Kerautret, Luch ar Bitouz, du Minn-Camm, et les deux frères Troadek, de Kerelguin. Tous, gens résolus et sans souci, que la présence d’un cadavre n’était pas pour impressionner.

Fanch Vraz sortit de la poche de sa veste un jeu de cartes qui ne le quittait jamais.

— Coupe ! dit-il à Guillaume Troadek. Et voilà le jeu en train.

Une heure durant, on joua, on but, on jura et sacra.

En entrant, les gars n’étaient ivres qu’à demi ; ils l’étaient maintenant tout à fait, sauf le plus jeune des Troadek. Celui-là avait un peu plus de pudeur que les autres.

— Tout de même, garçons, dit-il, ce n’est pas bien ce que nous faisons là. Ne craignez-vous pas que nous ayons à nous repentir de nous comporter ainsi à l’égard d’un mort ? Nous n’avons seulement pas récité un De profundis pour le repos de son âme.

— Ho ! ho ! ho ! ricana Luch ar Bitouz, l’âme de Lôn Ann Torfado ! Si tant est qu’il en ait jamais eu une, elle aimerait mieux jouer et boire avec nous, que d’entendre réciter des De profundis !

— Sacré Dié, oui ! appuya Fanch Vraz. C’était un fier chenapan que ce Lôn. Je suis sûr, tout mort qu’il est, que, si on lui proposait une partie, il l’accepterait encore.

— Ne dis pas de ces choses, Fanch.

— Nous allons bien le voir !

Joignant le geste à la parole, il brassa les cartes, et, comme c’était à lui la donne, au lieu de quatre jeux il en fit cinq.

— Vieux Lôn ! cria-t-il, il y en a un pour toi.

Alors se passa une chose terrible à dire.

Le mort, dont les mains étaient jointes sur la poitrine, laissa glisser peu à peu son bras gauche jusqu’à la table des joueurs, posa la main sur les cartes qui lui étaient destinées, les éleva au-dessus de son visage, comme pour les regarder, puis en fit tomber une, pendant qu’une voix formidable hurlait par trois fois :

— Pique et atout, damné sois-je ! Pique et atout ! Pique et atout !

Nos quatre lurons, d’abord pétrifiés par l’épouvante, eurent vite fait de trouver la porte. Et ce ne fut pas Fanch Vraz, malgré toute sa forfanterie, qui demeura le dernier. Ils se précipitèrent devant eux, dans la nuit, sans se demander quelle route ils faisaient. Jusqu’à l’aube ils vaguèrent ainsi, par les champs, semblables à des taureaux affolés. Lorsqu’avec le jour, ils regagnèrent enfin chacun leur maison, ils avaient tous au cou la couleur de la mort. Fanch Vraz expira dans la semaine. Les autres en réchappèrent, mais après avoir tremblé pendant prête d’une année une fièvre mystérieuse dont ils ne purent guérir qu’à force d’absorber de l’eau de la fontaine de Saint-Gonéry[110].

(Conté par Jeanne-Marie Corre. — Penvénan, 1886.)

Photo : DR

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

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Une réponse à “La Légende de la Mort (Anatole le Braz) racontée chaque jour sur Breizh-info.com : La veillée de Lôn”

  1. RAYMOND NEVEU dit :

    Trop vieille pour coucher donc ce ne sont pas des Afghans car ils ne respectent rien. Pour veiller on a souvent 7 cierges sinon 3 et le papier d’Arménie se consume dans un récipient. Les joyeux lurons sans doute chantaient-ils « Ev chistr ta Lôn rag chistr zo mat… », vieille chanson celtique.

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