Noyade de Steve à Nantes : à quoi bon des juges si une seule conclusion s’impose ?

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Les suites de la disparition de Steve Maia Caniço au cours de la Fête de la musique à Nantes sont décidément hors normes. Les juges d’instruction nantais chargés de l’affaire viennent de demander à être dessaisis. C’est absolument exceptionnel. Au point même que la loi n’a pas prévu ce cas de figure(1).

C’est le Nième épisode d’une mécanique sociologique sur laquelle des chercheurs se pencheront sûrement un jour. Tout part de deux faits relativement simples :

1) Dans la nuit du 21 au 22 juin, une intervention policière sur le quai Wilson à Nantes dégénère et donne lieu à des jets de lacrymogènes et de grenades de désencerclement.

2) La même nuit, un jeune homme, Steve, disparaît.

Dans les jours suivants, les réseaux sociaux s’animent. Ce n’est pas que les participants soient extrêmement nombreux, mais leurs avis sont extrêmement tranchés. Ils dégagent une sorte de doctrine réunissant les deux faits : « Steve est tombé à l’eau du fait de l’intervention policière ». C’est de l’ordre du possible puisque sa présence sur le quai Wilson un peu plus d’une heure avant les incidents est attestée par son téléphone portable. Plusieurs personnes sont tombées à l’eau dans l’affolement qui a saisi la foule. Steve pourrait avoir été du nombre. Ou pas : la même nuit, d’autres personnes sont aussi tombées à l’eau à d’autres moments et/ou en d’autres lieux, en particulier depuis le quai Fernand-Crouan, pourtant muni de rambardes.

L’explication omniprésente n’est, à ce stade, qu’une hypothèse. Or le simple fait de le rappeler provoque les commentaires les plus virulents sur les réseaux sociaux. Le doute n’est pas toléré : il ne pourrait être qu’une tentative mensongère destinée à dédouaner la police ! Après la découverte du corps de Steve, l’incrimination de la police redouble. Quand Breizh-info fait remarquer que le lieu de la découverte, dans un bras de Loire qui n’est pas celui où la chute collective a eu lieu, rend « hautement improbable » l’hypothèse d’une chute depuis le quai Wilson, la violence des réactions s’accroît encore.

Le rôle des courants de Loire : pas impossible, mais…

Le rôle des courants ne pouvait pourtant être ignoré. Ouest France venait justement d’interroger Thierry Bredillot, plongeur-sauveteur. « Il est impossible de déterminer exactement le parcours d’un corps », avait-il expliqué, en notant que, la marée descendante étant plus puissante, un corps était normalement « emmené en aval, vers l’estuaire ». C’est tellement vrai que les professionnels avaient conduit leurs recherches vers l’aval. Le corps de Steve Caniço n’a été retrouvé en amont que presque par hasard, grâce à la vigilance du pilote d’une navette fluviale.

Il faudra quelques heures avant que la presse ne s’efforce de réconcilier l’hypothèse « populaire » avec l’hydrologie. 20 Minutes, citant « un spécialiste nantais », envisage ainsi que le corps ait pu être bloqué à marée descendante puis débloqué à marée montante. Habilement, le quotidien titre : « Pourquoi le corps a-t-il pu remonter en amont de la Loire », formule qui peut satisfaire à la fois les croyants et les sceptiques. Interrogé par Le Parisien, le président de Sécurité nautique atlantique émet la même hypothèse. Étienne Chauveau et Paul Fattal, géographes spécialistes du littoral à l’université de Nantes, se contentent de rappeler que la marée influe sur le cours de la Loire (le premier estime que l’hypothèse d’une remontée vers l’aval n’est « pas absurde » mais se garde bien de la valider davantage). Le directeur du GIP Loire Estuaire relève que « les déplacements du corps peuvent être expliqués par une multitude de facteurs » et « souhaite rester neutre » ‑ ce qui, vu le climat ambiant, dénote un certain courage intellectuel.

En réalité, l’hypothèse d’un corps soudain débloqué à marée montante ne suffit pas. Comme le corps a été retrouvé dans un autre bras de la Loire que celui de la disparition présumée, il aurait fallu qu’il dérive d’abord un peu vers l’aval, pile au bon moment pour dériver ensuite vers l’amont avec l’inversion du flux. Soit un concours de circonstances extraordinaire. Et en réalité, tout semble sortir de l’ordinaire dans cette affaire.

Ainsi, l’opération policière du 22 juin au matin, qui enflamme les réseaux sociaux, n’était en rien comparable avec les opérations massives montées contre les manifestations de « gilets jaunes » ces derniers mois. Les projectiles utilisés par la vingtaine d’agents présents se limitent à 33 grenades lacrymogènes, douze LBD et dix grenades de désencerclement ; trop peut-être, mais loin des 13.500 lacrymos tirés en une journée à Paris début décembre. Aucun blessé grave n’a été relevé. Tout le débat tourne donc autour de la mort de Steve : s’il est tombé à l’eau du fait de l’intervention, celle-ci a eu une conséquence catastrophique. Sinon, ses conséquences sont relativement peu graves – et liées au lieu de l’intervention davantage qu’à sa violence – surtout si l’on se souvient que les « gilets jaunes » ont compté dans leurs rangs douze morts et des centaines de blessés.

Une salve à un coup

Cette énorme disparité devrait inciter à la modération. L’émotion intense des amis de Steve Caniço est compréhensible, et la douleur ne fait pas bon ménage avec la logique. En revanche, on s’étonne davantage que des acteurs locaux cherchent à jeter de l’huile sur le feu. « Steve : les curieuses lacunes de l’IGPN », titrait Presse Océan le 1er août sur toute la largeur de sa Une pour expliquer en pages intérieures que ces « lacunes » étaient au nombre de une : un témoin s’est signalé à l’IGPN sans être invité à déposer. La police des polices assure l’avoir convoqué par courrier électronique, lui assure n’avoir rien reçu. Que ceux qui n’ont jamais perdu un mail (envoyé ou reçu) lèvent le doigt !

Le lendemain, rebelote. Toujours sur toute la Une, le quotidien titre : « Mort de Steve : salve de témoignages à charge ». La bonne foi des témoins n’est pas en cause ; leur bonne vue, peut-être. « Tombés à l’eau, aveuglés par les gaz lacrymogènes la nuit de la disparition de Steve Maia Caniço, des témoins ont vu un homme couler à pic, affirme Me Marianne Rostan, leur avocate », explique Presse Océan. Ces « témoins » sont au nombre de un : Me Marianne Rostan défend deux hommes tombés dans l’eau mais un seul est « sûr qu’un homme a été emporté par les flots et a coulé à pic ». Lui-même, asphyxié et aveuglé, l’épaule luxée, se serait noyé si quelqu’un ne l’avait pas tiré par le col. Ce qui ne l’a pas empêché de se soucier du sort de ses quatre camarades d’infortune – mais les trois autres rescapés ne semblent pas avoir livré de témoignage à ce jour(2). La « salve » s’avère donc limitée, même si Presse Océan l’étoffe en publiant à nouveau un témoignage datant du 25 juin, celui d’un homme qui, une fois hors de l’eau, a entendu un tiers inconnu évoquer la présence d’un noyé.

Ces éléments ne sont évidemment pas négligeables, mais la manière de les traiter surprend : à quoi bon une enquête judiciaire si Presse Océan a déjà tiré des conclusions définitives ? C’est peut-être ce qu’ont pensé les juges d’instruction en demandant leur dessaisissement. S’en remettre au jugement de la presse et des réseaux sociaux : un bon moyen de désengorger la justice ?

R. de F.

(1) Un dessaisissement est demandé par le procureur général près la Cour de cassation, par le ministère public ou par les parties. Code de procédure pénale, art. 662.

(2) Presse Océan a publié à nouveau le récit de ce plaignant le 3 août, en direct cette fois-ci (un témoignage en direct plus le témoignage de son avocat comptent-ils pour deux témoignages ?). Démentant implicitement Me Rostan (ce que ne relève pas Presse Océan), il ne dit pas avoir vu lui-même avoir un homme couler mais avoir entendu quelqu’un crier « il y a un homme qui est en train de se noyer ». La « salve de témoignages » relève donc, à ce stade, du sensationnalisme médiatique.

Crédit photo : DR — peinture murale en hommage à Steve Caniço, quai Wilson à Nantes.
[cc] Breizh-info.com, 2019, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention et de lien vers la source d’origine

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