On ne sait si, depuis le 8 août, Jean-Pierre Mocky a trouvé l’apaisement, mais, tout au long de ses 86 années d’existence, le cinéaste et comédien aura été un homme en colère. Plus précisément un homme contre : la bien-pensance, l’hypocrisie, les marchands du temple, les compromissions, l’État, l’armée, les dogmes, le Système… La liste des aversions de cet anarchiste acharné est presque aussi longue que sa filmographie (60 titres et 40 téléfilms), où les œuvres ambitieuses (L’Ibis rouge, Solo, Un drôle de paroissien, La Grande Lessive, La Cité de l’indicible peur, À mort l’arbitre, Le Miraculé ou Agent trouble), servies par une pléiade de stars (Bourvil, Fernandel, Francis Blanche, Michel Simon, Catherine Deneuve, Michel Serrault, etc.), laissent peu à peu la place aux films bâclés en quelques jours, sous-financés et auto-distribués dans ses salles du Brady puis du Desperado. L’homme était devenu un bon client des plateaux de télévision, où il jouait le père fouettard du cinéma français et peaufinait son image : iconoclaste par nature, marginal par nécessité.

Une certaine conception de l’individu

Il aura pourtant débuté sous les meilleurs auspices : acteur pour Cocteau ou Visconti, stagiaire pour Visconti et Fellini, il écrit le scénario de La Tête contre les murs, finalement tourné par Georges Franju, pour accéder en cette même année 1959 à la réalisation, avec Les Dragueurs. Ce premier film donne le ton de l’œuvre à venir : satire féroce des caractères, misanthropie acide, immoralisme jouissif et truculence du verbe. Jusqu’à son ultime réalisation (Votez pour moi, 2017), et à l’exception d’une incursion convaincante dans le fantastique (Litan), Mocky fait du réel le plus prosaïque son terrain de chasse. Le jeu de massacre vise aussi bien les institutions politiques (Y a-t-il un Français dans la salle, Une nuit à l’assemblée nationale) que la corruption des valeurs (À mort l’arbitre, Le Miraculé, Ville à vendre). Force est de constater qu’au-delà de la pochade, Mocky aura su défendre une certaine conception de l’individu (dont la liberté ne saurait souffrir le moindre accommodement avec l’oppression) et établir, sur six décennies, la cartographie des zones marécageuses et des lignes de fracture sociale et morale de la Cinquième République. Quelques mois avant sa mort, ne confiait-il pas avoir dans ses cartons deux projets sur les gilets jaunes et sur l’élection d’Emmanuel Macron ?

Un homme à la passion aussi intacte que les convictions

Il laisse l’image d’un homme à la passion aussi intacte que les convictions, dont le fiévreux souci d’efficacité primait le désir de maîtrise, comme l’atteste une séquence de Cinéma cinémas, où l’on voit le metteur en scène du Miraculé vociférer des « Moteur » à la chaîne, en l’absence de ses comédiens, dans une atmosphère de tournage pour le moins chaotique, à la recherche constante et anxieuse de ses techniciens… Trois mois et demi après la disparition de Jean-Pierre Marielle, une grande figure patrimoniale vient de nous quitter.

Sévérac

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