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Ce dimanche matin d’hiver, attablé dans ma cuisine bretonne, face à une fenêtre que le vent d’ouest gifle avec méthode, je parcours distraitement la presse étrangère. Sur l’écran de l’ordinateur apparaît une longue tribune du Kyiv Post, signée par Bohdan Nahaylo, consacrée au film américain récemment sorti sous un titre volontairement nu, Nuremberg. À mesure que je progresse dans le texte, une impression familière s’impose, celle d’une œuvre qui prétend transmettre l’Histoire tout en la remodelant selon les exigences d’une mémoire étrangère à l’événement qu’elle prétend raconter.
Le journaliste ukrainien commence par reconnaître ce que le film doit à la virtuosité hollywoodienne. Les acteurs sont solides, parfois remarquables, la reconstitution du Palais de justice de Nuremberg est minutieuse, presque obsédante, la solennité des scènes d’audience produit son effet. Rien n’est laissé au hasard sur le plan esthétique. Le problème, insiste-t-il, n’est pas formel. Il est politique, mémoriel, presque métaphysique. Sous l’apparence d’un récit universel, le film propose en réalité une lecture étroitement américaine du Tribunal militaire international.
Le cœur de la critique tient à cette américanisation radicale d’un événement qui, historiquement, ne l’était pas. Le tribunal de Nuremberg fut une construction à quatre puissances, États-Unis, Royaume-Uni, Union soviétique et France. Chacune apportait son juge, ses procureurs, ses traditions juridiques, ses priorités politiques. Dans le film, cette pluralité disparaît. Le spectateur a l’impression d’assister à une confrontation morale quasi exclusive entre procureurs américains et accusés allemands, avec une présence britannique purement décorative. La France est absente, purement et simplement, comme si elle n’avait été qu’un territoire libéré sans voix propre, et non une puissance victorieuse dotée d’une magistrature et d’une réflexion juridique.
L’effacement le plus grave demeure cependant celui de l’Union soviétique. Le Kyiv Post insiste longuement sur ce point, et l’on comprend pourquoi. À Nuremberg, les Soviétiques ne furent ni marginalisés ni secondaires. Le juge Nikitchenko, le procureur Rudenko, jouèrent un rôle central, notamment dans les interrogatoires les plus vifs, ceux de Göring. Surtout, l’Union soviétique représentait de fait les peuples qui avaient payé le tribut le plus lourd à la guerre. Des dizaines de millions de morts, des villes rasées, des villages entiers anéantis en Ukraine, en Biélorussie, en Russie occidentale. En gommant la présence soviétique, le film efface mécaniquement ces morts-là. Il réduit la guerre à un affrontement occidental, comme si l’Est de l’Europe n’avait été qu’un décor lointain, une zone grise sans chair ni mémoire.
Cette omission entraîne une seconde déformation, plus subtile mais tout aussi décisive. Le film place la tragédie vécue par le judaïsme européen au centre absolu du procès, comme si elle en avait constitué, dès l’origine, l’axe unique. Or, rappelle la tribune ukrainienne, à Nuremberg le génocide des Juifs d’Europe n’est pas un chef d’accusation autonome. Il s’inscrit dans l’ensemble plus vaste des crimes contre l’humanité, au même titre que l’extermination méthodique des prisonniers de guerre soviétiques, les famines organisées, le travail forcé, la destruction planifiée des élites et des cultures nationales dans les territoires occupés. Le tribunal s’attache d’abord à la guerre d’agression, au crime contre la paix, concept largement promu par les Soviétiques, qui voulaient faire de l’attaque elle-même un crime international.
Ce déplacement mémoriel n’est pas innocent. Il projette sur 1945 une hiérarchie des souffrances et des crimes qui s’est construite bien plus tard. Les Alliés, à l’époque, savaient ce qui se passait dans les camps, les services de renseignement en avaient connaissance, mais ils n’en avaient pas fait une priorité stratégique. Ils n’ont ni bombardé les voies ferrées d’Auschwitz ni réorienté la guerre autour de cette question. Faire croire que Nuremberg fut d’abord et avant tout le procès du génocide relève donc d’un anachronisme moral, confortable pour notre conscience actuelle, mais historiquement faux.
Je lis ces lignes en repensant à un souvenir ancien. Dans ma jeunesse, attendant la naissance de mon premier enfant, je passais de longues heures à la bibliothèque municipale de Rennes. Elle se trouve à quelques pas de la maternité, comme si le temps des livres et celui des naissances se répondaient. J’y consultais, volume après volume, les transcriptions intégrales du procès de Nuremberg. Une masse écrasante de papier, de procédures, de dépositions, souvent arides, parfois décourageantes.
De cet ensemble monumental, une seule partie me parut réellement vivante, presque charnelle, les interrogatoires du maréchal Göring. Là, soudain, le procès cessait d’être un rituel figé pour devenir un combat verbal. Göring se défendait avec une intelligence redoutable, une ironie parfois glaçante. Il opposait au procureur américain une logique d’État, une rhétorique de la souveraineté, dénonçant déjà ce qu’il appelait la justice des vainqueurs. Ces échanges furent, sans conteste, l’un des sommets du tribunal. Que les scénaristes américains se soient concentrés sur cet homme, sur cette joute, est parfaitement compréhensible. Göring offrait un personnage tragique, brillant, haïssable et fascinant, idéal pour la dramaturgie.
Il est tout aussi compréhensible qu’ils aient choisi une cause dominante, un récit clair. L’histoire, dans la mémoire collective, ne se conserve jamais dans sa totalité. Elle se condense. Les guerres de Religion françaises se réduisent souvent, dans l’imaginaire commun, aux massacres de la Saint-Barthélemy. Peu importe que les historiens aient depuis longtemps déconstruit cette vision simpliste, pour beaucoup, la couronne a décidé un jour d’égorger les protestants parisiens. La mémoire fonctionne par symboles, non par dossiers.
Ce mécanisme est encore plus visible dans le domaine religieux. L’Église catholique a toujours intégré son passé, y compris ses parts sombres. Elle les a ritualisées, nommées, commémorées. Le culte des saints, les martyrs, les récits de persécution ont constitué une immense machine mémorielle. Le catholicisme n’a jamais cherché à effacer ce qui dérange, il l’a absorbé, transfiguré, inscrit dans un récit long. Le protestantisme, à l’inverse, par méfiance envers le culte des morts et des images, a souvent laissé son passé se dissoudre. Il a produit moins de récits, moins de figures incarnées, moins de mythes durables. À long terme, c’est le récit entendu qui l’emporte sur la vérité historique.
Ce rapport inégal à la mémoire se retrouve dans l’histoire des nations. Les Anglo-Saxons ont su imposer leur lecture du passé par une production culturelle massive, cohérente, obsessionnellement répétée. L’Espagne en est sans doute l’exemple le plus frappant. Durant des siècles, elle a subi la légende noire antihispanique, forgée par ses ennemis protestants et reprise sans distance par la littérature et le cinéma anglo-saxons. L’Inquisition, la conquête de l’Amérique, l’Empire espagnol ont été réduits à une caricature sanguinaire, alors que les violences comparables des puissances protestantes ou libérales étaient relativisées, voire justifiées.
Il est frappant de constater que les Espagnols ne commencent que récemment à revendiquer leur passé, à contester cette légende noire, à produire leurs propres récits. Longtemps, ils ont intériorisé la culpabilité imposée de l’extérieur. Hollywood, les romanciers anglophones, les séries historiques ont continué à marteler une vision univoque, dans laquelle l’Espagne incarne le mal archaïque, pendant que l’Angleterre ou les États-Unis se présentent comme les vecteurs naturels du progrès et de la morale.
Dans cette perspective, le film Nuremberg ne fait que s’inscrire dans une tradition bien rodée. Il oublie les Alliés non américains, il gomme les ambiguïtés, il transforme un acte de puissance politique en geste moral universel. Or, le tribunal de Nuremberg n’était pas une cour de justice au sens classique. Il relevait d’un rapport de forces. La rétroactivité des incriminations, l’absence totale d’examen des crimes alliés, les compromis passés avec Staline montrent qu’il s’agissait avant tout d’un acte fondateur de l’ordre d’après-guerre. La justice y était subordonnée à la victoire.
Il existe dans l’histoire d’innombrables procès intentés par des vainqueurs à des vaincus. Ils répondent moins à une exigence de vérité qu’à un besoin psychologique, celui de s’installer définitivement dans le camp du bien. Le cinéma, lorsqu’il s’en empare sans distance, transforme ces moments en mythes édifiants, au prix d’une simplification radicale.
Il arrive cependant que la création littéraire ou artistique serve la vérité profonde du passé. Marguerite Yourcenar, avec Les Mémoires d’Hadrien, a fixé durablement l’image d’un empereur philosophe. Elle n’a pas inventé, elle a interprété avec rigueur des traces fragmentaires, elle a donné chair à des inscriptions. Désormais, quels que soient les travaux savants, c’est ce visage-là d’Hadrien qui demeure dans l’esprit des générations.
La majorité de la production cinématographique anglo-saxonne suit une autre logique. Elle fabrique des récits efficaces, émotionnels, nationalement utiles. Inutile de s’en lamenter indéfiniment. La mémoire appartient à ceux qui la racontent. Le seul moyen de renverser la vapeur consiste à produire, à notre tour, des récits, des films, des livres, capables d’imposer une autre vision du passé. Celui qui renonce à raconter son histoire accepte, tôt ou tard, de vivre dans celle des autres.
Balbino Katz
Chroniqueur des vents et des marées
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Photo : DR
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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5 réponses à “Nuremberg, ou l’histoire mise en scène”
A lire avec attention : Nuremberg ou la Terre promise par (Maurice Bardèche)
Des libertés sont prises avec quelques évènements : l’action décisive de l’urss au prix d’énormes pertes qui sont systématiquement sous-estimées voire passées sous silence, les Canadiens et les Polonais (entre autres) subissent le même sort. Par ailleurs, vous commettez une erreur : la France n’a pas gagné, elle a été libérée, c’est différent. Rien d’exceptionnel, il s’agit de visions construites pour embellir le tableau, business as usual. Quant au cinéma US, il a toujours été un formidable outil de propagande, rien d’exceptionnel non plus, à part quelques francs-tireurs qui osaient bousculer la doxa des vilains amérindiens vs les courageux colons.
Comme toujours avec BK. un article remarquable.
Tiens, quelqu’un s’étonne de la réécriture de l’histoire ? Ah oui mais ce n’est pas en Europe.
Jean-Marie Le Pen avait fait scandale avec son détail de l’histoire et, depuis lors, le fait de rappeler que la Shoah n’est pas le seul crime de masse de la seconde guerre mondiale est interdit.
Merci Balbino de le rappeler dans cet article.