Si c’est un concours de circonstances, il est si remarquable qu’on y verra la main de la Providence. Si c’est une manipulation, elle a été si bien exécutée qu’on y verra la main d’un professionnel. Johanna Rolland a été habilement protégée contre le rapport de l’IGA sur les incidents qui ont émaillé la fête de la musique 2019 à Nantes. « C’est le genre de traitement que nous aurions pu préconiser dans les mêmes circonstances », opine M., ancien consultant dans un réseau international de conseil en communication, qui préfère conserver l’anonymat (les communicants sont parfois de grands timides).

La présentation de l’affaire ces derniers jours pourrait faire une étude de cas passionnante pour des étudiants en communication – avis à la grande école nantaise, Audencia SciencesCom, dont le vaste « Médiacampus » se dresse justement à l’ouest de l’île de Nantes.

La Ville de Nantes critiquée par le rapport de l’IGA

Quand l’inspection générale de l’administration (IGA) a été chargée d’enquêter sur ce qui s’est passé quai Wilson à Nantes dans la nuit du 21 au 22 juin 2019, il était facile de prévoir une partie de ses conclusions. La Ville surtout, et donc Johanna Rolland, avait du mouron à se faire : légalement, le maire est responsable de la sécurité publique sur le territoire de sa commune.

Et en effet, malgré les dénégations maladroites de Gilles Nicolas, adjoint à la sécurité, l’IGA met en en cause la Ville de Nantes. Oh ! pas seulement ! Tout le monde en prend pour son grade :

  • Les participants à la fête : « la lucidité de certains teufeurs était sans doute altérée ».
  • Les organisateurs des « sounds systems » : «  le contexte de la Fête de la musique n’exonère pas les organisateurs de solliciter l’autorisation du propriétaire et de prendre des mesures de sécurité ».
  • En particulier, le DJ qui a remis le son après 4h00 du matin : « la situation aurait été totalement différente si le neuvième sound system avait coupé le son comme les huit autres. La cause première des violences de la nuit est bien celle-là ».
  • La police, ou du moins le chef du dispositif de surveillance générale : « par manque de discernement, un traitement plus adapté de la crise n’a pas été rendu possible ».
  • La préfecture, qui, entre autres, n’a pas associé les organismes de médiation à la préparation de la Fête de la musique « pour rappeler aux sound systems leur responsabilité au regard de la dangerosité du site et leur suggérer les mesures préventives à prendre ».
  • Et donc la ville de Nantes qui, entre autres, « a favorisé la localisation des sound systems sur le quai Wilson en bloquant toute installation sur le quai des Antilles » et n’a pris que des mesures homéopathiques, insuffisantes pour sécuriser la fête à cet endroit dangereux mais qui semblent faire d’elle son organisatrice de facto.

Sur les trois conclusions majeures de l’IGA, les deux premières mettent cause la Ville et la préfecture, la troisième seulement la police. Pourtant, ceux qui ne connaissent le rapport de l’IGA qu’à travers les articles de la presse mainstream n’en ont qu’une vision très orientée. Témoin, par exemple, ce titre du Figaro : « Mort de Steve: faute de «discernement» de la police ». C’est clair, apparemment : on parle de la mort de Steve et la police est fautive.

La plupart des journaux et sites d’information ont publié leurs articles sur le rapport de l’IGA dans les minutes suivant sa publication à 15h30 sur le site du ministère de l’Intérieur, juste après une déclaration du ministre, Christophe Castaner. Aucun n’avait eu le temps de lire en détail ce document de 66 pages grand format. L’article du Monde, par exemple, pourtant pas l’un des plus bâclés, a été mis en ligne à 16h46. Celui d’Ouest France à 16h05. En fait, beaucoup se sont contentés de reprendre une dépêche AFP. Tous insistent sur la mise à l’écart du commissaire Chassaing décidée par le ministre, aucun sur la responsabilité de la Ville et de la préfecture.

Il ne pouvait en être autrement. Début septembre on annonçait que le rapport de l’IGA serait publié avant le 15 septembre. Il n’était pas nécessaire d’être grand clerc pour comprendre que cela signifiait vendredi 13 dans l’après-midi – à un moment où, approche du week-end aidant, journalistes et lecteurs ont mieux à faire que de vérifier les informations qu’on leur fournit. Et le lundi ce sera déjà de l’histoire ancienne !

Effet d’amorçage

Cette petite astuce est classique. Elle ne suffit pas à caractériser une manipulation. En revanche, il semble bien que la publication du rapport avait été habilement préparée par une communication préventive, au moins à l’attention des Nantais.

Tout repose sur un biais cognitif bien connu : notre cerveau reconnaît plus vite et considère plus facilement comme vrai ce à quoi il a déjà été exposé. De nombreuses expériences de psychologie cognitive ont montré qu’on peut exploiter ce biais pour exercer un effet d’amorçage, ou priming, en présentant au public des stimulus qui orienteront sa compréhension d’un fait ou d’une information à venir. Or que constate-t-on ?

  • Mercredi 11 septembre, Le Canard enchaîné publie un important article (40 % de sa page 3, avec appel en Une) issu d’une fuite sur l’enquête de la PJ de Rennes. Son titre : « Ces 77 minutes qui accablent la polices des polices après la noyade de Steve ». Le Canard est un journal satirique, vocation qui permet une certaine fantaisie dans la présentation des faits, mais une grande partie de la presse reprend son traitement qui, Breizh-info l’a noté, mélange des pommes et des oranges pour mettre la police en accusation.
  • Jeudi 12, Ouest France publie un article intitulé : « Mort de Steve. Le rapport ne conclut pas à ‘une faute de la Ville et du préfet’ ». C’est formellement vrai : le mot « faute » ne figure pas une seule fois dans le rapport (sauf dans la locution « faute de », synonyme de « en l’absence de »). Mais cela passe sous silence les responsabilités pointées par l’IGA. On note que l’indiscrétion dont Ouest France bénéficie provient explicitement du ministère de l’Intérieur, qui n’a sans doute dit que ce qu’il voulait dire.
  • Vendredi 13 au matin, Presse Océan publie deux pages sur le thème « Mort de Steve : un policier parle », annoncé en Une sur quatre colonnes. L’article ne contient rien de neuf mais reprend des informations déjà évoquées par lui en juillet, dont la tonalité générale tend à incriminer la police.
  • Vendredi 13 dans l’après-midi, annonçant la publication du rapport de l’IGA, Christophe Castaner n’insiste pas sur son contenu mais sur la mesure concrète qu’il a prise : le commissaire Chassaing « sera muté sur un emploi sans responsabilité de maintien de l’ordre ».

L’auditeur ou le lecteur lambda pressé de partir en week-end complète sans peine la boucle du storytelling : si le commissaire est muté, c’est qu’il a fauté, n’est-ce pas ? Quelle faute ? Pas de doute, puisqu’on en a tant entendu parler : les grenades de désencerclement et les gaz lacrymogènes qui ont déclenché un mouvement de foule sur le quai Wilson, provoquant la mort de Steve Maia Caniço. Inutile de se plonger davantage dans l’austère et volumineux rapport de l’IGA. L’éloignement du commissaire Chassaing « peut être perçu comme une sanction », estime Presse Océan dans la foulée.

Ce qu’a écrit l’IGA est très différent de ce qu’on laisse entendre

Or ce storytelling est erroné à plus d’un titre :

  • L’IGA ne se penche absolument pas sur les circonstances et les causes de la mort de Steve. Instance administrative, elle souligne au contraire son souci de « ne pas interférer avec l’ensemble des procédures judiciaires ouvertes à la suite du décès de M. Steve Maia Caniço ».
  • Le commissaire Chassaing ne fait pas l’objet d’une « sanction » (et Christophe Castaner s’est bien gardé de prononcer le mot). Son éloignement n’est qu’une mesure conservatoire dans l’attente des résultats de l’enquête judiciaire. Si l’enquête n’aboutit à rien, il sera mis hors de cause.
  • L’IGA n’évoque d’ailleurs aucune faute de sa part mais seulement un « manque de discernement », c’est-à-dire une erreur d’appréciation, à laquelle elle s’attache bien moins qu’aux insuffisances de la ville de Nantes et de la préfecture.
  • Le manque de discernement du commissaire porte sur « le choix de la manœuvre […] à savoir une progression à pied pour reconquérir le terrain en direction du bâtiment dit le ‘bunker’ et procéder à des interpellations ». Grenades et lacrymogènes, eux, ne lui sont pas reprochés car « l’intervention des policiers a effectivement été réalisée dans le cadre de la légitime défense ». Si la justice suit cette évaluation, la police est hors de cause dans la mort de Steve.

On pourrait donc dire que le rapport de l’Inspection générale de l’administration dégage en grande partie la responsabilité de la police et que Chassaing n’est qu’un « bouc commissaire ». Mais la séquence et la présentation des informations pour le grand public sont telles que l’impression inverse prévaut.

Johanna Rolland saura-t-elle se montrer reconnaissante ?

Étrangement, on constate aussi que Christophe Castaner, ministre de l’Interieur, joue un rôle majeur dans cet épisode. Un ministre qui manœuvre contre ses fonctionnaires ? S’il s’agit de ramener provisoirement la paix dans les esprits, ce n’était pas d’une grande utilité. Le mouvement d’indignation qui avait secoué Nantes en juillet s’est apaisé. La faible fréquentation de la manifestation du 14 septembre (moins de deux mille manifestants) l’a bien montré.

En même temps, selon une expression chère au macronisme, le rôle de paratonnerre assigné au commissaire Chassaing écarte (provisoirement ?) la foudre de Johanna Rolland. Six mois pile avant les élections municipales de 2020, c’est une chance immense pour elle. Comment pourrait-elle témoigner sa reconnaissance envers Christophe Castaner, son ancien camarade du parti socialiste ? Les dirigeants de La République en marche (LREM) ont peut-être leur petite idée sur la question.

E.F.

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