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L’affaire Dreyfus (1894-1906), du nom de cet officier juif alsacien accusé d’espionnage au profit de l’Allemagne, est toujours présente dans nos mémoires. Elle resurgit, au gré de l’actualité, comme une référence historique essentielle. Mais qui était au juste le capitaine Dreyfus ? Y a-t-il eu plusieurs affaires plutôt qu’une ? Le « J’accuse… ! » de Zola en offre-t-il un récit exhaustif ? Et l’écrivain a-t-il été assassiné ? Quels ont été les rôles réels des militaires Picquart et Esterhazy, du politique Clemenceau et de l’écrivain Péguy ? Les dreyfusards sont-ils à l’origine des pétitions ?
C’est à ces questions, et à bien d’autres encore, que répond le livre d’Alain Pagès, tour à tour chronique d’un roman-feuilleton aux multiples rebondissements, plongée dans l’imaginaire de l’Affaire, réflexion sur ses « fake news » et méditation sur son actualité, entre erreurs judiciaires et « nouvel antisémitisme ».
Universitaire, professeur émérite à la Sorbonne nouvelle, spécialiste de l’œuvre d’Émile Zola, Alain Pagès a publié, aux éditions Perrin, Une journée dans l’affaire Dreyfus. « J’accuse… » (2011), Zola et le groupe de Médan. Histoire d’un cercle littéraire (2014). Éditeur de la correspondance intime d’Émile Zola, chez Gallimard (Lettres à Jeanne Rozerot, 2004 ; Lettres à Alexandrine, 2014, prix Sévigné 2015), il est également l’auteur de Émile Zola : de J’accuse au Panthéon (2008).
L’affaire Dreyfus. Vérités et légendes, Alain Pagès, Perrin, 2019.
Nous avons interrogé l’auteur de l’ouvrage.
Breizh-info.com : Qui était Alfred Dreyfus ? Pouvez-vous nous parler brièvement du contexte de cette affaire ?
Alain Pagès : Alfred Dreyfus était un capitaine de l’armée française, un officier d’artillerie, ancien élève de Polytechnique. Il a été accusé de trahison et condamné en décembre 1894, alors qu’il était innocent. Envoyé au bagne, enfermé dans une île près de la Guyane, l’île du Diable, il y est resté cinq ans avant qu’on ne se décide à réviser son procès, en 1899. À nouveau condamné (d’une manière absurde !), il a finalement été gracié par le président de la République, en septembre 1899. Et il a dû attendre plusieurs années encore avant que la Cour de cassation ne reconnaisse son innocence, par un arrêt solennel, en juillet 1906. En dehors de la condamnation de Dreyfus, en 1894, l’épisode le plus célèbre de cette histoire est la publication par Émile Zola, en janvier 1898, de son « J’accuse » dans L’Aurore : cet article, très célèbre aujourd’hui, a relancé toute l’histoire de l’affaire Dreyfus. Il a permis que les faits soient connus. Et l’opinion publique, d’abord hostile à Alfred Dreyfus, en qui elle voyait un « traître », a fini par être convaincue de son innocence. Mais cela a pris beaucoup de temps.
Breizh-info.com : Qu’est-ce que votre livre entend apporter par rapport à ce qui a déjà été écrit sur l’affaire Dreyfus ?
Alain Pagès : Mon livre est un ouvrage de synthèse qui propose une réflexion sur les questions que soulève aujourd’hui l’histoire de l’affaire Dreyfus. Publié dans la collection « Vérités et légendes », aux éditions Perrin, il évoque tous les aspects de l’affaire Dreyfus : la bataille judiciaire, les circonstances qui ont accompagné l’écriture du « J’accuse » d’Émile Zola, le rôle des expertises, le poids de l’antisémitisme dans l’idéologie de cette époque… Il est composé d’une série de courts chapitres qui s’efforcent de répondre à une question simple. Le lecteur pourra lire ces chapitres d’une manière continue, mais il pourra aussi choisir directement le chapitre qui lui convient en parcourant le livre comme il le souhaite.
J’ai voulu souligner l’opposition entre « vérité » et « légende » qui caractérise l’affaire Dreyfus, c’est-à-dire cette recherche de la vérité, accompagnée d’une lutte permanente contre les légendes (les « fake news » de l’époque !), qui a marqué le combat que les dreyfusards ont mené pour faire reconnaître l’innocence d’Alfred Dreyfus. Mon livre est aussi une plongée dans l’imaginaire de l’affaire Dreyfus qui a été vécue par le grand public, à la fin du XIXe siècle, comme un immense roman-feuilleton aux multiples rebondissements.
Breizh-info.com : L’affaire Dreyfus est-elle autant liée qu’on le dit à un antisémitisme présent au sein du pouvoir à l’époque en France, ou bien peut-on observer d’autres facteurs ?
Alain Pagès : L’antisémitisme est incontestablement à l’origine de la condamnation du capitaine Dreyfus en décembre 1894. En 1894, le ministre de la Guerre, le général Mercier, fait condamner Alfred Dreyfus, parce qu’il est soumis à une sorte de chantage politique qui provient de la presse nationaliste et antisémite de l’époque. Le grand représentant de cette presse est Édouard Drumont, l’auteur de La France juive, ouvrage publié en 1886, dénonçant la « puissance juive » et qui a connu un grand succès de librairie. Avec le journal qu’il dirige, La Libre Parole, Édouard Drumont s’est emparé du cas d’Alfred Dreyfus, et il a mené une violente campagne pour dénoncer le « juif » Dreyfus, qu’il présentait comme un « traître ». L’affaire Dreyfus se développe dans un climat de nationalisme exacerbé qui s’explique par le traumatisme que la France a connu au moment de la défaite contre la Prusse, en 1870.
Breizh-info.com : Quelles furent les conséquences majeures de l’affaire Dreyfus ?
Alain Pagès : Le principe de laïcité, qui est l’un des fondements de notre démocratie républicaine, aujourd’hui, est directement issu du combat de l’affaire Dreyfus. La crise de l’affaire Dreyfus a conduit, au début du XXe siècle, à un renouvellement complet du personnel politique. Elle a permis l’arrivée au pouvoir d’une nouvelle génération d’hommes politiques, les radicaux, qui ont fait voter la loi sur les associations de 1901 et la loi de séparation entre l’Église et l’État de 1905. Ces deux lois ont inscrit dans notre vie démocratique le principe d’une séparation entre l’exercice de la politique et le domaine de la religion.
Breizh-info.com : Pourquoi l’affaire Dreyfus est-elle toujours, aujourd’hui, fréquemment dans l’actualité ?
Alain Pagès : Pour plusieurs raisons. D’abord, à cause de la résurgence de l’antisémitisme sous différentes formes, les plus violentes ou les plus pernicieuses. C’est la raison principale. Mais l’actualité de l’affaire Dreyfus, pour nous, vient aussi du fait qu’elle n’est pas une simple affaire judiciaire. Cette affaire renvoie à toute une époque – une époque de transformations politiques, qui a vu s’élaborer les fondements de notre démocratie républicaine, comme je viens de vous le dire. Je pense aussi au rôle de la presse dans le débat public, au pouvoir des médias, à cette capacité qu’ils ont, aujourd’hui, à s’emparer de tous les événements, à les faire durer, à les transformer en un long récit qui occupe l’attention. Les médias de la fin du XIXe siècle ont produit l’affaire Dreyfus, en quelque sorte. Ils ont transformé un événement, limité à l’origine, en un événement considérable, connaissant un énorme retentissement.
Breizh-info.com : Quels autres livres conseilleriez-vous sur la question ? Y a-t-il des films également qui peuvent être conseillés ?
Alain Pagès : On pourrait citer beaucoup d’ouvrages. Car on a beaucoup écrit sur l’affaire Dreyfus ! L’ouvrage le plus complet, aujourd’hui, est L’histoire de l’Affaire Dreyfus, des origines à nos jours, écrite par Philippe Oriol, parue aux Belles Lettres, en 2014. Il faut citer aussi la grande biographie que Vincent Duclert a proposée d’Alfred Dreyfus aux éditions Fayard, en 2006, sous le titre L’honneur d’un patriote.
Du côté du cinéma, je pense au film d’Yves Boisset qui date de 1995, une mise en scène très précise des grands épisodes de l’Affaire Dreyfus : c’est un film dont on peut voir les différentes parties sur YouTube.
Mais, évidemment, nous attendons tous la sortie prochaine sur les écrans, à la mi-novembre, du film de Roman Polanski, intitulé J’accuse, qui vient d’être récompensé par le Grand Prix du Jury au festival de Venise. Polanski explique qu’il a voulu réaliser un « thriller », en insistant sur l’affaire d’espionnage qui est à la base de cette histoire. Le personnage principal, interprété par Jean Dujardin, sera le lieutenant-colonel Picquart qui a essayé de faire reconnaître l’innocence d’Alfred Dreyfus contre l’avis de ses supérieurs…
Propos recueillis par YV
Crédit photos : DR
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