Edwy Plenel se définit comme étant un « Breton d’outre-mer » (Le Télégramme, samedi 21 avril 2018). Il croit au pluralisme de la presse. Une seule solution pour redynamiser Ouest-France ou Le Télégramme : le nommer directeur de la rédaction ; on sortirait de la platitude.

Médiapart : une santé éclatante

La santé de Médiapart est éclatante : 169 829 abonnés, 16,8 millions de chiffre d’affaires, 2,3 millions de résultat net en 2019 (Médiapart, 10 mars 2020). À coup sûr, on peut parler de la plus grande réussite journalistique de ces dix dernières années. 45 journalistes et 85 salariés. Et peut-être s’agit-il du seul journal numérique gagnant de l’argent. Edwy Plenel a donc raison de se féliciter d’une « rentabilité économique structurelle » depuis 2010, année où le site a obtenu son équilibre financier, seulement deux ans après sa création (2008).

La recette expliquée par Edwy Plenel : « éditoriale (un quotidien entièrement digital), professionnelle (une culture collective de l’enquête), démocratique (un journal radicalement participatif) et commerciale (un modèle payant par abonnement) ». Une particularité capitalistique : depuis le 15 octobre 2019, Médiapart n’a plus d’actionnaires (Médiapart, 10 mars 2020).

Deux experts indépendants ont valorisé l’entreprise à 16,2 millions d’euros. Pour « le rachat des parts des actionnaires, Médiapart a prévu d’utiliser ses 4,4 millions d’euros de réserves financières et de contracter, par une structure intermédiaire, un prêt bancaire maximum de 10,9 millions d’euros, remboursable sur une durée “comprise entre sept et neuf ans”. Chaque année, Médiapart versera donc 1 million d’euros environ pour rembourser sa dette » (Le Monde, jeudi 4 juillet 2019).

De solides bases capitalistiques

Si Edwy Plenel évoque facilement sa religion – « On trouve chez Médiapart de l’info inédite, inattendue, indépendante. C’est ça qui crée de la valeur. Pour nous, une info, c’est ce que les pouvoirs publics ne veulent pas que l’on rende public. Tout le reste relève de la communication » –, (Téléobs, 5 mars 2016), il est moins bavard pour préciser les bases capitalistiques qui ont permis à Médiapart de démarrer. Car cette aventure journalistique n’avait rien de militant. À la base, la Société des Amis de Médiapart qui compte 88 contributeurs : « Le metteur en scène Michel Vinaver (père d’Anouk Grinberg), Nicole Lapierre, Paul Alliès, le sociologue Christian Baudelot, feu Stéphane Hessel, Henri Hadjenberg, ancien président du Crif, le réalisateur Luc Dardenne… Des cadres du milieu de l’informatique aussi, qui amènent Xavier Niel (coactionnaire de L’Obs). Et puis quelques noms moins inattendus : les communicants d’entreprise Stéphane Fouks (Euro RSCG) et Maurice Lévy (Publicis), démarchés personnellement par Laurent Mauduit, ex-rédacteur en chef des pages Entreprises du Monde. Ce n’est pas suffisant. Les quatre cofondateurs Edwy Plenel, Laurent Mauduit, François Bonnet et Gérard Desportes, apportent leurs économies, une partie de leurs indemnités de départ du Monde pour ceux qui en viennent, voire s’endettent. Il faut encore solliciter des fonds d’investissement. Le 2 décembre 2007, Médiapart démarre avec 1,5 million d’euros. C’est une belle somme, en comparaison des autres sites qui parviennent péniblement à réunir quelques centaines de milliers d’euros » (L’Obs, 25 janvier 2018). On trouve aussi des investisseurs professionnels (Doxa et Écofinance) dont la part sera rachetée par le Spim (Libération, mercredi 3 juillet2019).

D’autres précisions nous sont apportées par Le Monde (jeudi 4 juillet 2019) : « La Société des Amis de Médiapart détient 16,8 % du capital et va encaisser 2,7 millions d’euros. Elle compte une kyrielle de petits actionnaires, dont Xavier Niel qui a injecté 200 000 euros dans l’aventure ».

Mais il ne faut pas oublier les « quatre fondateurs, Edwy Plenel, Laurent Mauduit, Marie–Hélène Smiejan et François Bonnet, propriétaires de 42,08 % du capital, qui obtiendront 6,8 millions d’euros, multipliant par plus de cinq leur investissement initial. À eux seuls, l’ancien directeur de la rédaction du Monde et la directrice générale qui avaient investi 550 000 euros au départ, vont toucher 2,9 millions d’euros. » Explication fournie par Plenel : « J’avais emprunté et hypothéqué l’appartement de ma compagne pour lancer Médiapart. J’ai donc pris mon risque. J’ai versé, jusqu’à fin 2017, 3 900 euros par mois pour rembourser. » Les bons comptes faisant les bons amis, « Marie-Hélène Smiejan affirme qu’une fois déduits les emprunts et l’impôt sur les plus-values, il ne reste plus “que trois millions d’euros” aux fondateurs » (Le Monde, jeudi 4 juillet 2019).

Une excellente affaire pour Stéphane Fouks (Euro RSCG) et le publicitaire Maurice Lévy qui avaient investis chacun 5 000 euros (Téléobs, 5 mars 2016). Dans le monde des affaires, on n’est pas habitué à multiplier par 5 la mise. Conclusion : les capitalistes devraient confier la direction de leurs entreprises aux trotskystes  – eux savent y faire pour fabriquer du profit et multiplier les petits pains.

À l’abri des aléas du « grand capital »…

Mais aujourd’hui, Edwy Plenel souhaite mettre Médiapart à l’abri des aléas du « grand capital ». C’est pourquoi la totalité des parts du site d’information est contrôlée désormais par un fond de dotation à but non lucratif : via la Société pour la protection de l’indépendance de Médiapart, le journal appartient maintenant au Fonds pour une presse libre qui en préserve et en protège définitivement l’indépendance.

Les ouvriers aux abonnés absents…

« De la vérité vraie, minutieuse, précise et factuelle », affirmait Edwy Plenel à l’époque où il était directeur de la rédaction du Monde (Le Monde 2, 25-26 juillet 2004). Méthode transposée avec succès à Médiapart où le savoir-faire des journalistes a permis la réussite d’un canard qui ne vit que par les recettes apportées par les 170 000 abonnés, mais « c’est pas la gauche ouvrière qui s’abonne à Médiapart », souligne Alain Krivine (L’Obs, 25 janvier 2018). Se flatter de ne solliciter ni de recevoir aucune « subvention » provenant de « mécène privé » (Médiapart, 10 mars 2020), comme le fait Plenel, semble exagéré lorsqu’on sait que c’est l’argent apporté par des capitalistes et des trotskystes ayant réussi dans les affaires qui a permis le lancement de Médiapart. Grâce à quoi, Plenel peut proclamer aujourd’hui : « Le plus important, c’est notre attachement à des médias libres et indépendants » (Libération, mercredi 3 juillet 2019).

Bernard Morvan

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