Dans son dernier ouvrage, Les Sentinelles d’humanité – Philosophie de l’héroïsme et de la sainteté, paru chez Desclée de Brouwer (janvier 2020), Robert Redeker, philosophe éminent, aborde au rivage de ces deux figures qui surplombent la civilisation européenne : le héros et le saint.

Figures intimidantes, évidemment. Mais figures de proue, qui se dressent à l’avant du navire de notre humanité, tranchant dans les flots de l’Histoire et ouvrant la voie à tous ceux qui se tiennent sur le pont. Du moins ceux qui osent encore se tenir sur le pont. Car le constat de Robert Redeker est glaçant de lucidité : notre Europe moderne a consciencieusement repoussé ces êtres d’exception aux confins d’elle-même, jusqu’à les éjecter tout bonnement de son champ de vision. Lorsqu’une civilisation ne se veut plus telle, mais ne se rêve plus que comme un agrégat de « consommateurs tranquilles et festifs, béats et futiles, inutiles à l’univers, attablés aux cafés, s’y attardant, déchus de toute exigence politique, spirituelle, humaine », que pourrait-elle bien extraire des héros et des saints, de toutes ces antiquités de pacotille qui risqueraient de lui rappeler – horreur et damnation – qu’elle se hissât un jour un peu au-dessus d’elle-même ? Le temps des anti-héros a hissé la grand-voile. Il prétend voguer vers l’accomplissement de l’homme, terre promise par le transhumanisme. En réalité, il saborde à grands coups de progressisme la dignité humaine, ou ce qui l’en reste. Des décennies – voire quelques siècles – de déconstruction philosophique, et voilà l’état de l’homme en tant qu’homme, de l’Européen du XXIe siècle : touché, coulé. Ou presque. Au cœur du naufrage, les héros et les saints peuvent encore jouer les bouées de sauvetage.

« Le besoin de héros et de saints »

Dans une langue aisée, fine et poétique, l’auteur dévoile au lecteur cette évidence, telle un trésor si visible qu’il en a été oublié, pour déchoir, presque, au rang de secret d’initié : les hommes ont besoin des héros et des saints. Tout simplement. Dressés en dehors du temps, héros et saint sont les guides qui « indiquent à la vie humaine sa direction », ils sont « une ouverture dans le ciel, taillée pour nous aspirer », des « mainteneurs » de la dignité humaine. Le premier jaillit dans l’instant héroïque, dans une fulgurance, un concentré, où l’homme donne bien plus que lui-même au moment même où sa vie lui échappe ; « cet instant est à la fois le temps dans sa totalité, et l’au-delà du temps, l’éternité ». Le second s’affranchit dans la longue durée « de l’égoïsme mauvais et de l’étroite personnalité » selon l’expression de Teilhard de Chardin. « Tous deux renoncent aux fausses séductions de l’existence », souligne Robert Redeker. Mais si la société les évacue comme on tire la chasse d’eau, ne restera plus que deux types d’individus – qui ne seront plus des hommes : « l’hilote consumériste digital », gavé en continu par « le maître transhumain ». Seul critère de distinction entre les deux ? L’argent évidemment, puisque tout n’est plus qu’économie. La voie pour y arriver ? Le culte de la victime, qui a remplacé celui du héros. La façon dont la victime a déchiré le tissu de valeurs qui reliait encore les membres des communautés sociales jusqu’à il y a peu ? Les grandes idées, philosophiques, morales, politiques, qui de matérialisme en nihilisme en déconstruction et autres détours ont savamment détressé l’essence de l’homme pour vider celui-ci de tous sens.

« Le héros et le saint entre cosmos et désordre »

En opposition au « terrorisme intellectuel de l’anti-essentialisme », qui résume à lui seul la culture contemporaine, et au « processus de décosmisation » qu’il induit, les figures du héros et du saint enrayent la vidange car elles seules positionnent l’homme, lui donnent une place, sa place. L’homme contemporain se retrouve découpé en tranches, « dont les rondelles seraient la vie intellectuelle, la vie sexuelle, la vie sociale », superposées les unes sur les autres comme pour un salami industriel – notons au passage que la vie spirituelle semble avoir pris la poudre d’escampette depuis belle lurette. L’homme n’est même plus un atome flottant dans un espace vide de sens. Il est atomisé. Au contraire, le héros et le saint s’inscrivent dans un ordre qui ne tient nullement du hasard mais de l’essence, où « chaque chose se situe à tel ou tel endroit de l’univers non par hasard mais par essence ». Plus que jamais, ils sont les sentinelles, les veilleurs, les phares dans la nuit qui peuvent permettre à l’homme de se réinscrire dans un cosmos.

Robert Redeker. Les sentinelles d'humanité

Quand les Européens en auront assez de jouer les bons gros toutous de supermarché. Assez de se lamenter sur ce qui est hors de prix – une carrière de rêve, un corps bodybuildé, des vacances de magazine… Assez de s’imbiber toujours un peu plus de niaiseries déversées à grands flots par la toile spongieuse des réseaux sociaux ou des plateformes de shoot en séries – histoire d’avoir toujours de quoi causer sur la dernière série Netflix ou HBO. Et bien il restera encore quelque chose pour eux. Bonaparte leur secouera les fesses. De Gaulle leur débouchera les oreilles. Jeanne d’Arc les libérera. Sainte Thérèse d’Avila leur ouvrira les portes de leur château intérieur. Saint Philippe Néri les fera rire. Alexandre le Grand les mènera droit vers le soleil. Saint François d’Assise leur enseignera à n’être plus rien pour devenir tout. Alors, entraînés dans ce cortège virevoltant de tous ceux qui ont vécu pour nous, les hommes, étonnés, découvriront peut-être ce qu’ils n’espéraient plus : eux-mêmes.

Un livre-étincelle, pour sortir de l’ombre ce qui brille paradoxalement sous les feux de la rampe, pour détricoter l’hypocrisie – ou plutôt la nocivité – d’une société dite du progrès, et pour rallumer l’espérance d’accéder à ce que nous sommes en vérité.

Au-delà même du propos central sur l’héroïsme et la sainteté, Robert Redeker escarmouche avec agilité un foisonnement de sujets qui nous concernent tous, de la nature du politique aux conséquences du transhumanisme, en passant par le remplacement du corps par le body ou le culte des idoles, allant de pair avec l’ère du soupçon et du sarcasme. En somme, un essai riche et rédigé avec art, ouvrant la voie à mille réflexions.

Les Sentinelles d’humanité – Philosophie de l’héroïsme et de la sainteté, Robert Redeker, Desclée de Brouwer (janvier 2020), 19,90 €.

Isabelle Lainé

Crédit photo : DR
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