L’empire britannique : de l’empire impeccable au nouvel ordre mondial [L’Agora]

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la lecture du titre, le lecteur s’interrogera sur la pertinence d’évoquer une notion et un temps apparemment révolus. Le lien est pourtant évident : l’Empire britannique, avec ses vertus, ses principes, ses préjugés, s’est prolongé jusqu’à nos jours, non sans avoir subi entre- temps un certain nombre de métamorphoses, dont la plupart en ont dénaturé l’essence même.

UN IDEALISME COMBATTIF

Ne soyons pas naïfs : qu’est-ce qu’un impérialisme sinon la volonté d’étendre un imperium, c’est-à-dire un commandement, un pouvoir, un ordre, une souveraineté sur une portion plus ou moins large d’un lieu défini. Les grandes civilisations de l’histoire en ont eu la tentation : les Chinois, les Égyptiens, – les Hébreux avec une violence génocidaire avouée et revendiquée dans l’Ancien Testament – les Grecs, les Romains, les Mongols, la France révolutionnaire, la France napoléonienne, laquelle a suscité l’inévitable et légitime rétorsion dominatrice de la Prusse puis de l’Allemagne.

C’est oublier un peu vite la lente construction impériale de l’Angleterre, la “fortress built by Nature for herself”, l’essaim d’hommes invincibles, ce “happy breed of men”, ce “blessèd plot, this earth, this realm” chantés par John of Gaunt, duc de Lancastre, dans le Richard II de Shakespeare, lui-même patriote intense et volontiers chauvin. Celtes, Anglo-Saxons, Danois et Normands en ont constitué la race. Des rois puissants, déterminés et clairvoyants ont progressivement construit l’ensemble impérial : Guillaume le Conquérant, bien sûr, dont le Domesday Book, cet état des lieux du royaume, constitue aujourd’hui encore un recueil irremplaçable pour l’historien. Henri Ier, prudent, sobre, dur, méthodique, qui commit l’exploit de maintenir la paix durant plus de 30 ans (quelle république, en dehors de la Suisse, pourrait- elle se prévaloir d’un tel exploit ?) Henri V, le vainqueur d’Azincourt, stratège d’exception mais également homme d’état aux multiples talents. Henri VII, fondateur d’une dynastie, les Tudor, qui à sa mort laissait son royaume prospère et en paix, craint dans toute l’Europe.

Le changement intervient avec Henri VIII. Pour des motifs dans lesquels nous n’entrerons pas car tel n’est pas notre propos, il adopta la Réforme, élément perturbateur dans le flot historique de notre civilisation. Roi parfois tyrannique, il eut assez d’autorité pour maintenir la classe marchande, financière et bourgeoise dans l’expectative. Mais ces gens d’argent, assoiffés de puissance, ennemis éternels des rois et des peuples, possédants dédaigneux de ceux qui n’ont rien, clan des haves, bourreaux des futurs have nots du temps de la Révolution industrielle, attendaient leur heure.

C’est sous les Stuart que l’antagonisme éclate. La Chambre des Communes, ruche frémissante et agressive, majoritairement puritaine, entraînée par Cromwell, le martyriseur de l’Irlande, l’homme qui, allié à la franc-maçonnerie et mettant le pied à l’étrier aux Juifs qui progressivement s’installeront au cœur de la puissance britannique, fera déplacer le centre financier mondial d’Amsterdam à Londres. Charles Ier décapité, Charles II ayant bientôt fait place à un Jacques II maladroit, enfin les rois bourgeois montent sur le trône. Ils prendront l’habitude, admise sans grand combat par Victoria, d’abandonner la politique aux premiers ministres et aux hommes d’affaire. C’est sous Victoria que prendra de l’ampleur l’idée impériale, après que Herbert Spencer, dans Social Statics (1851), eut proclamé supérieure aux autres la race anglo-saxonne.

UN IMPERIALISME DU BIEN

Dans la seconde partie du XIXe siècle, un groupe d’hommes entreprit de donner corps au concept d’Empire, non point dans une perspective de pure conquête matérielle et d’enrichissement personnel, mais fondé sur la noblesse d’esprit. Ils subirent deux influences hautement honorables : celle d’Arnold Toynbee, oncle du grand historien, et celle, prééminente, de John Ruskin.

Ruskin (1819-1900), l’un des grands intellects de l’ère victorienne, homme de hauts principes moraux, critique d’art de génie et superbe écrivain, refusait que les critères économiques d’une nation dussent se fonder sur l’idée que la « science » économique découle strictement de l’ordre naturel, indépendamment de tout jugement moral. Les protagonistes de l’action économique, affirmait-il, loin de pouvoir l’abstraire de toute contextualisation sociale – “the influence of social affection”, – se doivent d’admettre l’invalidité de l’assertion, courante par exemple chez un John Stuart Mill, un Adam Smith ou un Ricardo, selon laquelle les réalités sociales sont des éléments « accidentels et perturbateurs de la nature humaine », cependant que les considérations économiques, commerciales, marchandes émanent de «nécessités constantes ». C’est arc-boutés sur une telle fausse conception qu’ils tendent à considérer que « l’avarice » et le « désir de progrès » reposant sur la « convoitise » (l’homme est “a covetous machine”), laquelle est une « constante », cela autorise l’agent économique à agir uniquement ou essentiellement en faveur de son propre intérêt. Ruskin lui-même, altruiste et attentif au progrès social, prêcha d’exemple en sens inverse. Héritier d’une fortune considérable léguée par son père, il la dispersa dans de nombreuses entreprises philanthropiques.

Toynbee (1852-1883), quant à lui, insuffla dans l’esprit du groupe trois principes sur lesquels ses membres fondèrent leur action. 1er principe : l’Empire britannique a évolué sur la base d’une grande idée morale : la liberté. Celle-ci doit en cimenter l’unité. 2e principe : « la conviction que la priorité de tout homme devrait être le sens du devoir et l’obligation de servir l’État ». 3e principe : l’importance fondamentale d’exercer un service social, notamment en matière d’éducation (voir Carroll Quigley, Histoire secrète de l’oligarchie anglo-américaine, Culture & Racines, 2020).

Le groupe décidé à appliquer ces principes et à concrétiser l’influence de Ruskin et de Toynbee s’articule pour l’essentiel autour de quelques hommes d’exception formés au sein des bourses « Rhodes », dont le principal est Alfred Milner. Tous sont issus de l’Université d’Oxford, particulièrement des Collèges Balliol, New College et plus tard All Souls. Hommes riches mais intègres, « ils ne furent pas, est-il écrit dans un article de l’époque intitulé ‘‘The Ethics of Empire’’, des accapareurs de richesses et des pillards. C’était en raison de leur force de caractère et de leur objectif moral que la domination britannique en Inde et en Égypte est devenue l’incarnation de l’ordre et de la justice ». Car « la finalité de l’État est de construire des hommes (on songe ici aux conseils de Kipling à son fils), et sa force est mesurée […] par la personnalité morale de ses citoyens. » La fonction de l’État, loin d’être de diriger une conquête égoïste, indifférente au sort des gens et de pure accumulation matérielle, est « d’assurer aux individus non seulement la survie matérielle, mais aussi une existence moralement satisfaisante. » Preuve en est l’obligation pour la Couronne, en 1784, d’ôter à la Compagnie des Indes orientales la gestion de la région du Bengale, suite à l’effroyable famine que, par indifférence au sort des habitants et par pure cupidité, elle aggrava, ce qui entraîna entre 3 et 10 millions de morts, les cadavres s’accumulant sous les murs mêmes des palais où se déroulaient fêtes et banquets. Preuve aussi que lorsque les groupes privés, mus par leur unique intérêt, sont placés en position de domination, ils font fi de toute notion de devoir, de responsabilité humaine et de bien commun et ne se préoccupent que de piller et de se gaver. La NOP nous en donne un lumineux et sinistre exemple.

UN CHANGEMENT DE PARADIGME

Après la mort de Milner et le retrait progressif des hommes qui l’entouraient, les perspectives morales de l’Empire se modifièrent. Le souci britannique d’y inclure les États- Unis permit à celui-ci de s’orienter davantage vers une conception proche de celle de la Compagnie des Indes. Le souhait exprimé par Kipling dans son poème « The White Man’s Burden », dans lequel il souhaite voir les Yankees prendre leur part du fardeau, il n’est pas question que la colonisation ait pour but de satisfaire une soif de conquête gratuite et égoïste. Il est question, au contraire, de devoir : pourvoir aux besoins de ceux dont on occupe la terre (« to serve your captives’ need », ne point faire preuve d’arrogance et de vanité (« check the show of pride ») mais agir pour le bien des peuples que l’on domine : « to seek another’s profit/And work another’s gain ». Il fut certes vite conscient du combat inégal entre l’appât du gain, la tentation de la force pour d’inavouables desseins et la haute tenue morale souhaitée. Dans « Recessional », n’implore-t-il pas Dieu d’inspirer aux protagonistes de l’Empire de ne pas oublier leur mission : « Lest we forget », de ne pas céder à l’orgueil de la puissance (« For frantic boast and foolish word », mais bien de les soutenir et de les prendre en pitié : « Thy mercy on Thy People, Lord ! »

On sait ce qu’il est advenu avec l’américanisation de l’Empire, le glissement progressif vers le triomphe des « nécessités constantes » sur les besoins sociaux « accidentels », vers l’épanouissement de la « convoitise » et de « l’avarice » au détriment du devoir et de la responsabilité. Aux mains des banquiers, des gens de finance, des tortionnaires oligarchiques, l’Empire du bien s’est mué en désir impérial tyrannique, en dictature planétaire dont les agissements ont déjà causé plus de malheureux, de mutilés et de morts qu’ensemble les régimes nazi, pol potien, maoïste et staliniste du passé. Ces gourous de la perversion morale et du profit pour quelques-uns sont en route vers l’assassinat de masse. Leur objectif affiché n’est-il pas de parachever « une communauté humaine unifiée » dans le cadre d’une « religion universelle », celle des droits de l’homme ? Tout cela n’est-il pas en bonne voie depuis la trahison de Vatican II et l’alignement du pape François sur la perspective d’une gouvernance mondiale ? La guerre finale qui changera l’humanité est en route. Toutes les capitales s’y emploient : Washington, Jérusalem, Berlin, Paris, Bruxelles. Son aboutissement ? Une humanité choisie, restreinte, de 500 millions d’âmes, ainsi que le précisent les « Georgia Guidestones ». Un « entre soi » précieux et réconfortant (cf. Pierre Hillard, Chroniques du Mondialisme, Culture & Racines ; l’avant-propos est une clé indispensable à notre compréhension de ce qu’il se passe).

LA FORCE DE LA SEDUCTION

Il faut avoir connu l’enchantement des Colleges de l’Université d’Oxford pour se représenter la signification de l’Empire britannique au temps de sa splendeur. Il n’est de jour qui passe que je ne revive personnellement les heures vécues au sein de Corpus Christi, entre Christ Church avec sa gigantesque cathédrale, sa pelouse ouverte aux promeneurs, et Merton College où enseigna Tolkien. Entre les murs qui séparent Corpus des rumeurs de la ville, ne se sent-on pas protégé, préservé des futilités du monde ? Quand appuyé, au centre de Main Quad, la cour intérieure, contre la colonne du Pelican Sundial, devisant avec un professeur ou un condisciple, on attend de gagner le vaste Hall pour le repas de midi ou celui du soir ; quand, depuis les fenêtres de l’un des appartements, si on a la chance qu’elles donnent sur les jardins, on aperçoit à toute heure du jour et de la nuit des étudiants au travail dans la grande bibliothèque, dont le long tapis bleu, entre les rangées de volumes, court jusqu’au vitrail qui en fixe la limite ; quand, entre deux cours ou séminaires, assis sur l’un des bancs ou debout près de l’un des exubérants massifs de fleurs du Main Garden, on réfléchit sur un texte ou bavarde gaiement, on se prend à comprendre l’attrait exercé par le British Empire, avant qu’il ne se commette avec celui, vulgaire, prétentieux et brutal, du jeune frère d’outre-Atlantique. De l’un à l’autre, la vilenie humaine s’est illustrée dans ce qu’elle a de plus accompli : le passage du Beau au Laid.

Dr Michel Bugnon-Mordant, géopolitologue

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