Un roi sans divertissement, roman de Giono, adapté en BD

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Après Le Chien de Dieu, biographie de l’écrivain Céline, et Nez-de-Cuir, célèbre roman de Jean de La Varende, Jean Dufaux et Jacques Terpant adaptent un chef d’œuvre de Giono.

1843, en plein hiver. L’énigmatique capitaine de gendarmerie Langlois, taciturne et secret, se rend à Lalley, petit village isolé du Vercors (Isère), dans les massifs alpins. Il a pour mission d’élucider des disparitions inquiétantes, sans laisser de traces, comme si un mystérieux tueur y sévissait. Langlois identifie le meurtrier et l’abat froidement, sans procès. Une année passe. Après avoir démissionné de la gendarmerie, Langlois revient dans la vallée. Son mutisme intrigue les villageois. Il est devenu « commandant de louveterie », chargé ainsi d’éliminer les loups dangereux. La chasse au loup qu’il organise rappelle sa précédente traque. Il élimine le loup de deux coups de pistolet, comme pour le meurtrier. Puis il s’installe au village et se marie. Mais malgré toutes ses tentatives pour se divertir, il ne trouve pas la paix intérieure. Sans doute effrayé de sa fascination à la vue du sang d’une oie répandu sur la neige, il se suicide en fumant un bâton de dynamite…

Jean Dufaux, scénariste prolifique (Giacomo C., Murena…) et Jacques Terpant rendent hommage à Jean Giono. Ils avaient précédemment adapté en bande dessinée Nez de Cuir (2017) de La Varende et réalisé Le Chien de Dieu (2019), biographie de Céline.

Très habilement, Jean Dufaux ne reprend pas le schéma narratif du roman Un roi sans divertissement, caractérisé par la multiplicité des narrateurs. Ce procédé restituait la tradition orale et diversifiait les points de vue sur le mystérieux Langlois. Jean Dufaux réunit les différents narrateurs en un seul personnage, Giono en personne, sans doute par souci de simplification. Mais cette bande dessinée sera encore plus appréciée par ceux qui ont lu le roman.

Le titre du roman est inspiré par le propos du philosophe moraliste Blaise Pascal (1623-1662) : « Un roi sans divertissement est un homme plein de misères ». Pour Pascal, le divertissement est ce qui, en l’absence de foi en Dieu, rend la vie supportable, pour oublier notre condition de mortel. Mais le païen Giono en tire une vision désespérée. L’absence de raison de vivre est insupportable. Giono veut montrer que l’homme, pour sortir de son ennui existentiel par le divertissement, peut aller jusqu’à la fascination du Mal. Dans le silence blanc de l’hiver montagnard, cet ennui peut même conduire au meurtre ou au suicide.

Pour Jacques Terpant, adapter Un roi sans divertissement est une nouvelle aventure. Fasciné par la nature et ses beautés, Giono a dans ce roman décrit les lieux qui lui étaient chers.  Comme d’habitude, les dessins de Jacques Terpant sont somptueux. Raffinement et élégance résument son style. Connu pour ses adaptations de romans de Jean Raspail (Sept cavaliers, Les Royaumes de Borée), il a poursuivi dans cette voie par une série plus personnelle, Capitaine Perdu, avec pour héros un Pikkendorf, comme dans l’œuvre du romancier. Par la suite, il consacre une bande dessinée à Louis-Ferdinand Céline, intitulée Le chien de Dieu. Pour adapter Nez-de-Cuir, roman de Jean de La Varende, Terpant change de nouveau de style dans le but de mieux respecter l’atmosphère du roman.

Dans cette adaptation de Giono, Terpant montre une nouvelle fois son grand talent. Par un trait précis, il dessine les magnifiques paysages de cette région du Trièves. Sa couleur directe magnifie les décors immaculés des montagnes enneigées. Il reproduit les monuments et l’architecture des maisons authentiques de Lalley. Il parvient ainsi à illustrer les riches descriptions chères à Giono. Les personnages sont soignés, Jacques Terpant s’amusant à doter l’assassin de ses propres traits ! Il réussit même à recréer l’ambiance tragique si particulière de ce récit.

 

Pour comprendre cette ambiance, il faut rappeler le parcours de Jean Giono (1895-1970). La plupart de ses ouvrages ont pour cadre le monde paysan provençal. Le paganisme de Giono, passionné par la Grèce antique, apparaît dès ses premiers romans, écrits à la fin des années 1920. Il y dévoile sa vision de la condition de l’homme en prise aux questions morales et métaphysiques.

Mais fin août 1944, Giono est arrêté à la demande du communiste Raymond Aubrac, commissaire de la République dans le Sud-Est, qui lui reproche sa proximité avec la collaboration. Certes, Giono a publié Deux cavaliers de l’orage dans La Gerbe. Mais Giono, déjà arrêté en septembre 1939, cette fois-ci en raison de son pacifisme, a caché pendant la guerre des réfractaires et des Juifs. Giono a été victime de l’hostilité des communistes. Davantage que les convergences supposées entre sa célébration poétique de la nature et l’idéologie pétainiste du retour à la terre, ils ne lui pardonnent pas d’avoir pris ses distances avec eux et d’avoir dénoncé le stalinisme.

C’est ainsi un Giono blessé moralement qui rédige Un roi sans divertissement. L’ouvrage, écrit à l’automne 1946, n’a été publié qu’en 1947, à cause du Comité national des écrivains, issu de la Résistance.

Certains de ses romans sont devenus des grands classiques de la littérature française (Regain, Le Hussard sur le toit, Un roi sans divertissement, Les Âmes fortes…).

Kristol Séhec

Un Roi sans divertissement, 64 p., 17 euros, Editions Futuropolis.

Illustrations : DR
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