Jean-Louis Trintignant (1930-2022) ou l’élégance du tourment

Une carrière de 120 films

Insatisfait devant l’Éternel, Jean-Louis Trintignant confiait n’apprécier réellement qu’une dizaine de films sur les 120 qu’il avait tournés sur six décennies. Il retenait bien sûr les mythiques Et Dieu créa la femme (1956) et, dix ans plus tard Un homme et une femme, qui lui valut une renommée internationale à l’égal de celle d’un Belmondo ou d’un Delon, mais aussi des films à la carrière plus confidentielle comme l’envoûtant Grand Silence, de Sergio Corbucci (1968), un western hivernal où il ne prononce pas la moindre parole – un comble chez ce comédien au timbre de voix charnel et précieux, modulé par l’intelligence d’une articulation parfaite. Viril et cérébral : tels sont les deux adjectifs les plus à même de caractériser le personnage.

Une enfance troublée

L’acteur ne s’étendait que peu sur ses premières années vauclusiennes, et il lui faudra atteindre un âge respectable pour évoquer sa mère tondue à la Libération, exhibée à la Libération dans une charrette avec d’autres collaboratrices horizontales. Pendant ce temps, l’époux avait pris le maquis et était entré en résistance. À son retour, celui-ci invectivera son fils d’un : « Tu ne pouvais rien faire pour éviter ça ? » Cette culpabilité toxique s’enracine dans une identité troublée par la déception initiale de sa mère, à sa naissance. Elle souhaitait une fille, après son fils aîné. Qu’importe, Jean-Louis, aux longs cheveux bouclés, portera jupe et robe jusqu’à 7 ans – ce qui ne l’empêchera pas de se fantasmer à 15 ans pilote de rallye, rêve qu’il concrétise dans le film de Lelouch, où il dispute une véritable course automobile. 

La renaissance

Désireux de fuir un foyer dysfonctionnel, le jeune homme monte à Paris pour passer le concours de l’Idhec. Ce sera finalement le cours de Charles Dullin, au théâtre de l’Atelier, qui décide de la vocation du provincial encore perclus de timidité. Peut-être davantage que le cinéma, l’art dramatique sera la grande passion de l’artiste, qui n’aimait rien tant, depuis vingt ans, que les seuls-en-scène sans décor, à réciter du Prévert ou du Desnos. S’il détestait le Hamlet qu’il avait monté avec Maurice Jacquemont, en revanche son interprétation aux côtés d’André Dussollier dans la pièce de Nathalie Sarraute, Pour un oui ou pour un non, est un modèle d’intelligence et de maîtrise des effets. Dans ses entretiens, Trintignant évoquait la facilité avec laquelle il pouvait se glisser dans les rôles les plus antipathiques afin d’exorciser une part d’ombre qui caractérise ses rôles du Conformiste (Bertolucci, 1970), Rouge (Kieslowski, 1994), Ceux qui m’aiment prendront le train (Chéreau, 1998) ou Happy End (Haneke, 2015). L’homme excellait dans la dissimulation de l’incandescence des passions sous le granit des bonnes manières : le candide Michel Tardieu fou de Bardot dans le film de Vadim, Jean-Louis, le don juan catholique de Ma Nuit chez Maud (Rohmer, 1969) ou encore Georges, qui étouffe par tendresse sa femme hémiplégique dans Amour (Haneke, 2012), sont des êtres de pulsions, qu’endigue un discernement subverti par les désirs les plus profonds.

L’expérience du deuil

La vie de Trintignant est assombrie par les tragédies. À un an d’intervalle, il perd son frère aîné puis sa deuxième fille Pauline, à l’âge de 10 mois, au tout début du tournage du Conformiste, qu’il aborde dans un état de stupeur et d’effondrement psychique. En 2003, sa fille aînée Marie meurt sous les coups de Bertrand Cantat, à Vilnius, sur le tournage de Colette. Il ne se remettra jamais de cette ultime épreuve. Brisé par le drame, il glisse dans une mélancolie qui n’ignore pas la colère, feutrée, car les éclats n’étaient pas le fait de cet homme à la suprême élégance. Ne déclarait-il pas, sollicité par Haneke pour jouer Georges dans Amour, rôle qui lui vaut un César, qu’il ne pouvait accepter, car il était « en train de choisir le platane contre lequel il allait précipiter sa voiture » ? Le suicide attendra et lui laissera le soin d’annoncer à Emmanuelle Riva, au début du film : « Ça va aller de mal en pis, et puis après ça sera fini. » La vie, selon ce géant du cinéma.

Sévérac

Crédit photo : DR
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3 réponses

  1. …Sa fille littéralement massacrée à coups de pied et de poing par l’acteur gauchiste Bertrand Cantat ( qui a bénéficié d’une honteuse complaisance des intellectuels et médias français)…

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