Les carottes sont-elles cuites pour les frères Guillemot ?

En février de cette année, Yves Guillemot, PDG d’Ubisoft, expliquait « que, si une offre d’achat se présentait, « le conseil d’administration l’examinerait bien sûr dans l’intérêt de toutes les parties prenantes ». En mai, à nouveau questionné sur les mouvements de concentration qui affectaient le secteur du jeu vidéo, il ajoute : « il y a eu beaucoup de discussions autour de la consolidation dans l’industrie et chez Ubisoft en particulier. Comme nous l’avons dit en février dernier, nous avons tout ce qu’il faut pour rester indépendants. Nous avons le talent, la taille industrielle et financière, et un large portefeuille de licences puissantes. » Le groupe a développé des licences internationales à succès comme Assassin’s creed, Just Dance ou Les Lapins crétins. Mais la succession de retards dans la sortie de nouveaux jeux dont Far Cry 6, a fragilisé la position du groupe et pesé sur sa valorisation boursière. Ubisoft était donc vu comme une cible idéale. » (Le Figaro Economie, vendredi 5 août 2022)

Effectivement, la situation se complique sur le front boursier. La valorisation d’Ubisoft « est tombée au-dessous de 5,4 milliards d’euros, avec le prix de son action divisée par deux en quatre ans (de 100 euros en 2018 à 43 euros aujourd’hui). En 2021, son chiffre d’affaires a reculé de 4,4 %, à 2,1 milliards de dollars, pour un bénéfice net en chute de 23 %, à 79,1 millions de dollars. En outre, depuis de nombreux mois, l’entreprise est embourbée dans des affaires de harcèlement sexuel et moral qui nuisent à sa réputation et l’ont conduit à se séparer de plusieurs de ses dirigeants. » (Le Monde, jeudi 21 juillet 2022)

Mais il faut compter avec le géant chinois Tencent, leader mondial du jeu vidéo grâce à sa position dominante sur son marché domestique. « En 2018, le groupe était entré au capital d’Ubisoft et possédait un peu moins de 5 % du capital au 30 avril. » Or Tencent aurait l’intention de renforcer sa participation, croit savoir Reuters, qui précise que le géant chinois aurait pris langue avec la fratrie Guillemot (les fondateurs et actionnaires de référence d’Ubisoft, qui possédaient 15,98 % du capital et 22,3 % des droits de vote au 30 avril) pour lui acheter tout ou partie de leurs actions et compterait acquérir des titres auprès d’autres actionnaires. » (Les Echos, vendredi 5-samedi 6 août 2022). Une éventuelle bataille boursière ravirait les petits actionnaires puisque cette annonce fait décoller le cours : 46,01 euros jeudi 11 août, soit une progression de 6,83 % en un an.

On se pose des questions à propos des intentions de Tencent. « Veut-il renforcer encore ses liens avec le français en vue de collaborer sur des nouveaux jeux ou compte-t-il en devenir l’actionnaire de référence ? » Tout est possible puisque « le leader mondial du secteur proposerait une surprime de 127 % par rapport au cours d’Ubisoft, avec un prix de 100 euros par action, avance Reuters. » (Les Echos, 5-6 août 2022). Le choix apparaît simple : ou bien une bataille boursière afin de contrer une OPA inamicale de Tencent ou bien un arrangement avec les Chinois ?

Une première guerre avec Vincent Bolloré

Il faut reconnaître qu’en matière de bataille boursière, les frères Guillemot ont une solide expérience ; ils l’ont acquise grâce – ou à cause – de Vincent Bolloré. « A côté d’Ubisoft prospère désormais sa filiale Gameloft, pilotée par un des directeurs et fondateurs, Michel Guillemot. Sa spécialité ? Les jeux faciles, conçus pour M. Tout-le-Monde. Des petits programmes qui se téléchargent sur des téléphones mobiles, téléviseurs ou tablettes… Ubisoft a concédé la licence de tous ses jeux à Gameloft en échange de 8 % de ses actions. La famille Guillemot détient en outre 20 % du capital de cette société cotée. « Nos métiers sont différents. Nous faisons des jeux très simples, que nous devons adapter à tous les types de supports mobiles », dit Michel. Ce marché a décollé en 2003, mais a véritablement explosé avec le succès des terminaux 3G : « On est passé de 100 à 4 000 collaborateurs, dit Michel Guillemot. Nous vendons de 150 à 200 millions de jeux par an au prix moyen de 1 euro. » L’an dernier, Gameloft a vendu pour 121 millions d’euros de jeux, qui lui ont rapporté 6 millions de profits net. » (Le Nouvel observateur, 23 décembre 2011). C’était trop beau pour durer. Car l’ogre Vivendi – c’est-à-dire Vincent Bolloré – flaire la bonne affaire ; lequel commence par augmenter sa participation dans Gameloft en passant de 17,34 % à 26,69 %, se rapprochant ainsi des 30 % qui l’obligeraient à lancer une OPA. A fin novembre 2015, la famille Guillemot détient seulement 16,63 % du capital et 25,11 % des droits de vote. Fin mai 2016, Vivendi fait l’acquisition de l’éditeur français de jeux mobiles Gameloft à l’issue d’un raid boursier éclair et d’une OPA hostile. « Acculée par Vincent Bolloré, la famille Guillemot a rendu les armes. Les cinq frères ont annoncé, mardi 7 juin, qu’ils céderaient leur part du capital de l’éditeur de jeux vidéo mobile Gameloft à Vivendi. « La famille Guillemot apporte, à regret, l’essentiel de ses titres Gameloft à l’OPA hostile de Vivendi », a déclaré Christian Guillemot, à la tête de Guillemot Brothers, le holding de gestion des participations de la famille dans Gameloft et Ubisoft, autre proie potentielle de Vivendi. » (Le Monde, jeudi 9 juin 2016) Notons que l’entreprise comptait 6 000 salariés et que les Guillemot ont encaissé 150 millions de la cession de leurs parts dans Gameloft. Avec ce pécule, la fratrie pourrait acheter 4 % du capital supplémentaire de Ubisoft et tenter de repousser l’assaut de Vivendi alors que ce dernier détient déjà 17,7 % du capital et les frères seulement 8,7 %.

Une seconde guerre avec Vincent Bolloré

Le second round démarre le 15 octobre 2015. Vivendi annonce qu’il a déboursé 140,3 millions d’euros pour acheter 6,6 % d’Ubisoft. Quelques jours plus tard, la participation de l’entreprise de Vincent Bolloré passe à 10,39 %, contre 9,45 % pour les Guillemot. « Nous nous battrons pour conserver notre indépendance. L’action de Vivendi n’était ni sollicitée, ni désirée. Nous observons avec attention la situation », écrit Yves Guillemot, le PDG d’Ubisoft, qui se dit « confiant et déterminé » (Le Figaro Economie, vendredi 23 octobre 2015). Ce dernier affirme avoir « le sentiment d’avoir subi une agression ». Et assure : « L’indépendance est la base de notre modèle de développement pour rester créatifs et leaders. » (Les Echos, jeudi 29 octobre 2015) Mais comme Vivendi possède une grosse trésorerie, l’opération d’achat d’actions sur le marché se poursuit à vive allure. A tel point qu’en juillet 2017, Vivendi détient 27 % du capital pour 24,54 % des droits de vote contre 13,57 % pour la famille Guillemot (pour 20,02 % de droits de vote). Et le 19 juillet, le cours atteint 53,50 euros. Depuis la mi-octobre 2015, l’action s’est envolée de 150 % ! L’entreprise vaut désormais 7,6 milliards d’euros. Dans ces conditions, le coût d’une OPA hostile serait élevé – trop sans doute (7 milliards d’euros). Vincent Bolloré renonce donc à une OPA ; il cesse également d’exiger un siège dans le conseil d’administration d’Ubisoft, d’autant plus que les Guillemot s’y opposent avec force.

Tout est bien qui finit bien, puisque, après deux ans de bagarre, Vivendi annonce le 20 mars 2018 qu’il « renonce à acquérir ou exercer un quelconque contrôle sur Ubisoft ». En effet « confronté depuis son entrée par surprise au capital du champion français du jeu vidéo à la résistance de la famille Guillemot, Vivendi a décidé de vendre sa participation de 27,4 %. Les plus de deux ans de siège n’auront toutefois pas été infructueux pour le groupe de médias contrôlé par Vincent Bolloré. Il va en effet empocher à l’occasion de cette sortie une plus-value de 1,2 milliards d’euros. » Autre élément qui joue en faveur des Guillemot : au même moment, Bolloré rencontre des difficultés avec Canal +. Vivendi « avait acheté au total quelque 30 millions d’actions, soit un peu plus de 27 % du capital, pour 794 millions d’euros. Il les revend pour 2 milliards. » (Les Echos, mercredi 21 mars 2018). C’est dans ces conditions qu’entre dans le capital un « allié » des Guillemot : le géant chinois du numérique Tencent qui prend 5 %. « Tencent et Ubisoft signent à cette occasion un accord de partenariat stratégique », indique Ubisoft. Les jeux vidéo d’Ubisoft sur PC et mobile seront édités, publiés et promus par Tencent sur l’immense marché chinois. « Cela donnera un coup d’accélérateur au développement d’Ubisoft en Chine, surtout sur le marché de l’e-sport », indique la société (Le Figaro Economie, mercredi 21 mars 2018) On saura prochainement si les Guillemot ont fait entrer le loup dans la bergerie.

Les Guillemot n’ont pas fait grand-chose pour la Bretagne

Les cinq frères Guillemot (Claude, Michel, Yves, Gérard et Christian) se disent « vrais » et discrets Bretons, de Carentoir (près de Redon), face au médiatique Bolloré, né à Paris, qui met en avant son fief d’Ergué-Gabéric (près de Quimper). En 1986, ils ont repris le commerce d’engrais de leurs parents. « Passionnés par les premiers ordinateurs, ils ont commencé à vendre aux agriculteurs bretons l’informatisation de leurs affaires ». « Pour faire patienter les enfants dans le magasin il y avait un ordinateur avec des jeux », raconte leur oncle Jean-Louis Guillemot. Ainsi est né Ubisoft. » (Le Journal du dimanche, 21 février 2016) « En 1985, la première brique du futur empire est posée ; ils fondent Guillemot Corporation, un spécialiste des accessoires informatiques : l’entreprise est présidée par Claude. Un an plus tard, Ubi Soft (en deux mots) Entertainment voit le jour : Ubi comme « union des bretons indépendants », prétendent certains. » (Valeurs actuelles, 1er novembre 2018). Pour être discrets, ils sont discrets puisque Yves, le PDG, habite Londres dans le quartier de Chelsea. Ils ont consenti un petit effort pour Carentoir avec un simple établissement qui compte moins de cinquante salariés – on y fait du stockage et de la comptabilité, paraît-il ; si la charge de travail l’exige, on fait appel à des intérimaires. Car les Guillemot sont des libéraux de droite qui détestent les syndicats, et avec cinquante employés la création d’un comité  d’entreprise s’imposerait. Autre « action » bretonne : la fratrie a basé son fonds de placement (Guillemot Brothers) au Royaume-Uni, en abandonnant Vannes (Paris Match, 17 avril 2014). Si on considère le côté symbolique des choses, on constate que le siège social d’Ubisoft se trouve à Montreuil (près de Paris), alors que le siège social du groupe Rocher (Laboratoire de biologie végétale Yves Rocher, Petit Bateau …) demeure à La Gacilly (près de Redon). On a même vu Claude Guillemot devenir président du club des Trente (les grands patrons bretons) – un président « discret et connecté » (L’Express, 18 octobre 2009) ; quels services a-t-il rendu à la Bretagne ?

Si les Guillemot n’apprécient pas les syndicats, ils n’aiment pas davantage les impôts. Alors ils ont développé leurs activités de préférence dans des pays où l’Etat est « compréhensif ». En particulier le Québec. Présent à Montréal depuis 1997, Ubisoft compte près de 3000 employés en 2013. « Le gouvernement québécois a accordé à l’éditeur de jeux vidéo une aide financière de 9,9 millions de dollars (7,3 millions d’euros) ainsi que des crédits d’impôts. Depuis quinze ans, Ubisoft a bénéficié de nombreuses aides fiscales de Québec, dont les montants demeurent souvent secrets. » Outre les incitations fiscales et la souplesse du marché du travail, les charges sociales pour les employeurs étaient de 16,87 % en 2013 (Le Figaro Economie, mercredi 2 octobre 2013) « Assassin’s Creed, Rainbow six, Far Cry, Rayman, Splinter Cell… ils sont des centaines de millions à jouer tous les jours à ces jeux vidéo dans le monde. Tous ces « blackbusters » ont été conçus et développés dans les immenses studios d’Ubisoft, à Montréal, le troisième plus grand producteur de jeux sur la planète. » (Ouest-France, Ille-et-Vilaine, mercredi 2 octobre 2019). Aujourd’hui, les effectifs sont de 3 700 à Montréal. Avec ces quelques éléments, on voit tout ce que les Guillemot auraient pu faire pour la Bretagne. Se montrer à l’institut de Locarn, installer un drapeau breton, proclamer son attachement à la Bretagne, c’est bien, mais donner du travail aux Bretons, c’est mieux. Mais, comme dirait Yves Guillemot, « la France a, à nos yeux, beaucoup de qualités. Il faut néanmoins veiller à ce que le coût du travail y reste raisonnable » (Les Echos, lundi 2 juillet 2012) Question : le « coût du travail » en Bretagne reste-t-il « raisonnable » ?

Bernard Morvan

Crédit photo : DR
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3 réponses

  1. Les carottes sont-elles cuites pour les frères Guillemot ou plutôt pour le modèle socio-fiscal français ? Si seuls les Bretons achetaient leurs jeux, on pourrait leur reprocher de ne pas « en faire plus » pour la Bretagne. Mais Ubisoft vend dans le monde entier des produits immatériels. Pourquoi lui reprocher de s’installer là où il trouve les meilleures conditions ? On peut aussi bien dire que ses clients achètent ses jeux parce qu’il les aime, pas parce qu’ils sont produits par telle ou telle entreprise installée dans tel ou tel pays ! La France (et, volens nolens, la Bretagne) a poussé Ubisoft et les Guillemot à s’installer à l’étranger ; ils l’ont fait.
    A propos du cours de Bourse d’Ubisoft, il est vrai qu’il a chuté de presque 104 euros en 2018 à environ 45 euros aujourd’hui mais il serait honnête de signaler aussi que ces 104 euros résultaient d’une poussée spéculative provoquée par la tentative de Vivendi. Un an plus tôt, le cours d’Ubisoft tournait autour de 60 euros. Vous versez des larmes de crocodile sur un cours de 43 euros, mais ceux qui ont acheté des actions à 6,47 euros à la mi-août 2012, voici dix ans, n’ont pas à s’en plaindre ! Tencent ou Vivendi ne chercheraient pas à investir des milliards pour racheter Ubisoft si la société créée par les Guillemot ne les valait pas.

  2. Il est vain de vouloir réprimer les préoccupations de gestion chez un chef d’entreprise. Si celui-ci a aussi un sens civique, il va lui falloir trouver le bon équilibre.
    Mais la question politique n’a pas à reposer sur le bon vouloir de ces dirigeants. Il faut que le politique lui-même occupe cette place.
    Le protectionnisme peut se décliner de nombreuses bonnes manières !

  3. L’excuse du coût du travail en France pour raison fiscale expliquant l’absence d’emploi en Bretagne n’est pas recevable. Ubisoft a des équipes de développement à Montpellier et je crois en Aquitaine. Les frères Guillemot ne méritent pas de se dire Bretons. On ne peut pas en dire autant de son rival V. Bolloré qui a fait l’effort d’investir à Ergué Gabéric.

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