Au bar des Brisants, à la pointe de Lechiagat, j’attendais mon amie sinisante venue du Guilvinec à bicyclette, le vent de nordet encore accroché à ses cheveux. Elle voulait voir les albums de mon grand-père, officier d’état-major durant la guerre des Boxeurs, quand Pékin n’était qu’une poussière bruissante de portefaix et de mendiants, et que l’Occident se croyait le centre du monde. De Chine, il avait rapporté des photographies sépia, le goût du thé noir sans sucre, et cette coutume rugueuse d’éructer à la fin des repas, habitude transmise avec un zèle presque liturgique aux fils, puis aux petits-fils. Il m’a fallu des années de mariage pour m’en défaire, tant elle heurtait la bienséance de mon épouse.
En feuilletant ces images vieilles d’un siècle, la conversation glissa naturellement vers la Chine d’aujourd’hui. Le contraste frappait l’œil comme une gifle, d’un Pékin de terre battue à la métropole d’acier et de verre. Mon amie revenait de la capitale et me rappela que l’époque adore les façades, que la puissance chinoise pouvait n’être qu’un théâtre d’ombres, et que la réalité, derrière les affiches du Parti, était sans doute plus âpre. Elle me confia quelques références de vidéos censées apporter une nuance bienvenue.
De retour à la maison, je m’y plongeai. La nuance annoncée laissait place à un réquisitoire. Ces productions, probablement dues à des Chinois exilés et hostiles à leur gouvernement, dressaient un portrait sombre, parfois excessif, souvent dérangeant. Leur parti pris sautait aux yeux, leur intérêt n’en était pas moindre. Il m’a semblé utile d’en extraire quelques idées fortes, non pour les épouser sans examen, mais pour les soumettre à l’épreuve des faits. La Chine mérite mieux qu’un regard distrait, à l’heure où l’actualité nous hypnotise par les États-Unis ou la guerre en Ukraine, alors même que ce géant soutient une part de l’économie mondiale.
Imaginons un instant l’année 2050. Dans une ville de troisième rang du Nord-Est, Harbin peut-être, le ciel garde sa teinte gris industriel. Le silence étonne. Des ensembles résidentiels de trente étages, édifiés durant les années de fièvre, ressemblent à des stèles. La moitié des fenêtres est éteinte, l’autre abrite des habitants de plus de soixante-dix ans. Les cours d’école sont devenues des maisons de retraite. Les usines, jadis dédiées à l’électronique bon marché pour l’Occident, sont muettes, faute de bras jeunes pour faire tourner les machines. Pendant quarante ans, le monde s’est obsédé de l’ascension chinoise, du dragon qui s’éveille, des porte-avions et de l’intelligence artificielle. En levant les yeux vers les gratte-ciel, nous avons négligé les termites à l’œuvre dans les fondations.
La première fissure tient à l’arithmétique la plus froide, celle des corps. En 1980, le Parti communiste, hanté par le spectre malthusien, imposa la politique de l’enfant unique. Le calcul sembla d’abord payant. Une main-d’œuvre immense, peu d’enfants à charge, des salaires bas, une croissance fulgurante. La dette biologique, pourtant, finit toujours par être exigée. À force d’interdire les naissances, on a bâti une pyramide inversée. Le cauchemar du 4, 2, 1 est devenu tangible, un actif pour deux parents et quatre grands-parents. Dans les grandes villes, un jeune adulte comprend qu’il est l’unique filet de sécurité pour six vieillards, sans frère ni sœur pour partager le poids.
Depuis 2022, la population chinoise recule. Le phénomène s’accélère. Une société fondée sur le travail abondant vacille quand la cohorte active se contracte. Le pic de la population en âge de travailler date de 2014. À l’horizon 2050, la perte annoncée équivaut à l’effacement de tout le Brésil des chaînes de production. À cela s’ajoute la préférence pour les garçons, qui a engendré des dizaines de millions d’hommes sans perspective matrimoniale, ces guanggun, branches nues de l’arbre généalogique. L’histoire enseigne que les sociétés saturées de jeunes hommes frustrés deviennent instables. Le pouvoir tente aujourd’hui d’inverser la vapeur, autorisant deux, puis trois enfants, allant jusqu’à exhorter par messages la reproduction patriotique. La fécondité continue de chuter. On ne rallume pas la vie comme un interrupteur après quarante ans d’ascèse forcée, surtout dans une société hypercompétitive et coûteuse.
La comparaison avec le Japon revient souvent. Elle trompe. Lorsque l’archipel entra dans ses décennies perdues, il était déjà riche et protégé par un État-providence solide. La Chine vieillit avant de s’enrichir. Son revenu par tête demeure modeste au regard des charges à venir. Les caisses de retraite, selon des projections officielles, risquent l’assèchement dès la prochaine décennie. L’État n’aura d’autre choix que de monétiser, nourrissant l’inflation et décourageant davantage la natalité. Le cercle est vicieux. Les enfants uniques, jadis choyés, affrontent désormais des rythmes de travail exténuants dans une économie qui ralentit. Le capital humain, moteur du miracle, se grippe.
À cette impasse démographique répond une fuite en avant de béton. Pendant vingt ans, le logement fut la religion nationale. Les marchés financiers, jugés capricieux, et les contrôles de capitaux orientèrent l’épargne vers la pierre. Les ménages y concentrèrent l’essentiel de leur richesse. Le modèle des préventes permit aux promoteurs de vendre l’inexistant, d’encaisser aujourd’hui pour construire demain, de réinvestir sans cesse dans un cycle d’endettement. À son apogée, l’immobilier pesa près d’un tiers du produit intérieur. La valeur totale du parc atteignit des sommets vertigineux. Lorsque le pouvoir décida de serrer la vis financière en 2020, la bulle ne se dégonfla pas, elle éclata.
Des géants croulèrent sous des montagnes de dettes. Le drame véritable se joua ailleurs, dans ces immeubles inachevés où des familles, après avoir sacrifié leurs économies, continuent de rembourser des prêts pour des appartements sans fenêtres ni eau courante. Les villes fantômes, tours alignées où ne résident que le vent et la poussière, incarnent un gaspillage sans précédent. Des dizaines de millions de logements vides, un pacte social rompu, une confiance évaporée. Les mesures de soutien peinent à ranimer une croyance disparue. Personne ne souhaite attraper un couteau qui tombe.
Ce premier tableau n’épuise pas le sujet. Il en prépare la suite. Dans les prochains papiers, il sera question de la jeunesse qui décroche et d’un État qui, face à l’enlisement, pourrait être tenté par la fuite en avant. Comprendre la Chine exige du temps, de la patience, et le refus des slogans. C’est à cet effort que j’invite le lecteur.
Balbino Katz
Chroniqueur des vents et des marées
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Photo d’illustration : DR
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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