Au terme du premier papier, une évidence s’imposait comme une houle de fond, la crise chinoise n’est pas seulement affaire de chiffres, de pyramides démographiques inversées ou de montagnes de béton inhabitées. Elle s’insinue désormais dans les esprits. Après le matériel et le biologique, c’est le psychique qui cède. À la façade économique déjà lézardée s’ajoute une fissure plus inquiétante encore, celle d’une jeunesse qui ne croit plus au récit qu’on lui a servi.
Ce basculement s’exprime à travers un vocabulaire nouveau, né dans les replis d’Internet avant d’être traqué par la censure. Neijuan d’abord, que l’on traduit par involution, mot savant pour dire la course absurde où chacun court plus vite sans jamais avancer. Le jeune diplômé pékinois, formé depuis l’enfance à l’excellence sous contrainte, découvre à l’arrivée un marché du travail saturé, des horaires exténuants et un horizon matériel inaccessible. Il a passé le gaokao, franchi toutes les épreuves, obéi à toutes les injonctions, pour se voir proposer un uniforme de livreur. La compétition s’est refermée sur elle-même, comme un mécanisme grippé qui continue de tourner à vide.
De cette fatigue est né tangping, s’allonger à plat. Le geste n’a rien de paresseux. Il relève d’une grève silencieuse, presque métaphysique. En 2021, un jeune homme expliquait vivre avec presque rien, travailler le strict nécessaire, lire et dormir. Il appelait cela un choix sage. Le message fut entendu. Refuser de consommer, de fonder une famille, de s’endetter pour un appartement hors de prix, devint une manière de reprendre la main dans un jeu truqué. Le pouvoir, qui attendait de cette génération qu’elle travaille, achète et alimente la croissance, y vit une menace plus sérieuse que n’importe quelle pression extérieure. Les médias officiels dénoncèrent la honte de cette attitude, les mots furent effacés des réseaux, sans succès.
Puis vint bailan, laisser pourrir. Là où tangping relevait encore de la retenue, bailan assume le renoncement. Le terme, emprunté au sport, désigne le moment où l’on cesse de jouer parce que la partie est perdue. Dans la Chine urbaine, beaucoup de jeunes regardent l’économie comme un match déjà plié. Le chômage des 16-24 ans a atteint des niveaux tels qu’ils sont devenus politiquement indicibles. Les statistiques ont été suspendues, puis réintroduites sous une forme avantageuse. Une nouvelle figure sociale est apparue, celle des enfants à plein temps, diplômés retournés chez leurs parents, rémunérés symboliquement pour tenir leur propre rôle. Le trait prête à sourire, jusqu’à ce que l’on mesure la détresse qu’il recouvre.
Les images de promotions universitaires prenant la pose comme des corps inertes ont circulé un temps avant d’être effacées. Elles disaient pourtant l’essentiel. Une économie qui stagne a besoin d’ambition et de désir. L’innovation ne se décrète pas, elle naît de l’espérance. Or celle-ci s’étiole. Les exhortations officielles à manger l’amertume, chiku, sonnent creux auprès d’une génération confrontée à des structures bloquées, à la corruption ordinaire et au coût prohibitif de la vie urbaine. On ne fabrique pas l’avenir en convoquant la morale des champs des années soixante.
Ce découragement intérieur pèse déjà sur les institutions. Tandis que les jeunes s’allongent, les administrations locales s’enfoncent. Le système chinois, centralisateur dans la collecte des ressources et décentralisé dans les dépenses, a longtemps survécu par des artifices financiers. Les collectivités ont bâti routes, métros et quartiers entiers à crédit, via des structures ad hoc gagées sur la valeur du foncier. Tant que la terre montait, le jeu continuait. Avec l’effondrement immobilier, les recettes se sont taries. La dette, dissimulée hors bilan, apparaît désormais à nu.
Des villes réduisent l’éclairage public, retardent les salaires, réclament la restitution de primes anciennes. Certaines provinces reconnaissent leur incapacité à honorer leurs engagements. Le pouvoir central tente de lisser l’échéance en échangeant une dette contre une autre, sans pouvoir effacer le fait brut, l’argent a été englouti dans du béton sans usage. Ces gouvernements locaux deviennent des entités fantômes, paralysées, incapables de soutenir la consommation ou de préparer le vieillissement accéléré de la population.
Ce second tableau complète le premier. À la démographie déclinante et à la bulle immobilière succède la fatigue morale et institutionnelle. Dans le dernier papier, il faudra examiner ce qui reste souvent hors champ, la réaction du centre, le rôle du Parti, et la tentation, ancienne dans l’histoire, de chercher au-dehors une issue à des impasses intérieures. La Chine, derrière son théâtre d’ombres, oblige à regarder plus loin que le décor.
Balbino Katz
Chroniqueur des vents et des marées
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Photo d’illustration : DR
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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