Néron, ou la fabrication d’un monstre : quand l’histoire cède la place au mythe. Entretien avec Marie-France de Palacio

Empereur honni, matricide, incendiaire de Rome, persécuteur des chrétiens : peu de figures antiques ont suscité autant de rejet que Néron. Pourtant, derrière la légende noire patiemment construite dès l’Antiquité, l’homme et son règne demeurent largement insaisissables.

Dans un ouvrage ambitieux publié aux éditions LIF (collection Qui-suis-je ?), Marie-France de Palacio, professeure des universités honoraire et spécialiste reconnue de la réception de l’Antiquité, propose une relecture critique et nuancée de cette figure devenue mythique. En interrogeant les sources antiques, leurs arrière-plans idéologiques et leurs réécritures modernes, elle montre comment Néron est moins un simple tyran qu’un personnage tragique, façonné par des récits politiques, moraux et religieux. Une plongée érudite dans les mécanismes de fabrication de l’histoire… et du mythe.

Breizh-info.com : Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

Marie-France de Palacio : Professeur des universités honoraire, je suis spécialiste de littérature comparée et j’ai consacré l’essentiel de ma carrière universitaire à l’étude de la réception de l’Antiquité grecque et romaine dans la littérature européenne moderne, en particulier dans le champ fin-de-siècle et décadent. Ce fil directeur a structuré l’ensemble de mes recherches, de ma thèse jusqu’à mes travaux les plus récents.

Ma thèse de doctorat, Antiquité latine et Décadence (2001), puis plusieurs ouvrages (Reviviscences romaines, Ecce Tiberius, Tragédies de fins d’empires et d’autres) ainsi qu’une cinquantaine d’articles, ont exploré la manière dont la modernité littéraire et philosophique s’est réapproprié les figures antiques, en particulier celles des empereurs dits « de la Décadence », mais également comment d’autres empereurs modèles, tel Marc Aurèle, ont pu être reconsidérés par la lecture volontiers transgressive de la littérature de la fin du XIXe siècle. Mon corpus de recherche s’est composé de centaines de romans dits « antiquisants » ou « néo-antiques ».

Mon habilitation à diriger des recherches, ce diplôme qui, venant après le doctorat, permet à un maître de conférences de postuler à des postes de professeur des universités, portait sur la relecture allemande de la figure de Tibère entre 1870 et 1930, et sur la construction, dans l’espace germanique, d’un empereur mélancolique et tragique.

J’ai ainsi passé une grande partie de ma vie universitaire à étudier la manière dont la modernité s’est reconnue ou projetée dans l’Antiquité, en particulier à travers ses figures les plus controversées. Mes recherches ont porté de façon privilégiée sur les empereurs romains dits « de la Décadence », Tibère, Caligula, Claude (à travers Messaline son épouse, surtout !) Néron, Héliogabale, mais aussi sur la réception d’auteurs antiques (Catulle, Horace, Martial, Tacite, Suétone, Sidoine Apollinaire, entre autres), dans une perspective comparatiste attentive aux déformations et aux réinvestissements symboliques.

J’ai été professeure des universités en littérature comparée jusqu’en 2015, avant de me retirer de l’institution en prenant une retraite anticipée. Je poursuis aujourd’hui mes travaux de recherche de manière indépendante. Si je reste profondément attachée à l’exigence scientifique, j’explore également des domaines plus personnels de réflexion et d’écriture.

Dans cette perspective, mon livre sur Néron ne constitue pas un essai isolé, mais l’aboutissement logique d’un travail mené sur plus de vingt-cinq ans, interrogeant la manière dont certaines figures antiques ont durablement imprégné les imaginaires de la modernité.

Breizh-info.com : Néron a accédé au pouvoir à seulement 17 ans. Dans quelle mesure son âge explique-t-il, selon vous, ses excès, ses errances et ses choix politiques ?

Marie-France de Palacio : Néron naît au sein d’une constellation dynastique instable et violente, où s’entrecroisent incestes politiques, rivalités successorales, meurtres et alliances opportunistes. Sa mère, Agrippine la Jeune, femme de pouvoir, héritière de Germanicus, stratège implacable, a sans doute joué un rôle majeur dans le développement de la personnalité de Néron. L’enfant Néron est très tôt instrumentalisé, séparé de sa mère puis réintégré dans un jeu de forces qui le dépasse.

Pourtant, la trajectoire néronienne n’est pas programmée dès l’origine. La jeunesse de Néron est même prometteuse et peut laisser présager un pouvoir équilibré. Lorsqu’il accède au pouvoir à dix-sept ans, il n’est nullement livré à lui-même. Les premières années sont marquées par la tutelle d’Agrippine, puis par l’influence conjointe de Sénèque et de Burrus, et elles sont perçues dès l’Antiquité comme un temps d’« espérances ». La tradition d’une période de cinq années propices, le quinquennium Neronis, a cristallisé cette impression de trêve et de bonne gouvernance, même si sa datation exacte, et parfois sa validité même, demeurent discutées, y compris par les chercheurs modernes. En tout cas, rien, dans ces débuts, ne permet de conclure à une immaturité pathologique ou à une fatalité des dérives. Sous l’influence de ses conseillers, le jeune prince apparaît (ou, plus exactement, est présenté comme) soucieux de justice, respectueux des élites, et désireux d’inscrire son principat dans un horizon augustéen (clémence, promesse de bonne gouvernance, etc.). Les dérives ultérieures tiennent moins à une immaturité du jeune empereur qu’à l’inadéquation entre ses traits de personnalité et la nécessité de se plier aux contraintes du rôle impérial façonné par Auguste et consolidé par des empereurs plus âgés.

Ce que montre le parcours néronien, tel que les sources nous le transmettent, c’est moins l’échec d’un jeune homme que le décalage croissant entre une personnalité rétive aux codes aristocratiques et un pouvoir impérial fondé sur la maîtrise de soi. Les excès attribués à Néron ne sont pas des écarts de jeunesse. S’aggravant au fil du temps, ils sont comme les symptômes d’un rôle impossible à tenir autrement que dans la transgression et la mise en scène. L’historiographie antique s’est ensuite chargée de récupérer ce parcours catastrophique pour brosser le portrait d’un tyran précoce et monstrueux dès l’origine. Alors que, précisément, l’un des enjeux est de comprendre comment une figure devient, par sédimentation de récits, un destin.

Breizh-info.com : Les sources antiques, notamment Tacite, sont extrêmement sévères. Peut-on encore leur faire confiance, ou faut-il les lire comme des textes profondément idéologiques et politiques ?

Marie-France de Palacio : En effet, les sources sont très sévères, et dès l’époque contemporaine de Néron. Mais elles sont indissociables de leurs contextes d’écriture. Tacite, Suétone ou Dion Cassius n’écrivent ni à chaud ni sans arrière-pensée. Ils construisent une figure de Néron comme repoussoir politique, servant à valoriser les régimes suivants, en particulier les Flaviens et les Antonins. Le recours à l’hyperbolisation des crimes et la focalisation sur les transgressions privées participent d’une écriture nettement idéologique. Il ne s’agit donc pas de rejeter ces sources (les faits et méfaits existent sans doute), mais de les lire comme des reportages peu objectifs. Les sources antiques sur Néron ne relèvent pas d’une historiographie critique au sens moderne du terme. Elles privilégient la leçon morale et la condamnation.

Tacite passe souvent pour le plus fiable, et il l’est sans doute plus que Suétone, mais il n’échappe pas à cette logique. Il consacre à Néron les livres XIII à XVI des Annales, dans un récit dépeignant les étapes successives d’une dégradation progressive du pouvoir. Sénateur écrivant sous les Flaviens et sous Trajan, Tacite a tout intérêt, politiquement et idéologiquement, à noircir la fin des Julio-Claudiens afin de légitimer les régimes suivants. Néron y devient une figure idéale à rebours, comme contre-modèle. Suétone, en biographe, privilégie l’anecdote, le détail scandaleux et ce que l’on pourrait appeler la petite histoire du pouvoir, sans véritable souci de causalité politique. Cette écriture a pourtant exercé une influence décisive sur la réception moderne de Néron. C’est en effet largement à partir de ces récits de potins impériaux et de scènes scabreuses que s’est cristallisé le mythe néronien, beaucoup plus que sur les analyses politiques plus « sérieuses » de Tacite. Les textes antiques s’inscrivent en outre dans la tradition rhétorique de la vituperatio, qui autorise la surenchère de crimes sans obligation de preuve. Les contradictions entre les récits, les invraisemblances de certaines scènes célèbres (empoisonnement de Britannicus, fuite et mort de Néron, derniers mots) montrent bien que nous ne sommes pas face à des témoignages fiables, mais à des recompositions narratives.

Cela ne signifie pas qu’il faille rejeter ces sources, mais qu’il est nécessaire de les recontextualiser. Elles nous apprennent moins ce que Néron a été « en réalité » que la façon dont son évocation pouvait aider les Romains des Ier-IIIe siècles à évoquer leur situation politique présente. C’est précisément dans cet écart entre l’homme et sa représentation que se loge l’intérêt historique et intellectuel de la figure néronienne (et de bien d’autres figures d’ailleurs, mais cela est une autre question.)

Breizh-info.com : Vous montrez que le mythe Néron a parfois pris le pas sur l’homme. À partir de quand, selon vous, la légende noire l’emporte-t-elle définitivement sur la réalité historique ?

Marie-France de Palacio : Très tôt, sans doute au lendemain de la mort de Néron. Ce basculement ne se produit pas au terme d’un long processus médiéval, comme on pourrait le croire, mais presque immédiatement. Dès la fin du Ier siècle, la figure historique est déjà effacée au profit d’une reconstruction symbolique, allégorique.

Une étape décisive dans ce processus est la composition de la tragédie Octavie, peu après 68 (année de la mort de Néron). Œuvre de fiction, elle joue pourtant un rôle déterminant dans la fixation de la légende en établissant très tôt un véritable catalogue des crimes néroniens. On y voit déjà un tyran tragique, cruel, démesuré, stéréotype qui servira aux historiens et chroniqueurs héritant ainsi d’une certaine façon d’un Néron déjà mis en scène.

Le relais des IIᵉ et IIIᵉ siècles accentue ce mouvement. Sous les Flaviens, puis sous les Antonins, Néron devient un contre-modèle politique chargé de concentrer tous les vices du mauvais princeps, afin de valoriser, a contrario, les régimes en place. Mais c’est surtout avec les écrivains chrétiens que la figure bascule définitivement. Dès le IIᵉ siècle, Néron est associé au martyre de Pierre et de Paul, puis identifié au chiffre 666 par un jeu de numérologie sur Nero Caesar. Il est ainsi progressivement assimilé à la Bête de l’Apocalypse et à une préfiguration de l’Antéchrist. À ce stade, il n’est plus seulement un tyran mais une figure maléfique. Ce que confirme d’ailleurs l’existence alors de la rumeur d’un Nero redivivus (Néron ne serait pas mort, schéma qu’on retrouvera appliqué à d’autres dictateurs au cours de l’Histoire), preuve que cette figure excède rapidement le domaine historique pour entrer dans le registre du mythe. À partir du IIᵉ siècle, il devient pratiquement impossible d’accéder à Néron autrement que par le filtre d’une légende noire qui sera sans cesse amplifiée par les siècles suivants. Par la suite, la légende néronienne s’est transformée mais sans jamais s’effacer. Néron fait peur mais il fascine, encore de nos jours.

Breizh-info.com : L’incendie de Rome en 64 reste l’épisode le plus célèbre. Que sait-on réellement aujourd’hui ? Néron est-il coupable, indifférent, ou instrumentalisé par ses adversaires ?

Marie-France de Palacio : L’incendie de 64 est l’épisode le plus célèbre précisément parce qu’il est devenu, très tôt, une image support de légendes et de représentations (y compris picturales) mais aussi parce qu’il a fixé deux images vouées à un succès considérable : Néron cruel, Néron artiste.

Ce que l’on peut dire avec sûreté, c’est d’abord que les sources ne tranchent pas. Tacite rapporte la rumeur accusatrice, celle d’un incendie allumé sur ordre de Néron, mais il la rapporte seulement comme une rumeur. Le refus de Tacite de trancher sera pourtant largement gommé par la tradition ultérieure, qui transformera la rumeur en certitude. Ce que l’on sait également, c’est que la (vraie ?) réaction de Néron ne correspond pas au cliché de l’empereur indifférent chantant devant les flammes. Les témoignages, même hostiles, évoquent des mesures de secours puis une politique de reconstruction. Mais sur ce terrain aussi, l’interprétation des faits est ambiguë. Si certains présentent ces initiatives comme une réponse adéquate à la catastrophe qui a eu lieu, elles ont aussi fourni, pour ses adversaires, un terrain idéal à l’accusation, parce qu’elles ont été interprétées comme la preuve d’un projet préalable (rebâtir la cité, agrandir et embellir la Domus Aurea etc.) et donc d’une préméditation. L’ampleur et la dimension esthétique de la reconstruction ont contribué, sans doute à tort, à nourrir le soupçon politique.

L’autre élément décisif est le mécanisme religieux et politique de l’expiation. Dans l’Antiquité, un incendie de cette ampleur est perçu comme un signe, un prodigium, appelant une procuratio, c’est-à-dire une réparation rituelle et sociale. Le pouvoir doit donc désigner des coupables. Dans cette logique, la désignation des chrétiens comme boucs émissaires ne saurait être associée au délire gratuit d’un tyran fou, mais à un usage romain, celui de désigner comme responsable un groupe perçu comme dangereux pour la pax deorum et pour l’ordre civique. D’ailleurs Suétone classe la répression parmi les mesures « justes », ce qui montre que le scandale moral de la persécution est, pour partie, une construction rétrospective et amplifiée par la mémoire chrétienne.

Sur la culpabilité au sens strict, les preuves manquent et la tradition repose sur des récits, on l’a vu, sujets à caution. Ce qui est certain, c’est l’instrumentalisation de l’incendie. La légende noire du prince histrion et maléfiquement destructeur a de quoi s’alimenter. L’incendie cristallise le processus de diabolisation de Néron.

Breizh-info.com : Vous évoquez une réhabilitation progressive de Néron depuis quelques décennies. Pourquoi ce retournement historiographique ?

Marie-France de Palacio : Le retournement historiographique dont bénéficie Néron depuis plusieurs décennies, contrairement à ce qui se passe au XIXe siècle, ne procède pas d’un goût du paradoxe mais d’un changement de méthode dans l’approche des sources antiques. À partir des années 1960 (grossièrement), l’historiographie a cessé de considérer les récits traditionnels comme des reflets immédiats des faits pour les lire comme des constructions discursives, étroitement liées aux contextes politiques, sociaux et idéologiques de leur production. Les travaux de critique littéraire appliqués à l’historiographie antique ont montré que ces récits obéissent à des modèles narratifs et moraux qui orientent la lecture sans avoir pour objectif de restituer une chronologie factuelle.

Ce renouvellement s’inscrit dans un mouvement plus large de critique des sources. Et en effet il est important, on l’a vu, de se rappeler que Tacite, Suétone ou Dion Cassius écrivent après coup, sous d’autres régimes, et que, de plus, ils recourent à des schémas narratifs propres à la rhétorique antique. Parallèlement, les apports de l’archéologie, de la numismatique et de l’histoire urbaine ont contribué à reconstruire le portrait traditionnel. La mise au jour progressive de la Domus Aurea, la relecture de la politique de reconstruction après 64, ou encore l’attention portée à certaines décisions administratives et culturelles ont montré un Néron parfois plus rationnel que ne le laissaient entendre les récits centrés sur la démesure et le crime.

Il faut enfin souligner que cette « réhabilitation » est souvent mal nommée. Il ne s’agit pas d’absoudre Néron mais de le regarder autrement. Le travail historiographique récent ne vise pas (ou ne devrait pas viser, du moins,) à produire un Néron vertueux en lieu et place du tyran monstrueux, mais à comprendre comment et pourquoi une telle figure a été fabriquée, puis transmise avec une telle efficacité pendant près de deux millénaires.

Ce retournement est donc le signe d’un rapport plus critique et plus conscient à nos sources. Encore faut-il qu’il se fasse avec une neutralité que mettent parfois à mal des prises de position encore trop marquées par leur contexte de pensée. Le risque, aujourd’hui, serait de substituer à une légende noire un récit inverse tout aussi idéologiquement marqué, ce que la rigueur historiographique doit précisément éviter.

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Breizh-info.com : Néron se voulait artiste, poète, musicien. Cette dimension esthétique est-elle une posture politique, une provocation aristocratique ou une réelle vocation intime ?

Marie-France de Palacio : La vocation esthétique de Néron me paraît réelle, première, et entraîne une posture politique vécue comme provocation aristocratique. Les sources antiques ont souvent présenté l’activité artistique de Néron comme une mascarade, une déchéance ou une provocation ; or tout donne à penser qu’il s’agit d’une vocation réelle, mais née dans un cadre politique qui la rendait évidemment scandaleuse. C’est avec un enthousiasme sincère que Néron compose, chante, joue, se forme auprès de maîtres reconnus, et cherche la reconnaissance non seulement comme prince, mais surtout comme artiste. Cependant, dans la Rome impériale, la pratique publique des arts du spectacle est incompatible avec la fonction impériale. La scène, en exposant le corps et en soumettant le prince au jugement de la foule, constitue donc une atteinte directe à ce principe fondamental de l’ordre social romain qu’est la dignitas aristocratique fondée sur la distance et la maîtrise de soi. En montant sur scène, Néron transgresse une frontière symbolique majeure, car il brouille la distinction entre celui qui gouverne et celui qui s’expose.

La transgression que représentent ces « performances » confère immédiatement à son activité artistique une dimension politique. Ce qui peut être vécu par Néron comme une affirmation de soi devient, aux yeux de l’aristocratie, une remise en cause de l’ordre social. Mais Néron s’en moque et persiste. Ce faisant, il ne se contente pas de choquer, il substitue à la gravitas augustéenne une esthétique de l’émotion et de l’excès. L’exercice de l’art ou la passion des jeux du cirque sont dès lors perçus comme des provocations parce qu’ils renversent les hiérarchies et menacent les codes de la représentation du pouvoir. L’empereur est tenu d’incarner la mesure et la maîtrise au service de son peuple, alors que Néron songe à assouvir ses désirs phénoménaux et à trouver son propre plaisir avant toute chose. Dès lors, plus Néron s’affirme comme artiste, plus il fragilise la légitimité politique que son rôle exige.

La célèbre formule des derniers mots de Néron mourant, Qualis artifex pereo (« quel artiste je meurs », bien paraphrasé dans certains textes par « quel artiste le monde va perdre ! ») résume ce drame. Elle a souvent été lue comme preuve de narcissisme ou de folie ; mais (et c’est là une des beautés de la littérature de la fin du XIXe siècle) elle peut aussi être lue comme l’aveu tragique d’un homme qui n’est jamais parvenu à faire coïncider son identité avec la charge impériale. L’art, chez Néron, n’est ni un simple calcul politique ni une pure provocation. Mais le drame est que Néron a vécu l’exercice du pouvoir comme s’il avait à tenir un rôle au théâtre.

Breizh-info.com : Kierkegaard parle de mélancolie pour définir la nature de Néron. Cette lecture vous semble-t-elle pertinente ?

Marie-France de Palacio : Chez Kierkegaard, la mélancolie désigne une structure existentielle marquée par l’excès du désir et l’impossibilité de son accomplissement. Dans Ou bien… ou bien… (Enten-Eller, 1843), le philosophe danois écrit que « la nature de Néron s’appelle mélancolie ». Il ne s’agit pas de qualifier un tempérament psychologique au sens clinique, mais de désigner la douleur du sujet qui ne parvient jamais à coïncider avec lui-même. Néron devient l’emblème d’un désir infini condamné à se retourner contre lui-même, faute de pouvoir trouver une forme stable dans le monde.

C’est précisément cette lecture que je développe dans mon livre, dans la troisième partie consacrée aux représentations modernes de Néron. En particulier dans la littérature germanique autour de 1900, Néron est très souvent pensé comme un souverain tout-puissant en apparence mais intérieurement dépossédé de lui-même, incapable de trouver dans l’exercice du pouvoir une forme d’accomplissement existentiel. Cette tradition, dont on trouve l’expression littéraire aussi bien dans le drame et le roman que dans la poésie, fait de Néron un être en déséquilibre permanent, cherchant dans l’art, la scène ou l’exhibition publique une compensation à ce vide intérieur. Néron y apparaît comme une figure sensible, incapable de se satisfaire de la seule souveraineté politique. Dans cette perspective, la mélancolie néronienne n’explique pas les crimes, mais peut permettre de comprendre leur mise en scène au sein de l’histrionisme néronien ainsi que les formes variées de surenchère et d’égarement. Elle éclaire la manière dont Néron a pu être compris comme figure tragique de l’impossibilité d’être soi dans le cadre du pouvoir. Néron devient alors le révélateur en miroir d’une modernité inquiète, fascinée par les figures de l’artiste maudit, du souverain incompris, du solitaire incapable de s’inscrire dans l’ordre social.

Je trouve intéressant, pour ce que cela nous dit des priorités de notre société, que cette dimension quasi existentielle de la folie néronienne soit presque occultée de nos jours.

Breizh-info.com : Fratricide, matricide, assassin de ses épouses… Comment expliquer cette violence extrême ?

Marie-France de Palacio : Il faut distinguer les faits avérés, les soupçons et les amplifications. La violence n’est pas étrangère aux logiques du pouvoir romain, comme de tout pouvoir malheureusement. Ce qui rend Néron singulier, c’est que ces violences se jouent sur deux plans : la sphère politique (élimination des rivaux, etc.) mais aussi la sphère privée. L’ensemble forme un catalogue symbolique de crimes absolus, qui répond aux schémas antiques de la vituperatio et à la typologie traditionnelle du tyran.

La violence attribuée à Néron ne peut être comprise comme une simple pathologie individuelle. Elle s’inscrit dans le contexte d’un système dynastique propre à l’Empire julio-claudien, où les liens familiaux sont indissociables des rivalités politiques : frères ou demi-frères par adoption, mères, épouses peuvent devenir autant de menaces objectives pour la succession ou la stabilité du règne.

Ce qui singularise Néron tient plutôt à la nature symbolique des transgressions. Le matricide, en particulier, touche à un interdit fondateur. Mais Agrippine n’est pas une mère ordinaire : elle incarne la dynastie, la mémoire de Germanicus, la médiation même du pouvoir. En la supprimant, Néron élimine une rivale politique majeure mais rompt aussi symboliquement avec l’ordre de filiation qui fonde l’autorité impériale. Cette rupture intervient après l’élimination de Britannicus, fils de Claude et rival dynastique potentiel, que la tradition assimile volontiers à un fratricide au sens symbolique.

Une telle violence s’inscrit aussi dans une dynamique d’engrenage. À mesure que Néron cherche à s’émanciper des tutelles maternelle, sénatoriale et aristocratique, et à mesure aussi que disparaissent ou s’effacent les figures de médiation et de retenue (Burrus, Sénèque), il se trouve pris dans une spirale où chaque élimination appelle la suivante. Et même dans ses crimes, Néron échoue à se comporter en homme politique avisé. Au lieu d’agir par dissimulation et par calcul, il agit dans l’excès, la précipitation et la théâtralisation, comme le montre l’épisode tragique et presque invraisemblable de la mort d’Agrippine, de la noyade ratée à la scène, abondamment exploitée par les sources et surtout par la tradition iconographique, où Néron contemple le corps dénudé de sa mère assassinée. Dion Cassius affirme qu’il aurait fait mettre Agrippine entièrement nue, examiné ses blessures et déclaré ne pas avoir su qu’il avait une mère « si belle », tandis que Tacite rapporte cette scène avec une prudence significative, notant que certains l’affirment et que d’autres la nient. Quoi qu’il en soit, ce motif du regard porté sur le ventre maternel, d’où il est issu, repris et amplifié par la tragédie Octavie puis par des siècles de représentations picturales (j’en donne quelques exemples dans le livre), a joué un rôle décisif dans la construction d’un Néron monstrueux, incestueux et sacrilège.

Ainsi, la violence extrême qui lui est attribuée ne peut être expliquée par une cause unique. Elle relève à la fois d’un système politique violent, d’une transgression symbolique majeure, et d’un processus de construction historiographique qui a incarné en Néron l’allégorie des crimes les plus « hors-nature ». Certains épisodes, comme la mort de Poppée, frappée au ventre alors qu’elle était enceinte de Néron (encore le motif de la matrice), relèvent d’une tradition narrative dont le caractère sensationnel invite à la prudence. Il est significatif, enfin, que l’on ait parfois ajouté à ce catalogue, déjà chargé, des accusations d’infamies sexuelles ou d’inceste, signes d’une surenchère destinée à parachever la figure du monstre politique.

Breizh-info.com :  Après avoir écrit ce livre, qui est Néron pour vous aujourd’hui ?

Marie-France de Palacio : Écrire ce livre m’intéressait comme un défi personnel, en tant que littéraire ayant longtemps travaillé sur la réception. J’ai voulu non seulement revenir de manière approfondie aux sources antiques, mais aussi m’informer des travaux historiographiques contemporains et des recherches les plus récentes, afin de produire, après assimilation, une synthèse lisible et fluide, au sens le plus exigeant de la vulgarisation, en m’éloignant volontairement de l’appareil critique lourd et des notes de bas de page qui avaient accompagné mes travaux antérieurs.

Surtout, j’ai voulu me demander non seulement qui était Néron, mais ce qu’il représentait. Or, dans son cas, la charge symbolique est telle, et ce dès l’Antiquité, qu’il est impossible d’en proposer un portrait fixe. Néron nous parvient à travers des sources orientées, relayées, amplifiées, parfois contradictoires, sans cesse réécrites selon des enjeux politiques, moraux, religieux ou esthétiques. Même l’historiographie contemporaine, pourtant plus prudente, ne sort pas entièrement du mythe ; elle en propose plutôt une reconfiguration.

Après avoir écrit ce livre, il me semble que Néron n’est ni un monstre à absoudre ni une victime à plaindre. Il excède même sa catégorie de tyran pour devenir une figure tragique, au sens fort, que je m’efforce de dégager de toutes les strates d’interprétations accumulées sur lui. Néron n’est pas réductible à la légende noire qui l’a figé très tôt, mais il ne s’en détache jamais complètement non plus. Il demeure à l’intersection de l’histoire et du mythe, disparaissant sous les récits et les images projetés sur lui. C’est sans doute cette position instable qui explique la cohérence paradoxale de cette figure : Néron concentre la démesure du pouvoir, la transgression des normes, la fascination pour l’art, la violence exercée et subie, et la théâtralisation de soi jusqu’à la mort. Il se met en scène, et cette mise en scène est aussitôt relayée, amplifiée et fixée par la tradition, comme si Néron était décidément irréductible à l’existence politique que le destin lui assigna, dans un cadre impérial qui exigeait la retenue et l’effacement. Avec lui, le pouvoir se confond avec la représentation, l’autorité se transforme en spectacle.

Après avoir consacré plusieurs décennies à lire, relire et analyser les réécritures modernes de l’Antiquité, j’ai sans doute conservé une forme de tendresse pour certaines figures impériales, en particulier Néron et Tibère. Non pas pour ce qu’ils furent réellement, car l’être historique se dérobera toujours, et de plus on ne peut dire que leurs règnes furent exemplaires, mais pour ce que l’on a voulu voir en eux, et ce qu’ils ont permis de projeter dans les Lettres et les Arts. Néron, relu comme esthète excessif, artiste impossible, figure de la création retournée contre elle-même ; Tibère, reconstruit comme grand mélancolique, reclus, soupçonné de folie, victime autant de la calomnie que de ses propres démons : ces empereurs ont été pensés, réécrits, parfois aimés, comme des fous malheureux, écrasés par les récits que l’histoire a fabriqués autour d’eux. Il y aurait aussi à dire sur Caligula, auquel on doit notamment un fascinant et poétique roman de la fin du siècle (César de Nonce Casanova).

Cette tendresse n’a rien à voir avec une indulgence complaisante. Elle est celle d’une chercheuse attentive aux mécanismes de la projection culturelle. Ce qui m’intéresse, au fond, ce n’est jamais l’homme en soi, forcément inaccessible, mais la figure qu’il devient. Néron et Tibère sont moins des êtres historiques que des miroirs offerts aux angoisses, aux fantasmes et aux rêves esthétiques de la modernité. C’est peut-être pour cela qu’ils continuent de nous parler, parce qu’ils nous renvoient aux raisons et aux manières de faire de l’histoire, de la littérature, de l’art, pour donner sens à la fragilité humaine.

Propos recueillis par YV

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