Hiver 1688 : en quelques semaines, Jacques II d’Angleterre est balayé du trône par une opération politique et militaire menée par son propre gendre, Guillaume d’Orange. Comment un Stuart, pourtant aguerri par la guerre, a-t-il pu perdre si vite une couronne héritée de ses ancêtres ? Dans Jacques II d’Angleterre, la tragédie d’un Stuart (éditions Godefroy de Bouillon), Bertrand de Ramondy choisit une forme originale : faire parler le roi de l’intérieur, entre récit historique, scènes romanesques et regard personnel.
Conversion au catholicisme, bras de fer avec l’Angleterre anglicane, naissance d’un héritier qui précipite tout, trahisons au sommet — jusqu’à Marlborough — puis exil en France : l’auteur brosse le portrait d’un monde qui bascule. Une contre-lecture assumée, à rebours de l’image d’Épinal d’un Jacques II passif, pour revisiter un tournant majeur de l’histoire britannique… et des relations franco-anglaises. En dressant le portrait foisonnant d’un monde qui bascule, ce récit au souffle épique autant que coloré nous fait revivre la grande épopée des Stuart. Il nous fait découvrir un homme plus attachant, plus noble, que ce que l’histoire convenue nous a légué de ce roi d’un autre temps.
Entretien avec l’auteur du livre.
Breizh-info.com : Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?
Bertrand de Ramondy : Gascon par mon père, breton par ma mère. Une carrière de consultant en entreprise. Collaborateur de revues littéraires dans les célèbres Artus et Matulu, aujourd’hui Livr’arbitres. De fréquents voyages en Grande-Bretagne avec mon épouse m’ont fait redécouvrir les liens puissants qui ont uni la France et les Stuart durant des siècles. J’ai voulu dans ce livre faire revivre la grande épopée de cette noble dynastie et dans la foulée brosser le tableau de la fin de règne tragique de Jacques II d’Angleterre. C’est une période de bascule où se joue le destin de cette maison royale et le futur des relations franco-anglaises pour les 18ème et 19ème siècles.
Breizh-info.com : Vous choisissez de raconter Jacques II de l’intérieur comme si vous lui donniez la parole. Pourquoi cette forme littéraire plutôt qu’une biographie classique et qu’est-ce que cela permet de dire ce que l’historiographie académique laisse parfois de côté ?
Bertrand de Ramondy : Je me suis lancé un défi à l’heure où de mauvaises augures prétendent que le temps des livres est terminé : écrire un récit-feu d’artifice qui sorte de l’ordinaire, convaincu que l’art littéraire et son génie des mots sont à même d’enflammer l’imagination de lecteurs pour hisser la grand-voile au tournant de chaque page. Vaste programme : entremêler des faits historiques, des scènes de fictions romanesques et des vues personnelles avec ici et là quelques piques humoristiques et éclats de poésie qui offrent des instants de légèreté dans une histoire frappée à l’évidence d’une certaine gravité. L’historiographie académique n’offre pas cette hauteur de vue, cette liberté de ton qui se risque à présumer des choses que l’on ignore sur la vie de Jacques II, des pensées, des rêveries, des méprises, des zones d’ombre.
Breizh-info.com : Vous insistez sur le caractère romanesque de Jacques II : guerrier dans sa jeunesse, puis roi contesté. Quel épisode vous a le plus frappé, celui qui vous fait dire que ce personnage a été mal compris ?
Bertrand de Ramondy : Puisque ce livre a l’ambition d’être une contre-histoire, l’épisode du gigantesque incendie de Londres début septembre 1666 va démontrer de quoi était capable le futur Jacques II pour conquérir le cœur du peuple. Le feu avait déjà détruit près de la moitié de la ville, ses édifices les plus emblématiques comme la cathédrale Saint-Paul, la Bourse et le Guildhall. Impuissant, pris de panique, Charles II lui confia les pleins pouvoirs pour endiguer ce malheur. Forçant l’impossible, mobilisant les énergies, patrouillant lui-même jour et nuit avec la garde royale, la centaine de foyers qui alimentait le feu fut réduit en cendres au prix d’efforts infatigables. C’était un temps où ce prince prenait pour modèle de vaillance la réplique que Louis XIII fit à ceux qui lui faisaient reproche de beaucoup trop s’exposer dans les assauts guerriers : Il est un fait que je ne sais pas envoyer mes soldats à la boucherie. Je ne sais que les y conduire moi-même.
Breizh-info.com : Votre livre va à contre-courant d’une image d’Épinal d’un Jacques II passif, dépassé, velléitaire. Sur quels faits précis vous appuyez-vous pour renverser ce portrait et où situez-vous malgré tout ses faiblesses ?
Bertrand de Ramondy : Pour moi, Jacques II est un personnage romanesque qui veut suivre sa lumière. Lors de son premier exil en France en 1648, il combat sous les ordres du maréchal de Turenne qui exaltera sa bravoure et surtout son mépris du danger. 20 ans plus tard, se convertir subitement au catholicisme proscrit en Angleterre depuis l’an 1570, c’était un sacré signe d’insubordination à l’église anglicane. Une telle bravade pouvait couter très cher dans ce royaume apostat. Le jour de son couronnement à l’abbaye de Westminster, quitter la cérémonie avant la fin pour ne pas se plier au Test Act écrit d’obéissance à l’anglicanisme, c’était une provocation qui allait faire trembler une bonne partie de l’élite insulaire. Il poussera le défi jusqu’à accueillir dans les ors de Windsor en grand cérémonial le nonce apostolique Ferdinando d’Adda envoyé par le pape Innocent XI. L’horreur absolue pour les tenants de l’anti-papisme et c’est un vrai miracle que Jacques II ait pu tenir quatre ans dans ce capharnaüm A contrario, son talon d’Achille fut de très vite lâcher pied au moment fatidique pour ne pas répondre au sang par le sang.
Breizh-info.com : La question religieuse est centrale : un roi catholique dans un pays protestant. Jacques II a-t-il été naïf en pensant pouvoir recatholiciser son pays par les élites ou était-ce une stratégie murement réfléchie de sa part ?
Bertrand de Ramondy : La question religieuse et son incarnation résument le fil rouge de ce livre quand bien même moult développements portent aussi sur la dynastie Stuart, les soubresauts de l’histoire anglaise, les grandeurs du passé, la modernité, la jeunesse, la guerre, la royauté et jusqu’au prince Charles-Edouard Stuart qui 45 ans après la mort de son grand-père tentera gaillardement de reconquérir le trône perdu de ses aïeux. Il faut avoir en tête que Jacques II était habité par le sens du mystère et de la transcendance des temps. Il voulait tout bonnement renouer avec les racines de sa filiation. Tenter de recatholiciser les élites du royaume relevait pour lui de l’impératif du devoir de faire retour à la barque de Saint Pierre. Il ne fait aucun doute qu’avec le zèle du néophyte il guettait jour et nuit le coup de barre providentiel qui replacerait l’Eglise au centre du village. Certains lui ont reproché d’avoir grandement sous-estimé la puissance anglicane. Mais selon la formule inspirée d’une fameuse maxime de Guillaume 1er de Nassau, alias Le Taciturne, il n’était sans doute pas nécessaire d’espérer pour retrousser ses manches ni de chanter victoire pour s’accrocher aux branches. Se contrefichant royalement des prudences et des fausses pudeurs, Jacques II se disait qu’à tout prendre viendraient des jours de grâce où la vérité des actes écraserait de sa puissance les calculs les plus vains. Du reste, lorsqu’on observe de nos jours l’essor grandissant du catholicisme anglais depuis le pontificat de Benoit XVI, qui peut se retenir de penser qu’après tout Jacques II n’était en avance que de trois siècles sur le cours de l’histoire !
Breizh-info.com : Le dimanche 10 juin 1688, la naissance de l’héritier change tout. Selon votre lecture, est-ce vraiment l’événement déclencheur de la chute ou seulement l’étincelle qui révèle un rapport de force déjà perdu ?
Bertrand de Ramondy : Le premier déclencheur du compte à rebours, c’est l’intrépide Déclaration d’Indulgence d’avril 1687. De par la volonté du roi, le culte catholique était relevé dans sa plénitude après plus d’un siècle de pénitence assénée dans les larmes et le sang. S’en était déjà trop pour la classe anglicane. Les bornes étaient franchies. Ne manquait plus que le déclic final de ce 10 juin 1688 avec la naissance miraculeuse du petit prince de Galles ayant pour parrain le pape Innocent XI en personne. Sidération, l’héritier de la couronne est un agent du Vatican ! Il saute alors aux yeux de la coterie des lords que leurs manigances pour hisser Guillaume d’Orange sur le trône d’Angleterre risquent bien de faire chou blanc. Les griffes de la vengeance allaient se refermer.
Breizh-info.com : La trahison apparaît comme le pivot de la colossale opération bâtie par Guillaume d’Orange pour atterrir sur le trône d’Angleterre, en particulier la trahison du duc de Marlborough (le fameux John Churchill). Que s’est-il joué là : opportunisme personnel, bascule idéologique, peur du papisme ou simple calcul de survie dans une transition de pouvoir ?
Bertrand de Ramondy : Jacques II avait placé ses hommes dans tous les rouages de l’administration, le haut commandement de l’armée, la justice, l’université et les districts insulaires. A première vue, un robuste amarrage. La trahison de Marlborough, général major des armées du royaume, ci-devant premier gentilhomme de la chambre du roi, sera l’étincelle qui mettra le feu aux poudres. Ami d’enfance de Jacques II, cette figure tutélaire de la cour d’Angleterre était la dernière que l’on pouvait suspecter. Eh bien, le nez en l’air, il va jouer à son ami d’enfance un joli tour de cochon au moment où Guillaume d’Orange débarquait au sud de l’ile avec une force imposante de mercenaires et de vaisseaux de guerre. Prouesse du double jeu pour une toquade de carriériste. En ralliant la sédition orangiste ce 11 décembre 1688, ce fieffé Marlborough déstabilisa tout l’appareil d’état où l’ancrage des Stuart n’était certes plus ce qu’il avait été du temps de Jacques 1er et de Charles II. Ce jour-là, Jacques II, lui qui passait pour être froid comme le marbre, fut touché en plein cœur.
Breizh-info.com : Vous évoquez la francophilie de Jacques II et son admiration pour Louis XIV. Etait-ce le prétexte à sa diabolisation ? Et à l’inverse, qu’est-ce que la défaite de Jacques II dit de la relation franco-anglaise à la fin du XVIIème siècle ?
Bertrand de Ramondy : Jacques II n’avait pas la mémoire courte. Il gardait à l’esprit qu’au 11ème siècle le berceau des Stuart avait pris racine sur le sol de France dans la cité de Dol de Bretagne. Lors de son premier exil, n’avait-il pas découvert à 20 ans comment dans la monarchie louis-quatorzienne l’alliance du trône, du sabre et de l’autel était taillée pour tempérer les mœurs et unir par le haut un peuple indocile. Mais l’élite d’outre-Manche n’avait jamais renoncé à faire main basse sur le royaume des lys pour solder sa revanche sur le fiasco coupable de la Guerre de Cent Ans. C’est la raison pour laquelle la francophilie de Jacques II souffrira toujours d’un soupçon de déloyauté. Aussi le premier contrecoup de la perte de son trône fut le crépuscule de la monarchie absolue sur le sol d’Angleterre. Le second contrecoup fut la rupture du lien franco-anglais établi patiemment par Richelieu dès l’an 1625 en concevant le mariage de la princesse Henriette-Marie, sœur de Louis XIII, avec Charles 1er d’Angleterre, instituant par ce geste que le sang des Bourbon coulerait désormais dans les veines des Stuart. 600 ans d’inimitié. 60 ans d’amitié. En cette fin de 17ème siècle, tout est en place pour rouvrir les plaies du grand duel ancestral entre deux frères ennemis. L’Angleterre allait s’inscrire comme le pivot de vastes coalitions contre la France et ce jusqu’au 19ème siècle.
Breizh-info.com : Après son arrivée en France, vous montrez un basculement. Le roi déchu prend ses distances avec la politique, sa foi prend le relais, presque une trajectoire mystique. Est-ce l’aveu d’un échec ou au contraire la cohérence d’un homme qui reste fidèle à lui-même jusqu’au bout ?
Bertrand de Ramondy : A la suite des deux tentatives manquées de débarquement en Angleterre pour restaurer son trône (batailles de La Boyne et de La Hougue), Jacques II va peu à peu se détacher des affaires de ce monde. A compter de cette période, il en vient de plus en plus à considérer sa chute comme une punition du Ciel. Il séjourne à date fixe au monastère de La Trappe où l’abbé de Rancé l’entretient des vanités du monde. Il s’impose une discipline de fer jusqu’à ce 16 septembre 1701 qui le voit rendre son âme à Dieu. Sur ces terres endiablées de Britannia, nul plus que Jacques II n’aura été traîné dans la boue et agoni d’injures. L’heure n’a-t-elle pas sonné de mettre à mal la légende d’un souverain qui fait pâle figure dans les papiers universitaires aux thèses à sens unique ? Comment ignorer que dans cet immense panier de crabes qu’était devenu le royaume britannique miné par l’oubli du passé et la haine des superbes, ce roi fit plus d’une fois montre d’un sacré tonus pour s’insurger contre la décrépitude des principes souverains que des pantalonneurs voulaient fouler aux pieds.
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[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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