Je suis assis sur un banc de l’avenue Corrientes, à quelques pas de la rue Montevideo, en plein cœur de Buenos Aires. Dans la main droite, un cornet de glace vanille et dulce de leche acheté chez Etzio pour 2,80 euros, deux fois moins cher que chez les glaciers prétentieux qui bordent l’avenue, et tout aussi savoureux. Le froid sucré coule lentement sur la langue tandis que la chaleur de l’été portègne enveloppe la ville d’une moiteur lourde, presque palpable.
Sur mon téléphone, que je tiens péniblement de ma seule main gauche, je lis les deux communiqués publiés ce 12 février 2026 : celui de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X et celui du Saint-Siège.
Il y a quelque chose d’étrange, de presque poétique, dans cette juxtaposition : la fraîcheur presque brutale de la glace qui fond entre mes doigts et la froideur plus subtile, plus institutionnelle, d’une rencontre qui s’est tenue ce même jour au palais du Saint-Office, à Rome. Deux hommes s’y sont entretenus pendant une heure et demie : l’abbé Davide Pagliarani, supérieur général de la Fraternité, et le cardinal Víctor Manuel Fernández, préfet du dicastère pour la Doctrine de la Foi. Deux hommes courtois, polis, fermes. Deux mondes.
Les communiqués emploient les formules diplomatiques habituelles : « atmosphère cordiale et franche », « dialogue théologique à la méthodologie bien précise ». Des phrases pesées, calibrées, destinées à être disséquées par les observateurs. Pourtant, sous ces mots polis, on perçoit une tension glaciale, presque palpable. Le froid de la glace me rappelle celui de cette rencontre, un froid qui conserve les distances, qui protège les certitudes sans les faire fondre.
L’abbé Pagliarani a exposé la nécessité spirituelle d’assurer la continuation du ministère des évêques de la Fraternité. Il a invoqué le salut des âmes, l’exceptionnalité de la situation, le caractère temporaire d’un état canonique irrégulier. Il parlait comme un pasteur inquiet de la transmission, conscient que le temps ecclésiastique ne se mesure pas à l’aune des agendas médiatiques ou des échéances politiques. Les prêtres, surtout ceux qui vivent aux marges, ont le temps, ou du moins ne le mesurent pas comme le commun des mortels. Ils savent que les crises se résolvent en décennies, en générations, pas en trimestres.
Le cardinal Fernández, lui, a évoqué l’adhésion minimale requise, les degrés d’assentiment aux textes du concile Vatican II, la méthodologie théologique. Il a rappelé avec fermeté qu’on peut dialoguer sur l’interprétation, mais qu’on ne peut corriger les textes. Et il a exigé, comme condition préalable, la suspension des consécrations épiscopales annoncées pour le 1er juillet 2026.
Deux logiques s’opposent : l’une part de la crise et invoque la nécessité ; l’autre part de l’institution et invoque la communion. Derrière les formules diplomatiques, on devine l’inflexibilité des lignes. La Fraternité ne veut pas être enfermée dans un cadre qui la contraindrait à avaliser sans réserve ce qu’elle conteste depuis soixante ans. Le Dicastère ne peut accepter des ordinations sans mandat pontifical sans risquer une rupture qu’il qualifie une fois de plus de « schisme » et de « rupture décisive de la communion ecclésiale ».
Deux hommes qui s’écoutent sans doute avec respect, mais qui ne s’entendent pas vraiment. L’un parle en termes de survie d’une tradition ; l’autre en termes d’architecture canonique. L’un regarde les fidèles qui se confessent et communient ; l’autre regarde l’unité visible de l’Église universelle. Tous deux sont contraints : l’un par sa conscience et ses prêtres, l’autre par la charge qu’il porte et par la cohérence d’un système qu’il ne peut laisser fissurer. Sous la cordialité, le froid, ce froid qui n’est pas hostilité, mais conséquence de convictions trop solides pour se dissoudre dans la diplomatie.
Il faut relire attentivement les deux textes pour comprendre que cette rencontre n’est que la pointe d’un iceberg. La question des consécrations épiscopales n’est qu’un symptôme. Le fond du débat demeure celui du concile Vatican II, de ses formulations, de leur interprétation, de leur degré d’autorité. La distinction évoquée par le cardinal entre « acte de foi » et « obéissance religieuse de l’intelligence et de la volonté » n’est pas une subtilité académique : elle touche à la manière dont l’Église articule vérité révélée et magistère conciliaire.
La Fraternité ne veut pas d’un dialogue purement méthodologique qui figerait les textes comme intangibles et réduirait la discussion à un exercice d’herméneutique. Elle demande, depuis toujours, que les formulations ambiguës puissent être éclaircies, voire corrigées à la lumière de la Tradition constante.
La glace fond doucement. Corrientes bruisse de conversations, de taxis, de vie. Buenos Aires vit dans le tumulte, tandis qu’à Rome on pèse les mots comme des pierres d’autel. Je songe à la figure de Léon XIV, mentionné en arrière-plan, et au désir exprimé par l’abbé Pagliarani de le rencontrer personnellement. Il y a dans cette requête quelque chose d’ancien, presque filial : aller voir Pierre. Mais Pierre, aujourd’hui, parle par l’intermédiaire de ses dicastères, et ceux-ci parlent le langage précis de la théologie académique et du droit canonique.
Et pourtant, il faut prendre la mesure du temps ecclésiastique. Un nouveau pape ayant passé le plus clair de son temps au Pérou, qui y a servi plus de deux décennies comme missionnaire, naturalisé péruvien en 2015, immergé dans les réalités d’une Amérique latine marquée par la guerre civile, la dictature et les luttes sociales, ne perçoit pas forcément l’importance symbolique que la messe sous sa forme ancienne et traditionnelle peut revêtir pour de nombreux catholiques en Europe et en Amérique du Nord. Cet attachement à la forme extraordinaire de la messe n’est pas universel au sein de l’Église universelle. Il est surtout fort en France, aux États-Unis, et dans quelques points dispersés dans le monde qui forment une sorte d’archipel de la Tradition. Il est donc tout à fait normal qu’un pontife formé au cœur de l’Amérique espagnole, ou issu de contextes asiatiques, africains, ne saisisse pas intuitivement ce que cela représente pour des fidèles et des prêtres européens et eurodescendants. C’est d’ailleurs ce qu’avaient entrevu les fondateurs de la newsletter Cardinalis, envoyée gratuitement à tous les cardinaux pour leur offrir un autre son de cloche sur la tradition, une initiative sage, car un cardinal venu d’Asie, d’Afrique ou du cœur de l’Amérique latine n’a pas du tout la même perception de cet enjeu.
Les chiffres fournis sur TV Libertés, dans l’émission Terres de mission, par l’abbé Alain Lorans (733 prêtres, 264 ou 265 séminaristes en 2025, plusieurs centaines de milliers de fidèles estimés) sont modestes à l’échelle de la planète catholique. Même en y ajoutant les communautés issues d’Ecclesia Dei, cela ne fait pas grand monde. Mais ce serait une erreur de ne regarder que le poids des chiffres. Il existe aussi un poids symbolique que les défenseurs de la tradition savent manier avec expertise, non seulement symbolique, mais générationnel. Les nouveaux prêtres qui se forment actuellement dans les séminaires, diocésains comme religieux, ressentent, pour beaucoup d’entre eux, un attrait très fort pour la forme traditionnelle de la messe, en dépit des enseignements qu’ils reçoivent. Il est donc probable que tous ces défenseurs arc-boutés de Vatican II, dans ses inspirations à la fois heureuses et parfois sources d’aberrations, soient un jour remplacés par de nouvelles générations d’ecclésiastiques qui auront à l’égard de la tradition une vision totalement renouvelée.
Il serait trop simple de réduire cette scène à un affrontement de volontés. Il s’agit plutôt d’un dialogue entre deux certitudes : la certitude que la fidélité à la Tradition exige des actes forts ; la certitude que l’unité visible exige des conditions minimales non négociables. On ne sort pas d’une heure et demie de conversation en ayant changé d’avis lorsque l’on porte de telles responsabilités. La froideur n’est pas l’hostilité. Elle est parfois la conséquence de convictions trop solides pour se dissoudre dans la diplomatie. Le froid conserve, dit-on. Il conserve aussi les distances.
La glace est presque terminée. Le dulce de leche laisse sur les lèvres une douceur persistante. Je regarde les passants, les librairies ouvertes tard, les théâtres illuminés. L’Église, elle aussi, traverse ses étés et ses hivers. Les communiqués d’aujourd’hui ne tranchent rien. Ils suspendent. Reste à savoir si le 1er juillet sera un jour de rupture ou un jour de patience.
Les raisons profondes d’une annonce
Les deux communiqués publiés le 12 février ne sont que la surface visible d’un long processus. Pour comprendre la portée de cette rencontre, il faut remonter non de quelques mois, mais de plusieurs décennies. Dans l’émission Terre de mission diffusée le 8 février, que j’ai regardée dans l’avion, quelque part au-dessus du Brésil, grâce à Starlink d’Elon Musk, l’abbé Alain Lorans, directeur de la lettre d’information DICI et observateur attentif de la vie interne de la Fraternité, a rappelé à Jean-Pierre Maugendre des éléments qui échappent souvent aux commentaires immédiats.
La référence constante demeure l’année 1988. Lorsque Mgr Lefebvre procéda aux consécrations épiscopales sans mandat pontifical, il invoqua l’« état de nécessité ». Les quatre évêques consacrés ne reçurent ni diocèse ni juridiction territoriale. Ils furent conçus comme des évêques de suppléance, chargés d’assurer les confirmations et les ordinations sacerdotales, c’est-à-dire les actes que seul un évêque peut poser. Dans la lettre adressée aux futurs évêques, Mgr Lefebvre précisait que cette situation devait être provisoire. Lorsque la crise de l’Église serait résolue, ces évêques remettraient leur charge entre les mains du pape.
Or, du point de vue de la Fraternité, la crise n’est pas close. Elle se serait même aggravée. C’est ici que se situe le cœur du différend. Pour la Fraternité, le principe canonique salus animarum suprema lex, le salut des âmes est la loi suprême, prime sur les considérations disciplinaires ordinaires lorsque la foi et les sacrements sont jugés menacés. L’abbé Lorans rappelait que la Fraternité ne revendique pas une spiritualité propre, mais se définit par la centralité du sacrifice de la messe selon le rite traditionnel. Tout son combat est ordonné à cette liturgie, non comme préférence esthétique, mais comme expression théologique jugée plus conforme à la Tradition.
Du côté romain, l’analyse est différente. Le Saint-Siège ne conteste pas la validité sacramentelle des actes de la Fraternité, mais pose la question de la communion ecclésiale et de l’adhésion au concile Vatican II. Le dialogue proposé par le cardinal Fernández porte précisément sur les degrés d’assentiment requis aux textes conciliaires et sur la distinction entre l’acte de foi et l’obéissance religieuse de l’intelligence et de la volonté. Autrement dit, Rome propose un cadre doctrinal structuré. La Fraternité invoque un état de nécessité spirituelle.
Les démarches entreprises depuis l’élection du pape actuel n’ont pas abouti à une rencontre personnelle entre le Supérieur général et le Souverain Pontife. Des lettres ont été échangées. Des réponses ont été jugées insuffisantes par la Fraternité. L’annonce des consécrations du 1er juillet s’inscrit dans cette séquence. Il serait erroné de réduire la situation à une simple querelle disciplinaire. Ce qui se joue est plus profond : non seulement un statut canonique, mais l’interprétation d’un concile, la nature de la Tradition et le rapport entre fidélité doctrinale et obéissance hiérarchique. Le 1er juillet sera peut-être une date décisive. Ou peut-être une étape de plus dans une crise qui, pour les uns, touche à sa fin, et pour les autres, ne fait que révéler ses lignes de fracture.
Une fracture qui dépasse Écône
L’article de Jean-Marie Guénois dans Le Figaro que j’ai également lu dans l’avion pose d’emblée la question centrale : « Léon XIV va-t-il réconcilier Rome avec les catholiques lefebvristes ? » La formule est habile, presque dramatique. Elle situe immédiatement le débat non plus dans la sphère d’un conflit interne à une communauté particulière, mais dans celui de l’unité visible de l’Église universelle.
Le rappel des chiffres donne la mesure de l’enjeu : 5 430 évêques dans le monde, 407 000 prêtres, 121 cardinaux. L’épiscopat n’est pas une réalité secondaire. Dans l’ecclésiologie catholique, le contrôle de la nomination des évêques constitue un levier essentiel du gouvernement et de la doctrine. Le cœur du conflit réside là : consacrer des évêques sans mandat pontifical, c’est toucher au principe même de la communion hiérarchique.
Mais l’histoire ne commence pas en 2026. Elle plonge ses racines en 1988, dans l’excommunication de Mgr Lefebvre, dans le motu proprio Ecclesia Dei adflicta de Jean-Paul II, dans les tentatives répétées de Benoît XVI pour recoudre la déchirure. Le pontificat de Benoît XVI fut sans doute le moment le plus proche d’une réconciliation : libéralisation de la messe tridentine en 2007, levée des excommunications en 2009, discussions doctrinales approfondies entre 2009 et 2011, proposition d’un préambule doctrinal en 2012. On fut alors « à deux doigts de signer ». L’histoire s’est arrêtée à ce seuil.
François adopta une approche plus pastorale et fragmentaire : faculté de confesser en 2015, de marier validement en 2017, mais restriction drastique de la messe traditionnelle. Une main tendue d’un côté, une fermeture de l’autre. Ce balancement dit beaucoup de la tension interne à l’Église post-conciliaire. Car la Fraternité n’est pas seulement un problème disciplinaire. Elle incarne une contestation de la réception du concile Vatican II, non dans son existence formelle, mais dans ses conséquences doctrinales, liturgiques et pastorales.
Les voies statutaires, théologiques, ecclésiologiques et liturgiques ont toutes été explorées. La voie est étroite. Très étroite. Le pape Léon XIV, présenté comme un négociateur pragmatique, juriste en droit canonique, suit le dossier de près. Le simple fait qu’il ait reçu le cardinal Fernández en audience privée quelques jours avant la rencontre est interprété comme un signal politique. Dans la culture vaticane, rien n’est anodin.
Pourtant, au-delà des gestes, le problème demeure théologique. La Fraternité affirme ne pas vouloir constituer une « Église parallèle ». Elle insiste sur la distinction entre pouvoir d’ordre et pouvoir de juridiction. Elle nie toute intention schismatique. Elle affirme préférer « mourir plutôt que d’être schismatique ».
Rome, de son côté, ne peut accepter que le principe de l’unité hiérarchique soit relativisé au nom d’un état de nécessité jugé subjectif. Si l’on admet qu’un groupe peut, au nom du salut des âmes, consacrer des évêques hors du mandat pontifical, alors l’édifice de la communion universelle s’expose à des précédents redoutables.
Il faut donc élargir encore la perspective. La crise lefebvriste est le symptôme maintenant ancien d’une fracture plus large : celle de la réception du concile Vatican II dans l’Église universelle. Dans certaines régions du monde, l’effondrement des vocations et de la pratique religieuse nourrit l’idée d’un échec pastoral. Dans d’autres, notamment en Afrique ou en Asie, la croissance démographique catholique relativise les diagnostics européens. L’Église universelle n’est pas homogène. Elle vit des temporalités différentes. Ce qui apparaît comme une urgence doctrinale en Europe peut sembler secondaire ailleurs. Ce qui est perçu comme une crispation identitaire en Occident peut être vu comme un attachement légitime à la tradition dans d’autres continents.
L’affaire Écône, en ce sens, fonctionne comme un révélateur. Elle oblige Rome à préciser ce qui relève du magistère irréformable, de l’enseignement authentique, de la discipline, de la prudence pastorale. Elle oblige aussi la Fraternité à mesurer le prix réel d’une rupture explicite. Léon XIV se trouve face à une alternative classique : préserver l’unité au prix d’une certaine souplesse doctrinale perçue, ou affirmer l’autorité au risque d’une séparation assumée. Ni l’une ni l’autre des solutions ne sont indolores.
Le débat ne se limite donc pas à un face-à-face entre Écône et le Saint-Office. Il engage l’équilibre même entre Tradition et magistère vivant, entre juridiction et nécessité, entre universalité et particularité.
Le regard humain, toujours imparfait
Jusqu’à très récemment, à l’occasion de la rencontre d’un prêtre vasco-breton issu de la Fraternité Saint-Pie X, j’avais une assez pauvre opinion des ecclésiastiques de cette fraternité. Je les trouvais souvent très imbus d’eux-mêmes, porteurs d’un combat théologique qui me semblait, vu de l’extérieur, plus important que celui de sauver des âmes. J’avais également été assez frappé par la visite de communautés ou d’écoles gérées par la Fraternité : quelque chose m’avait frappé, surtout chez les jeunes femmes, une sorte d’esprit sectaire qui ne me semblait pas combattu par la Fraternité. C’est un défaut que je n’ai pas remarqué au sein des communautés Ecclesia Dei.
Cela dit, comment jeter la pierre à une communauté qui depuis tant d’années vit aux marges de l’Église et qui est victime des comportements parfois les plus condamnables ? Car on sous-estime cet aspect de la vie ecclésiastique qu’est celui de la jungle humaine. Depuis que je suis en Argentine, j’entends les échos de persécutions, de procès, de lâcheté ecclésiastique concernant d’autres instituts. Ceux qui croient que l’Église est un endroit calme, paisible, se trompent. Elle fait tout autant l’objet des passions que tout autre groupe humain.
Donc, le rapport de force entre la Fraternité, minuscule Petit Poucet qui menace le grand Goliath de l’Église universelle, n’est pas joué d’avance. Indépendante financièrement, elle ne craint pas grand-chose. Et ce ne sont pas des vagues menaces de sanctions dans le cas d’une hypothétique ordination de nouveaux évêques qui fera peur à des gens qui ont traversé des épreuves que je ne souhaite à personne.
La glace de Corrientes fond vite. Les crises ecclésiales, elles, se mesurent en décennies, en générations. La chaleur de l’engagement pour des principes que l’on pense supérieurs rencontre le froid des institutions qui se défendent. Entre les deux, le temps ecclésiastique avance à son rythme propre, patient, inexorable.
Balbino Katz
Envoyé spécial de Breizh info en Argentine
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