Antifascisme, violence et dérive autoritaire : quand la lutte morale bascule dans la logique d’exclusion et d’extermination de l’autre

Il y a des moments où une cause, même présentée comme juste, se déforme au point de perdre son sens originel. La lutte contre le fascisme appartient initialement à un mouvement de résistance, en grande partie sous contrôle de régimes autoritaires communistes (l’influence anarchiste et libertaire ayant souvent été limitée, toujours réprimée), face à d’autres régimes totalitaires nés avant la Seconde guerre mondiale. Pourtant, on observe aujourd’hui une évolution préoccupante : certains discours militants semblent glisser d’une opposition politique à une logique d’exclusion morale (et même parfois de volonté d’éradication ou d’extermination physique à en croire certains slogans), où l’adversaire n’est plus seulement contredit, mais disqualifié comme être humain.

Ce glissement n’est pas anodin. Il marque le passage d’un affrontement d’idées à une confrontation identitaire, où l’étiquette remplace l’analyse et où la caricature remplace le débat. Hannah Arendt l’avait parfaitement compris : toute logique totalitaire commence par la transformation des individus en catégories. L’adversaire n’est plus perçu comme un citoyen aux opinions différentes, mais comme une incarnation abstraite du mal. Dès lors, toute violence symbolique, voire physique, peut être rationalisée comme un acte nécessaire ou légitime.

Or, l’histoire politique européenne montre que ce mécanisme constitue toujours une étape dangereuse. La déshumanisation précède presque systématiquement l’acceptation de la violence. Quand un individu devient une catégorie – « facho », « nazi » “ennemi”, “réactionnaire”, “indésirable” – la barrière morale s’effrite et la brutalité se banalise.

Cette logique est d’autant plus paradoxale qu’elle contredit les traditions intellectuelles dont se réclament souvent les milieux libertaires ou émancipateurs. Les grandes pensées critiques de la domination, Bakounine, Malatesta ou Proudhon en tête, ont toujours insisté sur un principe simple : la liberté ne se défend pas en reproduisant les méthodes de contrainte que l’on prétend combattre. Autrement dit, une lutte qui justifie l’écrasement de l’adversaire cesse progressivement d’être une lutte pour la liberté pour devenir une lutte pour le pouvoir moral.

Le phénomène observable aujourd’hui, et l’affaire du lynchage à mort de Quentin et des réactions antifas depuis en témoigne, repose sur une radicalisation du langage. Certains discours tendent à considérer que l’hostilité politique autorise la violence, que l’opposant “mérite” ce qui lui arrive ou que des pans entiers de la population seraient politiquement illégitimes. Ce type de rhétorique, loin d’apaiser les tensions, nourrit une escalade permanente. Elle transforme le débat démocratique en affrontement moral absolu.

Dans ce contexte, la frontière entre résistance à une idéologie supposée, fantasmée et autoritarisme devient plus floue. Lorsqu’un camp se pense dépositaire exclusif du Bien, toute contestation peut être interprétée comme une menace à neutraliser plutôt que comme une divergence à discuter. Cette dynamique ne renforce pas la liberté collective : elle fragilise au contraire le cadre démocratique en légitimant une culture de confrontation permanente.

L’expérience historique montre d’ailleurs que les mouvements politiques qui s’enferment dans une logique de purification idéologique finissent souvent par s’affaiblir eux-mêmes. La fragmentation interne, la surenchère radicale et la radicalisation du discours profitent rarement à la société civile. En revanche, elles offrent fréquemment aux institutions un argument supplémentaire pour renforcer dispositifs sécuritaires, surveillance et encadrement des mobilisations.

George Orwell, dans son témoignage sur la guerre d’Espagne, décrit ce phénomène glaçant : des antifascistes pourchassant d’autres antifascistes jugés “déviants”. La haine idéologique interne affaiblissait le camp censé lutter contre le totalitarisme, pendant que le pouvoir autoritaire, lui, se consolidait.

Autrement dit, l’excès militant peut paradoxalement consolider ce qu’il prétend combattre. Plus la violence politique s’intensifie dans le débat public, plus l’État se trouve légitimé à intervenir au nom du maintien de l’ordre. L’histoire contemporaine regorge d’exemples où la polarisation extrême a servi de justification à un durcissement des structures de pouvoir.

Il faut également souligner un point essentiel : refuser la violence politique ou la déshumanisation ne revient pas à cautionner des idées adverses. C’est au contraire affirmer un principe de civilisation. Une société stable ne repose pas sur l’élimination symbolique de l’opposition, mais sur la coexistence conflictuelle mais pacifique des visions du monde.

La tentation de justifier la brutalité par la vertu morale constitue en réalité une pente dangereuse. Elle introduit une logique punitive dans l’espace politique, où la sanction sociale, médiatique ou physique remplace l’argumentation. À terme, cette évolution contribue à durcir les clivages et à installer un climat de tension permanente.

Dans une démocratie, la légitimité d’une cause ne se mesure pas à l’intensité de la haine qu’elle suscite chez ses adversaires, mais à sa capacité à défendre des principes collectifs, y compris dans l’adversité. La cohérence intellectuelle impose donc une exigence fondamentale : ne pas adopter les méthodes que l’on dénonce.

Car une société qui accepte que la violence devienne un outil politique ordinaire, même sous couvert d’intentions morales, prend le risque d’ouvrir une spirale incontrôlable. Aujourd’hui dirigée contre un camp, cette logique peut demain viser n’importe quelle dissidence.

Au fond, le véritable enjeu n’est pas seulement idéologique, mais civilisationnel. Défendre la liberté implique de résister à la tentation de l’autoritarisme, y compris lorsqu’il se pare des habits de la vertu. La facilité de la radicalité séduit parce qu’elle simplifie le réel en opposant le “bien” et le “mal”. La difficulté de la liberté, elle, consiste à maintenir des limites morales même dans le conflit politique.

C’est précisément cette limite qui distingue une société de débat d’une société de confrontation permanente. Et c’est elle qui, aujourd’hui, semble de plus en plus menacée par la banalisation d’un discours où l’adversaire politique n’est plus un contradicteur, mais un ennemi à exclure, à abattre dans tous les sens du terme.

Une cause qui sacrifie l’humanité de l’adversaire finit toujours, tôt ou tard, par sacrifier la sienne propre.

YV

Photo d’illustration : DR

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

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