Cuivre, mildiou, vin bio : l’Europe peut-elle interdire la “bouillie bordelaise” sans tuer la viticulture biologique ?

Connu depuis le XIXe siècle pour avoir “sauvé” des vignobles entiers, le sulfate de cuivre est aujourd’hui dans le viseur. C’est l’un des fils rouges du documentaire d’Arte (voir ci-dessous) consacré à un paradoxe qui travaille la filière : en viticulture biologique, le cuivre reste le seul fongicide autorisé contre le mildiou… mais son accumulation dans les sols fait débat, au point que l’Union européenne envisage d’en restreindre l’usage, voire de l’interdire. Une perspective qui met la recherche sous pression : comment protéger la vigne de champignons capables d’anéantir une récolte, tout en restant dans un cadre “bio” crédible et applicable sur le terrain ?

Dans ce film, la question n’est pas seulement agronomique. Elle touche au modèle économique du bio, à la cohérence des labels, et à l’arbitrage politique européen entre santé des sols, rendements, et exigences de marché.

Le cuivre, remède historique devenu problème moderne

Le documentaire rappelle d’abord l’histoire : l’Europe viticole a été frappée au XIXe siècle par une série de fléaux venus d’Amérique, de l’oïdium au phylloxéra, puis du mildiou. C’est dans ce contexte qu’à Bordeaux, la “bouillie bordelaise” (cuivre + chaux) s’est imposée comme une solution efficace. Le cuivre agit “sur plusieurs fronts”, explique un spécialiste interviewé : il perturbe le métabolisme du champignon et limite le risque de résistance.

Le revers est connu : le cuivre ne disparaît pas. À force de traitements, il s’accumule dans les sols, avec un impact potentiel sur la vie microbienne. Le film parle d’un “biocide” et insiste sur la controverse : protéger la vigne, oui, mais pas au prix d’une dégradation lente du sol — surtout pour une agriculture qui revendique justement une approche plus respectueuse des écosystèmes.

Un autre élément ressort nettement : le cuivre est déjà encadré. Le documentaire évoque des plafonds d’usage (avec des variations selon les pays et labels), et rappelle aussi l’héritage des décennies passées : dans les années 1950-1960, les doses pouvaient être très élevées, faute de connaissances et de limites strictes. Autrement dit, la discussion actuelle s’inscrit aussi dans une trajectoire : on traite moins qu’avant, mais on n’a pas encore trouvé de remplacement simple.

Sans alternative, la viticulture bio se retrouve face à un mur

C’est là que le film devient une enquête, au sens strict : aller voir, dans les vignes et dans les laboratoires, ce qui peut remplacer le cuivre. Une viticultrice, travaillant en biodynamie, décrit une stratégie de réduction maximale : observation fine, interventions ciblées, recours à des préparations naturelles, et surtout anticipation des risques météo. Le mildiou adore le couple chaleur-humidité ; l’idée est donc de traiter au plus juste, au bon moment, et de renforcer la vitalité globale du vignoble.

Le documentaire donne un exemple concret : l’usage de “thé de compost” pulvérisé sur le feuillage. Le principe est simple : coloniser la surface des feuilles par des micro-organismes “alliés” pour laisser moins de place aux champignons nuisibles. Ce n’est pas présenté comme une baguette magique, plutôt comme une brique dans un ensemble plus large : couverts végétaux, limitation du travail profond du sol, apports organiques, organisation du vignoble comme un écosystème.

Le film insiste aussi sur un point rarement dit dans les slogans : ces méthodes sont exigeantes. Beaucoup de travail manuel, une réactivité permanente, une main-d’œuvre, des coûts. Et donc une question qui revient en filigrane : ce modèle est-il transposable partout, notamment quand la pression de maladies augmente avec le climat ?

Recherche “course contre la montre” : casser le cycle du mildiou

Le cœur scientifique du documentaire est particulièrement intéressant : plusieurs équipes cherchent à attaquer le mildiou non pas en “tuant” le champignon après coup, mais en empêchant son cycle de se boucler. À Bordeaux, un chercheur de l’INRAE explique une piste : viser la reproduction sexuée du mildiou à l’automne. C’est là que se forment des structures capables de passer l’hiver dans le sol et de relancer l’épidémie au printemps.

Deux approches sont décrites. La première, très terre-à-terre : retirer à l’automne les feuilles infectées, pour réduire l’inoculum. Le film affirme que cela peut diviser la maladie observée ensuite. La seconde est plus “biologie fine” : comprendre les signaux chimiques (un “dialogue hormonal”) par lesquels les cellules du mildiou se repèrent et fusionnent, puis perturber ce dialogue. Problème : on bascule potentiellement vers une molécule de synthèse. La question devient alors réglementaire autant que scientifique : le bio acceptera-t-il un outil nouveau, s’il est jugé moins nocif que l’accumulation de cuivre ?

Le microbiote, les levures, les champignons mycorhiziens : l’armée invisible du sol

Le documentaire fait ensuite un détour passionnant par le “monde invisible”. Plusieurs chercheurs expliquent que la vigne, comme toute plante, vit avec un cortège de micro-organismes (feuilles, racines, sol) qui jouent un rôle dans la nutrition, la vigueur, et la résistance aux maladies. L’objectif n’est pas de figer un “bon microbiote”, mais de favoriser un équilibre défavorable au pathogène au moment critique.

Une équipe évoque même un outil de diagnostic en développement, reposant sur une liste d’espèces microbiennes associées à une moindre sensibilité au mildiou. Parmi les pistes, le rôle des levures revient : compétition pour l’espace et les ressources, production de composés nuisibles au pathogène, stimulation des défenses de la plante.

Autre piste : les champignons mycorhiziens, qui forment une symbiose avec les racines et aident la plante à capter eau et nutriments. Le film explique le “priming défensif” : une sorte de mise en alerte du système immunitaire végétal via ces symbioses. Là encore, un message ressort : tout ce qui abîme le sol (excès d’engrais, pesticides, travail intensif) casse ces interactions et rend la vigne plus vulnérable.

Les cépages résistants : solution d’avenir ou impasse culturelle ?

Dernier grand axe : la sélection de cépages résistants (souvent appelés “piwi” dans le documentaire). À Colmar, des chercheurs travaillent depuis des décennies à croiser des vignes pour introduire des facteurs génétiques de résistance au mildiou et à l’oïdium, tout en conservant des qualités gustatives. Le film montre le travail long, patient, presque artisanal : pollinisation manuelle, générations successives, et tri massif. La génétique accélère toutefois le processus grâce à la “sélection assistée par marqueurs”, qui permet de repérer rapidement si tel ou tel facteur a été transmis.

Mais le documentaire ne vend pas cela comme une panacée. Les pathogènes peuvent s’adapter ; il faut donc empiler plusieurs gènes de résistance pour rendre le contournement plus difficile, et même les cépages résistants reçoivent encore quelques traitements. S’ajoute une dimension culturelle : les consommateurs connaissent “chardonnay”, “pinot noir”, “riesling”, pas forcément “solaris” ou “cabernet blanc”. Le film montre d’ailleurs un débat dans la filière : les piwi facilitent des volumes, réduisent certains intrants, mais la question de la qualité perçue et de l’identité des vins demeure.

Au bout du compte, un choix politique autant qu’agronomique

Ce que montre bien ce documentaire, c’est que l’interdiction du cuivre — si elle devait advenir rapidement — ne serait pas un simple “ajustement de règlement”. Ce serait un choc pour le bio, parce que le mildiou, lui, ne négocie pas. Les alternatives existent, mais aucune n’est aujourd’hui aussi simple, universelle et immédiatement substituable que la bouillie bordelaise : prophylaxie, microbiote, mycorhizes, sélection variétale, outils de biocontrôle, éventuels compromis réglementaires… tout cela compose plutôt un futur “panier de solutions” qu’un remplaçant unique.

Et c’est là l’angle le plus politique : l’Union européenne peut durcir les règles, mais si elle ne synchronise pas réglementation, innovation et réalités économiques, elle risque de fragiliser une filière qu’elle prétend encourager. À l’inverse, laisser perdurer indéfiniment un produit dont l’accumulation inquiète, c’est repousser le problème et s’exposer à une contestation croissante. Le vin bio, au fond, se retrouve pris entre deux exigences : prouver qu’il protège mieux l’environnement… sans perdre la capacité de produire face aux maladies qui, elles, progressent avec un climat plus instable.

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