J’étais à mon bureau, rue Rodriguez Peña, penché sur l’écran de mon ordinateur, lorsque des détonations sèches ont traversé l’air chaud de Buenos Aires. Pas des coups de feu, plutôt des pétards, ce bruit nerveux et enfantin que produisent les colères organisées. J’ai regardé par la fenêtre, puis je suis sorti. À quelques centaines de mètres, du côté du Congrès, quelque chose se jouait.
Je traversai l’avenue Corrientes. La ville, fidèle à elle-même, grondait d’une rumeur continue, taxis pressés, librairies ouvertes, cafés débordant sur les trottoirs. Au premier carrefour menant vers le Parlement, une simple moto de police garée en travers de la chaussée empêchait les voitures d’avancer. Ce barrage modeste disait beaucoup, l’État n’avait pas peur.
Devant la grande place du Congrès, quelques milliers de personnes s’agglutinaient derrière des grilles métalliques. Beaucoup de drapeaux syndicaux, beaucoup de militants politiques, peu de retraités, peu d’ouvriers reconnaissables à leurs vêtements de travail. Des corps tatoués, des visages tendus, une sociologie très précise. Ce n’était pas l’Argentine laborieuse qui se tenait là, mais ses intermédiaires, ceux qui vivent du travail plus qu’ils ne travaillent, les professionnels de la représentation.
À l’intérieur du bâtiment, les députés votaient une réforme déjà approuvée dans son principe par une large majorité, c’est-à-dire validée dans son architecture générale, modernisation des contrats, refonte des indemnités, encadrement de la justice du travail, incitations à la formalisation. Restait l’examen détaillé, article par article. Le gouvernement avait entre-temps renoncé à une disposition introduite au Sénat qui réduisait la rémunération en cas de congé maladie non lié au travail, mesure jugée trop brutale, y compris par certains alliés. En supprimant cet article controversé, l’exécutif a sacrifié un symbole pour préserver l’essentiel, assurer le vote final et consolider la majorité qui rend possible la transformation plus profonde du droit du travail.
La scène extérieure et la scène intérieure semblaient appartenir à deux pays différents. Dehors, le théâtre des cris. Dedans, la mécanique lente des institutions.
Comme l’écrivait Claudio Jacquelin dans La Nación, « l’opposition s’est contentée de crier et le gouvernement a fait approuver sa loi » . La formule est cruelle, elle est exacte. La grève générale convoquée par la CGT, la quatrième contre Milei, n’avait mobilisé que de façon disparate. Les syndicats avaient obtenu des concessions sur leurs ressources, notamment le maintien de la «cotisation syndicale» obligatoire, plafonnée à 2% , et pourtant ils criaient encore.
Je restai quelques minutes, pris deux ou trois photos, puis je repartis. Il ne se passait rien, sinon l’expression rituelle d’un monde qui comprend que son monopole s’effrite.
Je retournai vers Corrientes. De librairie en librairie, je feuilletai des ouvrages d’occasion, cherchant des livres en français. Les livres neufs sont devenus obscènement chers dans cette ville qui fut jadis la capitale éditoriale du continent. Le salut passe désormais par le papier jauni, les marges annotées, les éditions oubliées. Alors que les militants dénonçaient la «modernisation» du travail, je contemplais des traités du XIXe siècle sur la liberté contractuelle et la responsabilité individuelle.
La réforme adoptée modifie en profondeur le régime des indemnités, plafonne leur base de calcul, crée des Fonds d’assistance du travail alimentés par un pourcentage des contributions patronales , limite les honoraires dans les procès du travail à 25% du montant des sentences . Elle encadre plus strictement le droit de grève, impose des services minimums de 75% dans les secteurs essentiels . Elle assume de vouloir décourager ce que l’on appelle ici, sans détour, «l’industrie du procès».
Ce mot, industrie, n’est pas innocent. Il dit que la conflictualité sociale était devenue un modèle économique. Dans l’Argentine précédente, il était presque impossible de licencier sans entrer dans une spirale judiciaire interminable. Les indemnisations, souvent indexées et majorées, enrichissaient des cabinets spécialisés. Les entreprises, pour survivre, préféraient ne pas déclarer leurs salariés. Le travail au noir prospérait, non par vice moral, mais par instinct de conservation.
La réforme propose un programme de régularisation, le PER, et un régime d’incitation à la formalisation, le RIFL, avec des contributions patronales réduites à 8% pour les nouveaux employés . On peut discuter les chiffres, on peut contester la brutalité du geste, on ne peut nier l’intention, déplacer l’économie de la protection figée vers la mobilité assumée.
Ce qui m’a frappé, ce jour-là, n’était pas la colère des syndicats. Elle est presque folklorique dans ce pays. Ce qui m’a frappé, c’est l’absence. Les travailleurs qui devraient, selon la rhétorique, être les premières victimes de la réforme, n’étaient pas là. Les classes moyennes silencieuses, celles qui subissent depuis des décennies l’inflation, l’informalité, la stagnation, n’étaient pas là non plus pour protester contre une loi que tous savent nécessaire.
Elles étaient sur Corrientes, à acheter des livres, à boire un café, à vivre.





La Nación notait que le gouvernement conserve un niveau significatif d’acceptation et de tolérance sociale . C’est cela le fait politique majeur. Le pouvoir réel ne se mesure plus aux mégaphones, mais à l’inertie tranquille d’une population qui refuse de défendre un modèle qui l’a appauvrie.
Les syndicats argentins sont riches. Leurs dirigeants ne vivent pas dans des logements sociaux. Ils possèdent des maisons, des voitures, parfois des haras. Ils défendent avec acharnement l’obligation pour chaque salarié de contribuer à leurs caisses. Derrière la rhétorique ouvrière, il y a une architecture financière. La réforme a touché beaucoup de choses, elle n’a pas coupé ce nerf vital, mais elle l’a encadré, plafonné, limité dans le temps . C’est déjà une fissure.
Bien sûr, les inquiétudes demeurent. Le Fonds monétaire international lui-même a rappelé que la solidité des appuis politiques et sociaux conditionne la durabilité des réformes, comme si l’économie n’était jamais qu’une question de chiffres, mais aussi de nerfs. Le cas de l’usine de pneus Fate, annonçant la fermeture de son site et 920 licenciements, est venu donner un visage humain à ces «coûts de transition» dont parlent les techniciens. Pourtant, réduire cette fermeture à une simple conséquence mécanique de la nouvelle politique serait une lecture commode. Fate traînait derrière elle des années de conflit social dur, de grèves répétées, de blocages, d’une véritable guérilla syndicale menée par un syndicat radicalisé qui avait fait de l’usine un champ de bataille permanent. Les arrêts de production à répétition, les surenchères salariales déconnectées de la productivité, l’incertitude juridique constante ont fini par éroder sa compétitivité bien avant la réforme. La décision de fermer ne tombe pas du ciel libéral, elle s’inscrit dans une longue usure. Cela n’enlève rien à la détresse des salariés, mais cela rappelle que l’ancien modèle ne mourait pas d’un excès de liberté, il s’étouffait déjà dans ses propres rigidités. La destruction de l’ancien monde est toujours plus visible que la construction du nouveau, et l’émotion s’attache aux ruines plus volontiers qu’aux fondations.
Pourtant, devant le Congrès, ce soir-là, je n’ai pas vu une nation en ébullition. J’ai vu un secteur organisé défendre ses rentes, et une majorité silencieuse continuer sa vie.
La politique argentine est bruyante. Elle aime les tambours, les pétards, les slogans. Mais le véritable basculement se joue ailleurs, dans les choix minuscules et répétés d’une population qui cesse d’applaudir ceux qui parlent en son nom.
Entre la place verrouillée par des grilles et l’avenue Corrientes pleine de livres, j’ai choisi les livres.
Balbino Katz
Envoyé spécial à Buenos Aires
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Photo d’illustration : DR
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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