Je suis assis à une petite table de zinc, dans un bar un peu craspec non loin de l’Obélisque, ce mât de pierre qui fend Buenos Aires comme un vieux clou planté dans la chair molle d’une ville trop vaste pour elle-même. Le café est court, presque amer, et sur l’écran suspendu au mur défilent, en boucle obstinée, les images de Cristina Fernández de Kirchner, droite, presque hiératique, face aux juges des tribunaux fédéraux de Comodoro Py. Elle parle longtemps, elle déclame plus qu’elle ne répond, et l’on devine que ce procès ne sera pas seulement judiciaire, mais aussi théâtral, peut-être même liturgique.
L’affaire que les Argentins nomment désormais, avec une ironie presque résignée, la causa de los cuadernos («le procès des Cahiers»), mérite d’être rappelée à un lecteur français peu familier de ces mœurs politiques.
En 2018, un journaliste de La Nación, Diego Cabot, remit à la justice des copies de cahiers rédigés par un chauffeur, Oscar Centeno. Ces carnets consignaient, avec une minutie presque maniaque, les allées et venues de sacs d’argent liquide entre entrepreneurs et hauts fonctionnaires durant les années kirchnéristes. Ce n’était point là un simple trafic de circonstance, mais, selon l’accusation, un système ordonné, où les adjudicataires de marchés publics reversaient une part convenue de leurs contrats, entre cinq et vingt pour cent, à un circuit politique qui mêlait financement électoral et enrichissement personnel.
Près de trois cents faits ont été recensés, et quatre-vingt-sept personnes mises en cause. Cristina elle-même est accusée d’avoir présidé à cette architecture clandestine, d’en avoir été, pour reprendre le terme juridique, le chef d’une association de malfaiteurs. Depuis novembre 2025, le procès s’est ouvert, et l’audience de mars 2026, celle que je regarde aujourd’hui, marque une étape singulière, l’interrogatoire de celle qui fut, durant plus d’une décennie, la figure dominante de la politique argentine.
Dans les colonnes de La Nación, Joaquín Morales Solá, dans un article intitulé « Mensonges et abus de la justice » , propose une lecture sans indulgence de cette comparution. Il y voit moins une défense juridique qu’un discours adressé à une base militante en voie d’effritement. Cristina, écrit-il en substance, ne cherche pas tant à convaincre les juges qu’à réveiller un péronisme qui s’est éloigné d’elle, et à réactiver une dramaturgie politique dont elle a fait sa signature.
Il note d’abord, avec une sécheresse presque notariale, que la plainte d’« injustice » avancée par l’ancienne présidente ne résiste guère à l’examen des procédures. Sa condamnation dans l’affaire Vialidad, confirmée par plusieurs instances jusqu’à la Cour suprême, ne relève pas d’une décision isolée, mais d’un enchaînement juridictionnel difficile à réduire à une simple conspiration. L’argument du complot généralisé, si familier aux discours politiques contemporains, se heurte ici à la banalité obstinée du droit.
Plus intéressant encore est le cœur de l’affaire des cuadernos elle-même. Morales Solá rappelle que les fameux « repentis », ces entrepreneurs et fonctionnaires ayant accepté de collaborer avec la justice, n’ont jamais été livrés à une quelconque pression occulte, du moins selon les règles procédurales en vigueur. Ils ont parlé en présence de leurs avocats, sous le contrôle de magistrats, et leurs déclarations ont dû être corroborées par des éléments matériels. L’auteur insiste, presque avec une pointe d’agacement, sur ce point, l’idée d’une extorsion systématique relève davantage de la rhétorique politique que de la réalité judiciaire .
L’article souligne également un fait que l’on oublie volontiers en Europe, l’ampleur inédite de ce procès. Jamais, dans l’histoire récente de l’Argentine, un tribunal n’a eu à juger simultanément une telle concentration d’entrepreneurs et d’anciens responsables publics. La « fleur » du capitalisme national, selon l’expression employée, se retrouve ainsi mêlée à l’appareil d’État dans un même dossier, ce qui donne à l’ensemble une dimension presque systémique .
Cristina, de son côté, récuse tout. Elle parle de « cirque judiciaire », de « pratiques mafieuses », elle conteste la validité des cahiers eux-mêmes, longtemps connus seulement sous forme de photocopies. Sa défense s’inscrit dans une logique désormais bien rodée en Amérique latine, celle du lawfare, cette guerre judiciaire supposée menée par les élites contre les leaders populaires. L’argument n’est pas sans efficacité dans une société où la défiance envers les institutions demeure profonde, presque viscérale.
Il faut pourtant noter, et Morales Solá le fait avec une certaine équité, que les errements ne sont pas l’apanage d’un seul camp. Le président Javier Milei, par ses déclarations intempestives sur des affaires en cours, s’est lui-même aventuré sur un terrain constitutionnellement interdit, celui de l’ingérence de l’exécutif dans le judiciaire. L’auteur rappelle opportunément que la Constitution argentine proscrit explicitement ce type d’intervention, et que ces écarts fragilisent encore davantage la confiance publique .
Assis là, dans ce café où les serveurs passent avec une indifférence polie, je ne puis m’empêcher de songer à ce que dirait un lecteur français de cette scène. Il y verrait sans doute un écho grossi de ses propres affaires, une version hypertrophiée des scandales qui, chez lui, éclatent par fragments. L’Argentine, en cela, agit comme un miroir convexe, elle amplifie les traits, rend visibles les mécanismes que d’autres sociétés préfèrent dissimuler sous des voiles de convenance.
Spengler aurait peut-être parlé d’une phase crépusculaire où les formes politiques se vident de leur substance pour ne plus subsister que comme théâtre. Il aurait pu dire, à sa manière, que les civilisations tardives aiment les procès fleuves comme elles aiment les ruines, parce qu’ils offrent à voir, en un même lieu, la grandeur passée et la décomposition présente.
Ici, à Buenos Aires, ce procès ne fait que commencer. Il durera des mois, peut-être des années. Il ne dira pas seulement si une femme est coupable ou non. Il dira quelque chose de plus vaste, la manière dont un peuple regarde son propre passé, et la difficulté qu’il éprouve à séparer la justice de la politique, le droit de la mémoire, et parfois même la vérité de la fidélité.
Balbino Katz
Chroniqueur des vents et des marées
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[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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