Los Galgos, la barque et le quai : réflexions sur l’unité de l’Église à l’heure des ordinations sans mandat pontifical

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Il est des cafés qui ne sont pas seulement des établissements, mais des balises. Los Galgos fait partie de ces lieux que l’on appelle ici cafés notables, enracinés dans la mémoire de Buenos Aires comme la vigne dans la terre noire des vallées au pied des Andes. Ce matin, je suis assis à une table de marbre, un café serré devant moi, accompagné de ces sandwichs de mie grillés qui constituent l’un des plaisirs les plus simples et les plus délicats que l’Argentine offre au petit déjeuner. Le pain craque sous la dent, le beurre fond avec discrétion, et l’on se dit que la civilisation commence peut-être par ces détails.Je reviens d’une courte promenade sur l’avenue Corrientes. Autrefois, on y croisait des vendeurs de journaux à chaque coin de rue. Les kiosques débordaient de quotidiens argentins, espagnols, parfois français, de quelques titres nord-américains.

On pouvait acheter l’édition locale de El País, imprimée ici, à moindre coût, pour retrouver un peu d’Europe entre deux façades portègnes. Même si le journal était solidement ancré à gauche, il donnait l’illusion d’une conversation continentale. Aujourd’hui, les kiosques vendent surtout des souvenirs pour touristes, des magnets et des gadgets. Les journaux, lorsqu’ils existent encore, sont réservés à la distribution à domicile. Après neuf heures du matin, trouver un exemplaire de La Nación relève presque de l’exploit. Il reste quelques feuilles populaires que les employés lisent dans le métro en rentrant chez eux.

Ce que l’on regrette, c’est avant tout un geste. Déployer un journal sur la table, lutter pour qu’il ne renverse pas la tasse, sentir le bruissement des pages et la texture du papier entre les doigts. Ce froissement était une manière de prendre le monde à pleines mains. Désormais, je consulte la presse sur ma tablette. J’y ai accès à tout, instantanément, sans encre ni odeur. Chaque époque invente ses plaisirs, mais toutes ne savent pas conserver les anciens.Ce matin, je lis le Journal du Dimanche. En dernière page, un long éditorial du cardinal Robert Sarah. Puis les algorithmes me conduisent vers La Nef, où je découvre l’analyse canonique de François de Lacoste Lareymondie, que j’ai croisé jadis lorsque nous étions étudiants en sciences politiques. Il n’était pas le plus modéré des démocrates-chrétiens. Le temps ne l’a pas adouci, il l’a rendu plus rigoureux encore, presque tranchant, dans son maniement du droit.Tous deux, chacun selon son registre, attaquent la décision de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X de procéder à de nouvelles ordinations épiscopales sans mandat pontifical. Le cardinal parle en pasteur, le canoniste en juriste. L’un invoque l’unité mystique, l’autre la cohérence institutionnelle.Le cardinal rappelle l’évidence première : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ». La foi de Pierre n’est pas une opinion parmi d’autres. Elle est le roc.

Et l’Église, selon saint Augustin, est là où est le Christ. Or le Christ a confié à Pierre et à ses successeurs le soin de paître le troupeau. Quitter la barque de Pierre, dit-il en substance, c’est se livrer aux flots de la tempête. Il ne nie pas les faiblesses humaines, ni les erreurs possibles de certains prélats. Il cite sainte Catherine de Sienne, capable de reprendre les papes sans cesser de leur obéir. Il évoque Padre Pio, injustement sanctionné, mais fidèle. La défense de la Tradition ne saurait conduire à la désobéissance. L’unité n’est pas un détail administratif, elle est une dimension du salut lui-même. Derrière son inquiétude, il y a une vision surnaturelle de l’Église : on ne sauve pas les âmes en déchirant le Corps du Christ. On ne prétend pas défendre la foi contre celui qui en est le garant visible. L’obéissance, dans cette perspective, n’est pas une soumission servile, mais un acte de confiance dans la promesse faite à Pierre.Le canoniste, lui, démonte les arguments un à un. L’état de nécessité, invoqué par les supérieurs de la Fraternité au nom du salut des âmes, n’est pas avéré. Selon le canon 1752 du Code de 1983, la salus animarum est la loi suprême. Mais encore faut-il qu’il y ait privation concrète, grave et inévitable des sacrements.

Or les fidèles de la Fraternité ont accès aux sacrements, même au sein de celle-ci, les messes étant illégitimes mais non invalides. Le pape François a même accordé des facultés pour la confession et facilité les mariages. Rien n’empêche non plus ces fidèles de recevoir les sacrements ailleurs. S’ils s’en abstiennent, c’est un choix.Quant à la distinction entre pouvoir d’ordre et pouvoir de juridiction, elle est qualifiée d’échappatoire dialectique. Le concile Vatican I, dans Pastor aeternus, a rappelé que la primauté du pape ne supprime pas la juridiction propre des évêques, mais qu’elle suppose leur communion hiérarchique avec lui. Un évêque ne peut être « laissé en l’air », réduit à un distributeur de sacrements. Les trois charges, sanctifier, enseigner, gouverner, sont intrinsèquement liées. Un évêque sans juridiction n’exerce rien par lui-même.La référence à la Chine est également jugée inopérante. Là-bas, il s’agit d’un conflit entre l’Église et un pouvoir politique qui prétend contrôler les nominations. Ici, la Fraternité entendrait, en filigrane, désigner elle-même ses évêques, ne laissant au pape qu’un rôle de ratification. Ce serait constituer un corps autonome, presque autocéphale, au sein de l’Église.Le canoniste rappelle enfin la gravité pénale. En cas de récidive, l’excommunication latae sententiae pourrait être déclarée. En 1988, la procédure s’était déroulée en trois temps : exhortation, monition, déclaration. Les signes actuels, notamment la rencontre du 12 février 2026 au Dicastère pour la Doctrine de la Foi, laissent penser qu’un processus analogue est engagé.Je referme l’article. Le café a refroidi. D’un côté, une fraternité solidement structurée, économiquement stable, qui n’a, humainement parlant, aucun intérêt institutionnel immédiat à rallier Rome au prix de concessions qu’elle juge excessives.

De l’autre, une Rome soucieuse de cohérence, peu disposée à intégrer un corps dont elle redoute les tensions internes. La logique des structures pousse à l’éloignement. L’ordination de nouveaux évêques, si elle a lieu, creusera le fossé pour des années. Le salut des âmes, pourtant invoqué de part et d’autre, pèse peu dans ces calculs humains.Ainsi vont les institutions, même ecclésiales. Elles doivent survivre dans un monde dur, négocier, préserver leur unité visible. Mais l’Église n’est pas seulement une structure. Elle est un mystère. C’est là que la voix du cardinal rejoint, au-delà du droit, l’essentiel. On peut contester des orientations pastorales, discuter des décisions diplomatiques, analyser les stratégies. On ne peut jouer avec l’unité comme avec une variable tactique.La barque de Pierre, elle, demeure ballottée depuis deux mille ans. On l’a dite trop lourde, trop lente, trop compromise, trop romaine, trop humaine, et l’on a toujours découvert, au moment où l’on croyait pouvoir s’en passer, que cette lourdeur même était sa force. Elle avance avec la résistance du bois ancien, elle grince, elle hésite, elle se répare à coups de jurons et de prières, mais elle porte encore, malgré les tempêtes, ce que nul canot parallèle ne sait porter : l’unité visible, donc la catholicité réelle.La question n’est pas de savoir qui aura juridiquement raison à court terme. Sur ce terrain, Lacoste Lareymondie tranche avec l’assurance d’un code en main : l’état de nécessité n’est pas avéré, l’argument chinois est un faux miroir, la séparation du pouvoir d’ordre et du pouvoir de juridiction est une ruse de langage, et l’on devine déjà, derrière les prudences diplomatiques, la mécanique pénale qui pourrait s’enclencher.

Mais même cette rigueur, si elle est nécessaire, ne suffit pas à dire l’essentiel. Car le droit, dans l’Église, n’est pas un jeu de procédure, il est la garde-fou d’un mystère, la clôture d’un jardin où l’on ne plante pas impunément ce que l’on veut.La question est plus nue, plus simple, presque brutale. Voulons-nous encore croire que le salut passe par une appartenance, et non par une affinité ? Que la grâce se reçoit dans une maison, et non dans un club ? Le cardinal Sarah, avec sa manière de ramener tout au Christ et à Pierre, ne fait pas un raisonnement d’appareil, il rappelle une loi spirituelle. On ne s’arrache pas à la barque au nom des âmes sans risquer de perdre les âmes. On ne déchire pas le Corps du Christ au nom d’une fidélité à la Tradition, et l’on ne transforme pas l’obéissance en variable d’ajustement sans convertir la foi en idéologie. C’est là, peut-être, le point le plus sévère de son texte : la séparation volontaire finit toujours par se justifier elle-même, elle finit par fabriquer sa propre théologie, son propre récit, ses propres prudences, son propre confort moral.Et c’est ici que mes pensées se font moins théologiques qu’humaines, presque froides. Dans cet affrontement, il n’y a pas les conditions d’une solution diplomatique. Non pas parce que la diplomatie serait mauvaise en soi, mais parce que les intérêts visibles ne poussent pas au rapprochement. La Fraternité possède une stabilité, des séminaires, des réseaux, des donateurs, une discipline, une identité de groupe qui tient, précisément, à la séparation. Humainement, elle n’a rien à gagner à rentrer, si rentrer signifie perdre ce qui fait sa cohésion, son style, sa souveraineté interne, sa capacité à se choisir ses chefs. Rome, de son côté, se trouve devant une institution qui, déjà, ploie sous ses contradictions, ses faiblesses, ses querelles, ses urgences, et qui se demande si intégrer un corps aussi structuré, aussi homogène, aussi soupçonneux, ne lui coûterait pas plus qu’elle ne recevrait. Il ne s’agit pas seulement de théologie, il s’agit d’organisation. Et l’organisation, dans les périodes de fatigue, devient souvent la vraie souveraine.La conséquence est presque mécanique. Si rien ne change, la logique humaine poussera la Fraternité à s’enfoncer dans l’acte qui la sépare.

Et Rome, même attristée, même inquiète, même priante, ne bougera qu’à la marge, parce qu’elle ne voudra pas payer le prix d’une réintégration qui exigerait, en vérité, une chirurgie profonde. Dans ce duel silencieux, le salut des âmes, cette « loi suprême » qu’on brandit, risque de devenir un slogan, alors qu’il devrait être un tremblement.C’est peut-être cela, le drame. Non pas qu’il y ait débat, l’Église vit de débats, mais que le débat se durcisse en logique de camp, que l’on parle d’âmes tout en raisonnant comme des intendants. Sarah le dit à sa manière : quitter la barque et s’organiser en cercle fermé, ce n’est pas seulement prendre un chemin différent, c’est s’exposer à la tentation la plus moderne, celle de la communauté parfaite, du petit corps pur, du refuge identitaire où l’on n’a plus à souffrir les lenteurs, les médiocrités, les compromissions apparentes d’une Église réellement universelle. Or l’Église, parce qu’elle est catholique, n’est jamais pure au sens où un groupe le rêve : elle est un champ où croissent le bon grain et l’ivraie, un troupeau où les loups se déguisent parfois en agneaux, et où l’on ne se protège pas en construisant un enclos privé, mais en demeurant attaché à la pierre visible que le Christ a choisie, malgré les faiblesses de l’homme Pierre.La question n’est donc pas seulement de naviguer ou de rester au quai. La question est de savoir ce qu’on aime davantage : la vérité qui sauve ou la tranquillité qui rassure. Le quai, dans ces affaires, est toujours séduisant : il promet la clarté, la cohérence, l’entre-soi, l’absence de scandales venus d’en haut. Mais le quai n’a pas la promesse. Le quai n’a pas la parole du Christ. Le quai n’a pas, surtout, cette dure école de l’humilité qui consiste à rester dans la barque quand on voudrait fuir, à obéir quand on serait tenté de se faire juge, à souffrir l’Église réelle pour ne pas inventer une Église rêvée.L’histoire, hélas, est cruelle avec les schismes. Le canoniste le rappelle presque en passant : aucun schisme, depuis des siècles, ne se résorbe facilement. On croit ouvrir une parenthèse, on ouvre une lignée. On croit prendre une mesure conservatoire, on bâtit une séparation héréditaire. Et ce sont toujours les plus simples qui paient : les fidèles de bonne foi, ceux qui veulent seulement prier, transmettre, communier, être sauvés. Les structures, elles, s’adaptent. Elles se justifient. Elles survivent. Les âmes, elles, se dispersent.

Alors oui, la barque demeure ballottée. Et c’est précisément parce qu’elle est ballottée qu’elle demeure la barque. On ne la choisit pas parce qu’elle est confortable, on la choisit parce qu’elle est la seule qui, malgré les vagues, garde le cap de l’unité. Les quais rassurent, un temps, puis ils s’éloignent. Les barques fidèles, elles, continuent, au prix des embruns, et de cette fatigue de vivre ensemble qui est, dans l’Église comme ailleurs, la forme la plus exigeante de la charité.À la table de Los Galgos, au milieu du brouhaha discret du dimanche, je regarde les passants sur l’avenue.

La ville continue. Les kiosques vendent des souvenirs à la place des journaux. Les écrans remplacent le papier. Les institutions évoluent, se tendent, se raidissent. Mais la barque, elle, avance encore.

Balbino Katz

Envoyé spécial en Argentine

mailto:balbino.katz@pm.me

Illustration : DR

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

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6 réponses à “Los Galgos, la barque et le quai : réflexions sur l’unité de l’Église à l’heure des ordinations sans mandat pontifical”

  1. Pierre dit :

    La question est bien plus simple: le Pape a-t-il l’intention de détruire la foi? Il le semblerait et cela depuis que Paul VI a dit « La fumée de Satan est rentrée dans le temple de Dieu » https://guyboulianne.info/2019/10/20/paul-vi-la-fumee-de-satan-est-entree-dans-le-temple-de-dieu-par-une-fissure/

  2. M. A. dit :

    C’est bien ce dont il s’agit : placer sa foi en Jésus-Christ, plier sans rompre dans la tempête ou alors, pour le confort, ériger une forteresse et se couper du monde, finalement.
    Le témoignage de la Fraternité est précieux, il oblige, il canalise, il conserve ce que l’air du temps violent jette aux orties.
    Le cardinal Sarah est un saint homme.

  3. Didier Viard dit :

    Oui, il s’agit bien de continuité, justement. De la part de ceux qui condamnent l’initiative de la FSSPX, je lis avec tristesse des procédés rhétoriques analogues à ceux qui sont mis en application dans notre monde séculier, à savoir l’attribution à autrui de pauvres traits de personnalité. Vous savez, les phobiques, les repliés, les fantasmatiques… François a dit des tradionalistes qu’ils n’étaient que des mondains à l’esprit rigide. Aujourd’hui, on lit qu’ils rêvent d’une Eglise fantasmée qui n’a jamais existé. Mais demandez à ceux qui ont connu l’Eglise, les messes et le reste jusqu’au début des années 1960, demandez leur si elle n’existait pas… Ce point de vue peut paraître très secondaire par rapport aux argumentaires théologiques et juridiques, mais pourquoi ignorer la dureté qui a accompagné les suites du Concile, le soupçon d’orgueil dans une institution qui refuse d’admettre avoir commis une énorme erreur et ne veut revenir sur rien, la souffrance qui existe chez les tradionalistes?

  4. Denis BIGEARD dit :

    La FSSPX ne nie en aucun cas l’autorité du Pape. Elle prétend seulement que l’obéissance est subordonnée à « l’honnêteté » de ses décisions. Faut-il rappeler que les F.M. ont pris le pouvoir au Vatican depuis plus de 60 ans, et qu’AUCUN pape n’a engagé son infaillibilité (limitée par des conditions très précises!!) depuis le concile manipulé par les F.M. Notons aussi qu’il y a eu dans l’histoire TRENTE « anti-papes » des origines à 1500, et encore qqes autres ensuite. La conclusion est simple : si un (plusieurs!) pape(s) détourne l’Eglise de la Vérité et veut la « protestantiser » (ils acceptent de concélébrer la nouvelle messe!) nous sommes en doit, voire dans l’obligation de dire « NON POSSUMUS ». Matthieu-5.37: que votre oui, soit OUI, que votre non soit NON, le reste est oeuvre du Démon ». Plus clair, tu meurs…

  5. Archibald dit :

    C’est une excellente analyse, l’une des meilleures qu’il m’ait été donné de lire ces dernières semaines concernant ce sujet, merci.
    Contrairement à ce qu’on peut lire dans certains commentaires, ce n’est pas persécuter la fraternité en les considérant comme des fanatiques que de rappeler le devoir d’obéissance qui est dû au pape et à l’institution ecclésiale dans son ensemble de la part de tout catholique. Les lefebvristes ont beau rôle de dire « nous ne sommes pas schismatiques car nous reconnaissons le pape », la belle affaire ! Cela ne change rien s’ils n’obéissent à aucune des décisions pontificales, les orientaux schismatiques eux-même peuvent reconnaître une certaine primauté pontificale, mais cela n’enlève rien à leur schisme.
    Alors oui, il y a de l’erreur, et des mauvais pasteurs, comme le rappelle l’article, certaines règles ou usages qui s’écartent sans doute de la constitution divine de l’Eglise. Mais tout catholique doit avoir confiance dans le fait que « les portes de l’Enfer ne prévaudront point contre l’Église », et qu’il faut obéir à qui il faut obéir pour ne pas obéir à qui il ne faut pas obéir, à la manière des saints qui ont souffert l’obéissance même dans l’injustice, comme padre Pio.

  6. Maï Le Braz dit :

    Entre Vatican I et Vatican II, il y a un changement de religion, ce qu’explique saint Pie X dans son encyclique Pascendi qui voyait arriver le modernisme : immanence vitale, évolutionisme, agnosticisme, existentialisme,… Comment l’article peut-il faire l’impasse sur cette réalité pour justifier le devoir d’obéissance envers un pape hérétique ? Comment le Saint Esprit peut-il se faire le complice du blasphème ?

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