Le 8 novembre 1892, à Seattle, un immigrant bavarois tout juste naturalisé vote pour la première fois à une élection présidentielle américaine. Il s’appelle Frederick Trump, et son bulletin va à Grover Cleveland, qui reviendra cette année-là à la Maison-Blanche après en avoir été chassé 4 ans plus tôt. Plus de 130 ans plus tard, son petit-fils réalise le même exploit : 2 mandats non consécutifs. C’est par cette anecdote, que Donald Trump raconte volontiers, que s’ouvre Devenir Trump, l’essai que Christophe Maillot vient de publier aux Éditions Les 3 Colonnes.
L’auteur, qui a déjà consacré plusieurs livres à John F. Kennedy et à Richard Nixon, prévient d’emblée qu’il ne propose ni une biographie, ni un traité de psychologie. Son but est de repérer les « lignes de force » d’une trajectoire qui, selon lui, n’a jamais vraiment varié depuis l’enfance. Sa thèse : derrière le désordre apparent, Trump a toujours poursuivi le même objectif, avec les mêmes méthodes. « Devenir Trump, c’est avant tout être toujours au centre », résume-t-il.
Queens, 1946
Donald Trump naît le 14 juin 1946 dans le quartier du Queens, à New York, 4e enfant d’une famille de 5. L’enfance que décrit Christophe Maillot est riche sur le plan matériel : une maison de 23 pièces, un chauffeur, des domestiques, et des dividendes de l’entreprise familiale dès l’âge de 3 ans. Mais elle est pauvre sur le plan affectif.
Le père, Fred Trump, promoteur immobilier, règne sur sa famille en patriarche dur et colérique, qui mise tout sur ses fils. La mère, Mary Anne MacLeod, fille d’un pêcheur des Hébrides en Écosse, frôle la mort lors de son dernier accouchement en 1948 et se retire de la vie de ses enfants. Donald a 2 ans et demi. L’auteur y voit l’origine d’un besoin permanent d’attention, d’un narcissisme défensif et d’une peur profonde de l’indifférence.
Enfant turbulent, il est envoyé à 13 ans à l’Académie militaire de New York. Le cadre strict lui réussit : il s’y révèle meneur, sportif, et déjà dominateur. Suivent l’université Fordham puis la Wharton School, en Pennsylvanie. Il échappe au Vietnam grâce à un diagnostic d’excroissance osseuse au talon, qui aurait été délivré, selon des révélations de 2018, par un podologue redevable à son père. Son frère aîné, Fred Jr., jugé trop fragile pour reprendre l’affaire familiale, sombre dans l’alcool et meurt en 1981.
La Trump Tower et Atlantic City
En 1971, Donald prend les rênes de l’entreprise paternelle et la rebaptise Trump Organization. L’auteur démonte au passage la légende du « self-made man » : Trump a hérité d’une fortune considérable. Il lui reconnaît en revanche une ambition et un flair réels. Il rachète en 1974 l’hôtel Commodore, près de Grand Central, transformé en Grand Hyatt. Il inaugure en 1982 la Trump Tower, 58 étages sur la 5e Avenue, financés entièrement par l’emprunt. Puis viennent les casinos d’Atlantic City, dont le Taj Mahal en 1990, l’hôtel Plaza, une compagnie aérienne, des golfs, et le livre The Art of the Deal en 1987.
Les années 1990 sont celles du divorce très médiatisé d’avec Ivana, puis des faillites de casinos. Les banques choisissent de le maintenir à flot plutôt que de le laisser couler. Pour l’auteur, cette période révèle une constante : chaque échec est transformé en récit de résilience.
Roy Cohn
Un chapitre est consacré à l’homme qui, selon Christophe Maillot, a façonné Trump autant que son père : Roy Cohn, ancien bras droit du sénateur McCarthy. Trump le rencontre dans les années 1970, quand son entreprise est poursuivie pour discrimination envers des locataires noirs. Cohn lui ouvre les portes de la haute société new-yorkaise et lui transmet sa méthode : attaquer, ne jamais rien admettre, et toujours revendiquer la victoire. Atteint du sida, Cohn sera abandonné par son élève et mourra en 1986, sans nouvelles de lui.
The Apprentice
Pour l’auteur, le véritable rôle de la vie de Trump n’est ni celui d’homme d’affaires, ni celui de président, mais celui de vedette de téléréalité. Après des apparitions dans des séries et des films (Le Prince de Bel-Air, Maman, j’ai raté l’avion 2, Zoolander), l’émission The Apprentice, diffusée sur NBC à partir de 2004, fait de lui une figure familière de millions de foyers, avec sa formule devenue culte, « You’re fired ».
C’est là, selon Christophe Maillot, que se construit le personnage politique : le patron intraitable mais proche des gens, le langage simple, les phrases courtes et répétées, la dramaturgie permanente. Le montage protégeait alors l’animateur de ses dérapages. Le direct, en politique, ne le protégera plus.
L’escalator de la Trump Tower
L’ambition politique est ancienne. Dès 1987, Trump évoque la présidence à la télévision. Il envisage une candidature avec le Reform Party en 2000, et devance Mitt Romney dans un sondage en 2011. L’auteur rapporte aussi que Trump dit avoir été pressenti par George Bush père pour la vice-présidence, et que Richard Nixon, au nom de son épouse, lui avait écrit en 1987 qu’il ferait un bon président. Le 16 juin 2015, il descend l’escalator de la Trump Tower, décor de The Apprentice, et lance « Make America Great Again », un slogan emprunté à Ronald Reagan.
Christophe Maillot ne réduit pas la victoire de 2016 à un accident. Il parle d’un « authentique génie politique ». Trump a compris l’Amérique des petites villes et des régions désindustrialisées, ses classes moyennes appauvries depuis la crise des subprimes, son rejet d’élites converties au « catéchisme identitaire » et sa révolte contre un wokisme vécu comme une culpabilisation permanente. Face à une Hillary Clinton jugée distante et condescendante, il impose un style direct, des slogans martelés et des meetings conçus comme des spectacles.
L’auteur voit dans la victoire de 2024, nettement plus large, la conjonction de l’inflation sous Joe Biden, du retrait tardif de ce dernier, de la campagne moralisatrice de Kamala Harris et de la tentative d’assassinat de l’été 2024. Il rappelle que Trump a servi des frites dans un McDonald’s et posé dans un camion-poubelle pendant la campagne.
Le premier mandat, la revanche
Selon l’auteur, le premier mandat s’ouvre sous le signe de la revanche. Il cite le dîner des correspondants de la Maison-Blanche du 30 avril 2011, où Barack Obama avait publiquement ridiculisé Trump, comme le déclic de sa candidature. Le chapitre revient longuement sur les débats autour de la santé mentale du président, notamment l’ouvrage de 37 psychiatres paru en 2017. L’auteur rappelle aussi que la « règle Goldwater » interdit aux psychiatres de diagnostiquer publiquement une personnalité qu’ils n’ont pas examinée, et qu’une étude a estimé que 49 % des présidents américains avaient souffert de troubles psychiatriques au cours de leur vie.
Il décrit aussi la guerre contre la presse traditionnelle, le recours massif à Twitter pour parler directement aux électeurs, dans la lignée des causeries radiophoniques de Roosevelt et des conférences télévisées de Kennedy, et la valse des collaborateurs.
2025, la vengeance
Le second mandat est placé sous le signe de la vengeance. Le livre revient sur le refus de reconnaître la défaite de 2020, l’assaut du Capitole le 6 janvier 2021, les 2 procédures d’impeachment, inédites pour un président, et les poursuites pénales. Il décrit ensuite le retour au pouvoir : mise au pas de la presse, avec l’exclusion de l’agence AP par la porte-parole Karoline Leavitt ; « grande purge » de l’administration fédérale confiée à Elon Musk et à son département de l’efficacité gouvernementale (DOGE) ; volonté affichée de s’emparer du canal de Panama et du Groenland, ou de faire du Canada un 51e État ; droits de douane massifs du « Liberation Day », le 2 avril 2025 ; et humiliation de Volodymyr Zelensky dans le Bureau ovale.
L’auteur résume cette politique par une formule : Trump ne veut pas l’« America first », mais l’« America alone ». Il le décrit aussi plus constant qu’on ne le croit : son hostilité au libre-échange, aux guerres lointaines et au financement de la défense européenne remonte aux années 1980.
Un colosse aux pieds d’argile
La conclusion reprend le portrait d’un homme pour qui l’argent et le pouvoir n’ont jamais été que des moyens. L’auteur rapporte que Trump, au terme de ses 100 premiers jours, déclarait diriger « le pays et le monde » et s’amuser beaucoup. Il souligne aussi les contradictions du trumpisme : des droits de douane en partie abandonnés sous la pression des marchés et jugés illégaux en première instance par un tribunal fédéral ; une grande loi budgétaire qui baisse les impôts des plus aisés et coupe dans Medicaid ; la rupture avec Elon Musk ; et l’affaire Epstein « en embuscade ».
Christophe Maillot écarte les filiations avec Nixon ou Reagan. Il rapproche plutôt Trump de 2 hommes qui n’ont jamais été présidents : Ross Perot, le milliardaire populiste de 1992, et Newt Gingrich, l’ancien président de la Chambre des représentants qui a durci la polarisation au Congrès. Il s’interroge sur la tentation d’un 3e mandat ou d’une dynastie familiale, et sur le risque de « guerre civile larvée », qu’il juge peu probable mais impossible à écarter. Il voit dans les élections de mi-mandat de novembre 2026 un premier test sérieux.
L’essai, d’un peu plus de 200 pages, se termine par la traduction intégrale de 3 discours : les 2 discours d’investiture de 2017 et 2025, et le discours sur l’état de l’Union de mars 2025. Il comprend aussi une chronologie et une bibliographie qui puise largement dans la presse française et américaine.
Devenir Trump, Christophe Maillot, Éditions Les 3 Colonnes, 2025.