80 euros. C’est ce que touchent 3 paysans du Cauca, dans le sud-ouest de la Colombie, pour 2 jours passés à transformer des feuilles de coca en pâte de base dans un laboratoire clandestin dissimulé sous des bâches noires. Au bout de la chaîne, une cargaison d’une tonne de cocaïne pure, saisie par la marine colombienne au large du Pacifique, représente un gain potentiel de 60 millions d’euros une fois coupée et revendue en Europe. Entre les deux, une économie criminelle qui a de nouveau plongé le pays dans la violence. C’est ce que raconte « Cocaïne : la poudrière colombienne », un documentaire de Thomas Dandois et Alexandra Kogan diffusé par Arte.
25 millions de consommateurs dans le monde
La cocaïne ne s’est jamais aussi bien vendue. Le documentaire évalue à près de 25 millions le nombre de consommateurs dans le monde. Les États-Unis et l’Europe restent les premiers marchés, mais plus aucun continent n’échappe au trafic. Les saisies battent des records d’année en année : 2 275 tonnes interceptées en 2023. La Colombie fournit à elle seule les 3 quarts de la cocaïne consommée sur la planète, et sa production aurait triplé en 20 ans.
Un kilo vaut 3 fois plus cher en Europe qu’aux États-Unis, explique un ancien pilote de go fast. Ces hors-bords surmotorisés ne vont jamais jusqu’à terre : ils livrent leur cargaison en mer, à un point GPS, et sont payés une fois la livraison constatée. Tous les trafiquants interrogés le reconnaissent : impossible de faire partir une cargaison sans corrompre personne.
« Une bénédiction » pour les paysans du Cauca
Au sud de Cali, dans les montagnes du Cauca, des centaines de petites exploitations cultivent la coca toute l’année. Maria Magdalena et son mari en vivent depuis 30 ans. Grâce à cette culture, elle a payé l’école et les médicaments de ses enfants. « Pour nous, cette plante est une bénédiction », assure-t-elle.
Depuis 2022, le gouvernement colombien tolère les petites plantations pour ne pas pénaliser les populations qui en dépendent. Pendant des décennies, l’armée les détruisait en pulvérisant du glyphosate par avion, y compris quand les paysans travaillaient dans les champs. La cultivatrice raconte les courses pour se mettre à l’abri avec les enfants.
La transformation des feuilles, elle, reste totalement illégale. Broyées, mélangées à de la chaux puis à une dizaine de produits chimiques toxiques et à des litres d’essence, elles libèrent l’alcaloïde qui deviendra la pâte de base de coca. Les acheteurs sont le plus souvent des groupes armés : dans le Cauca, une faction de dissidents des FARC, dont les sigles couvrent les murs des villages.
Des guérillas devenues des cartels
Pour Ignacio Gomez, journaliste d’investigation plusieurs fois agressé et menacé de mort, ces groupes n’ont plus rien de révolutionnaire. Autrefois, ils se contentaient de taxer la production ; aujourd’hui, ils ont éliminé les intermédiaires et repris eux-mêmes les réseaux. Il parle de structures militaires reconverties en organisations criminelles, et dénonce la fiction d’une guérilla marxiste que la presse et les institutions continuent d’entretenir.
À Medellín, la ville de Pablo Escobar, la cocaïne alimente désormais aussi le marché local. Un petit laboratoire de quartier y produit chaque semaine du « perico », une cocaïne coupée, pure à 40 %, vendue moins d’un euro la dose. La marchandise destinée à l’export, elle, est raffinée dans la jungle.
La fin des grands cartels
Le capitaine de frégate Victor Gonzalez, du centre d’analyse de la marine colombienne contre le narcotrafic maritime, décrit une organisation profondément transformée. Les grands cartels qui contrôlaient tout, des cultures aux pistes d’atterrissage, ont disparu. Le trafic est désormais découpé entre organisations spécialisées : sécurité des cultures, cristallisation, transport, blanchiment, distribution. À l’autre bout de la chaîne, l’officier pointe le rôle de la mafia albanaise et de la mafia italienne, qui contrôlent certains ports européens pour faire entrer la drogue.
Pour sortir la marchandise, les trafiquants disposent de 3 200 kilomètres de côtes, couvertes de mangroves et de chenaux non cartographiés. La marine dit avoir saisi environ 160 tonnes de cocaïne en près de 4 mois, dont 80 sur la seule façade Pacifique. Une goutte d’eau : selon les chiffres de l’ONU cités dans le film, la Colombie exporte environ 3 800 tonnes par an, et la production augmente plus vite que les saisies.
Des sous-marins pilotés par Starlink
La majeure partie de la drogue voyage pourtant dans les cargos. À Carthagène, premier port de marchandises du pays, 4 millions de conteneurs transitent chaque année, pour 60 agents antidrogue. La cocaïne est cachée dans les poutres des conteneurs, dans la nourriture, ou dissoute à l’état liquide.
Un chimiste a accepté de montrer l’une de ses techniques : l’imprégnation. La cocaïne dissoute est appliquée au pinceau sur un tissu épais, couche après couche, puis traitée avec un produit qui neutralise les tests antidrogue utilisés par les douanes. La drogue peut aussi être imprégnée dans du café soluble, du quinoa, du sucre ou du caoutchouc de pneus, avant d’être récupérée par le procédé inverse en Europe ou en Australie.
Les narco-sous-marins illustrent le mieux cette course technologique. Fabriqués dans des ateliers cachés dans la mangrove, ces engins transportent 5 à 7 tonnes et naviguent à fleur d’eau, difficiles à repérer au radar. Les derniers modèles repérés en 2026 traversent l’Atlantique, probablement depuis l’embouchure de l’Amazone jusqu’aux côtes portugaises. Le dernier intercepté se pilote à distance par Starlink, sans équipage. Pour la marine, la menace change de nature : un tel engin pourrait aussi être chargé d’explosifs.
Les frappes américaines n’ont rien changé
Fin 2025, le trafic s’est reporté sur le Pacifique pour éviter la mer des Caraïbes, où la marine américaine était déployée. Une centaine d’embarcations présentées par Donald Trump comme des go fast ont été bombardées sans sommation. Les routes de la drogue ont été perturbées quelques semaines, puis le trafic a repris. Un connaisseur du milieu résume : les organisations perdent chaque jour des dizaines d’hommes, il y a toujours d’autres pilotes prêts à partir, et la production dépasse de toute façon la consommation.
14 780 homicides en un an
Depuis 2026, la Colombie traverse une vague de violence qui rappelle les années Escobar : assassinats ciblés, attaques de postes militaires avec des drones piégés, voitures piégées en pleine ville. Élu en 2022, Gustavo Petro, premier président de gauche du pays, avait misé sur la « paix totale » en négociant avec les guérillas et les trafiquants. Selon le documentaire, les groupes armés en ont profité pour étendre la production et se réarmer.
À Cali, Alexandra Benitez Moreno, propriétaire de 2 restaurants, a subi plusieurs tentatives de braquage et reçoit régulièrement des menaces de mort, parfois depuis la prison. Les extorqueurs réclament à partir de 700 euros. Elle change d’horaires et de voiture, utilise 3 téléphones et a décidé de faire blinder son véhicule. Enfant, elle avait perdu son père, assassiné par les FARC à la fin des années 1990 pour avoir refusé de payer l’« impôt révolutionnaire ». Elle dit revivre aujourd’hui la même histoire.
Son garagiste, spécialisé dans le blindage, affirme avoir vu son chiffre d’affaires bondir de 30 % en un an. Selon lui, la Colombie a compté 14 780 homicides l’an dernier, presque un toutes les 2 heures.
Un président de droite dure élu en juin
Le 21 juin 2026, les Colombiens ont élu Abelardo de la Espriella, un avocat de droite dure soutenu par Donald Trump. Il l’a emporté au second tour avec 49,66 % des voix face au sénateur de gauche Iván Cepeda, appuyé par Gustavo Petro, et a été investi le 7 août à Cali. Le nouveau président promet une politique de répression radicale : bombarder massivement les groupes insurgés et traquer toutes les organisations illégales.
« Cocaïne : la poudrière colombienne », documentaire de Thomas Dandois et Alexandra Kogan (France, 2026, 52 minutes), est disponible sur Arte et sur YouTube jusqu’au 25 septembre 2028.
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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