Lot n° 77, « manuscrit médiéval en latin », estimation 200 à 300 euros. C’est ainsi qu’Armor Enchères présentait, le 21 novembre 2025 à Plérin, un volume sur parchemin issu d’une succession briochine. Le marteau est tombé à 85 000 euros, soit 103 360 euros frais compris, près de 300 fois l’estimation haute. Un an plus tard, le même manuscrit, identifié entre-temps comme un codex carolingien du IXe siècle, est annoncé autour de 1,2 million d’euros pour une foire du livre ancien aux États-Unis. Une affaire révélée par le site ActuaLitté puis par Le Télégramme, et qui pose une question gênante : comment un tel objet a-t-il pu quitter la France ?
Un commentaire de saint Jérôme sur Isaïe
Le volume compte 101 feuillets sur les 139 d’origine. Il contient les livres IX à XVI du commentaire de saint Jérôme sur le prophète Isaïe, copiés sur 2 colonnes de 30 lignes en minuscule caroline, l’écriture de la renaissance carolingienne. Les spécialistes le datent du deuxième quart du IXe siècle, entre 825 et 850, et l’attribuent à l’un des grands ateliers de copie de l’époque : Lorsch, Reichenau ou Wissembourg, en Alsace. Une particularité du texte le rapproche d’un manuscrit conservé à la bibliothèque abbatiale de Saint-Gall, en Suisse, le Codex Sangallensis 115.
La reliure, en demi-veau sur ais de bois, date du XVe siècle. Le relieur de l’époque a réutilisé, pour garnir l’intérieur des plats, des fragments de parchemin plus anciens encore : un morceau de Vulgate copiée vers l’an 800, avec un passage de la Genèse, et un fragment d’une autre Bible du IXe siècle, portant notamment un verset d’Isaïe. Le volume renferme donc les restes d’autres livres carolingiens, découpés comme du simple matériau.
Le manuscrit a appartenu à Robert Scharbarg (1924-2020), professeur de latin et de français à l’école Saint-Charles de Saint-Brieuc de 1965 à 1990, puis à son fils, qui l’a mis en vente.
Acheté à l’aveugle
Les enchères se sont emballées en ligne, portées par des acheteurs étrangers. Selon Le Télégramme, l’acquéreur ne s’est jamais rendu dans les Côtes-d’Armor et n’a demandé aucune photo supplémentaire : il a misé plus de 100 000 euros sur la foi d’une notice de quelques lignes. Au moins 2 enchérisseurs avaient visiblement compris ce que la notice ne disait pas.
La maison de ventes plaide la difficulté de l’objet, qui aurait mérité à lui seul une thèse. « Il y a peut-être dix personnes au monde qui étaient capables de comprendre », explique Armor Enchères au Télégramme. Elle appelle aussi à la prudence sur la valeur réelle d’un objet si pointu, qui pourrait ne jamais trouver preneur.
Expertisé 8 mois après la vente
L’identification précise n’est venue qu’après l’adjudication. Tino Licht, de l’université de Heidelberg, a rendu son expertise le 17 juillet 2026, et Philipp Lenz, de la bibliothèque abbatiale de Saint-Gall, le 22 juillet. Le manuscrit se trouve aujourd’hui à Vienne, en Autriche, chez le libraire spécialisé Inlibris. Le parcours entre Plérin et Vienne reste inconnu : on ignore combien d’intermédiaires se sont succédé et à quels prix.
Le prix lui-même varie selon les sources. La fiche publique du libraire n’affiche aucun montant. Fin août, un prix de 850 000 euros figurait dans les données techniques de la page, selon ActuaLitté. Une publication liée à la foire du livre ancien de Boston, prévue du 6 au 8 novembre 2026, mentionne 1,4 million de dollars, soit environ 1,2 million d’euros, près de 12 fois le prix payé à Plérin.
Un certificat d’exportation obligatoire
C’est là que l’affaire devient administrative. En droit français, un manuscrit de plus de 50 ans d’une valeur supérieure à 3 000 euros ne peut quitter définitivement le territoire sans un certificat d’exportation délivré par le ministère de la Culture. Ce document atteste que le bien n’est pas un trésor national. S’il est refusé, le propriétaire ne peut pas renouveler sa demande pendant 30 mois, délai pendant lequel l’État peut lui faire une offre d’achat.
Rien n’indique publiquement si ce certificat a été demandé, ni s’il a été accordé. S’il l’a été, l’administration a estimé que le manuscrit n’était pas un trésor national. S’il ne l’a pas été, reste à savoir comment le volume a rejoint l’Autriche. Une source proche du dossier, citée par Le Télégramme, évoque un possible classement manqué et parle d’un « gros loupé ».
L’État disposait aussi d’un droit de préemption lors de la vente elle-même. La maison de ventes doit l’informer au moins 15 jours à l’avance, l’envoi du catalogue pouvant suffire. Mais une notice limitée à « manuscrit médiéval en latin », estimée 300 euros, n’avait aucune chance d’alerter les services de l’État.
Crédit photo : DR (photo d’illustration)
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle. Breizh-info.com, 2026, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention obligatoire et de lien do follow vers la source d’origine.